« État d'urgence anti-trafic » : Bruno Retailleau part en campagne contre les quartiers populaires
Wed, 29 Apr 2026 11:59:03 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalIl y a une semaine, dans le quartier Pablo Picasso à Nanterre, le candidat LR aux présidentielles Bruno Retailleau a détaillé sa première proposition de campagne : un « état d'urgence anti-trafic ». Sous couvert de lutte contre la drogue, il propose un dispositif ultra répressif pour mieux faire la guerre à la jeunesse des quartiers populaires.

À peine une semaine après l'annonce de sa candidature aux élections présidentielles, Bruno Retailleau donne le ton de sa campagne qui s'annonce ultra réactionnaire. Il a choisi pour sa première apparition en tant que candidat le quartier Pablo Picasso à Nanterre. Devant une armée de micros et de caméras, avec les tours d'immeubles en arrière-plan, il a indiqué sa volonté de créer un « état d'urgence anti-trafic », afin de reprendre le contrôle des quartiers qui « échappent à la loi de la République ».
Ce nouvel instrument autoritaire et bonapartiste est centré autour de 3 axes d'action : le volet judiciaire prévoirait des mesures comme l'allongement de la détention provisoire, ainsi que des sanctions plus fermes pour les mineurs, dès les premières condamnations. D'autre part, un volet administratif prévoirait des mesures de saisie des avoirs afin de « taper au portefeuille des narcotrafiquants ». Enfin, et c'est sûrement ce qui a fait plus de bruit, un renforcement de la surveillance et de l'occupation policière des quartiers qui permettrait de les « boucler 24 heures sur 24 » pour contrôler les entrées et sorties en coupant les télécommunications et en mobilisant des véhicules blindés de la gendarmerie nationale.
Ce nouveau régime d'exception extrêmement brutal combinerait ainsi une présence policière constante, harcelant nuit et jours les habitants des quartiers, contrôlant leurs allées et venues et leur présence dans l'espace public, avec un arsenal judiciaire et administratif renforcé. Un dispositif d'ampleur que Retailleau compte passer grâce à une réforme constitutionnelle. Pour les habitants des quartiers, ce projet serait l'aboutissement de la logique : police partout, justice nulle part.
Cette proposition se trouve dans la droite lignée de la loi [narcotrafic de 2025, qui prévoit déjà le déploiement de mesures ultra liberticides. Elle durcit les conditions de détentions, restreint les droits des accusés et entérine des dispositifs de surveillance algorithmique de masse. Elle renforce déjà le contrôle des quartiers en prévoyant l'interdiction de certains lieux ou l'obligation d'expulsion de locataires. Enfin elle prévoit le renforcement des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) permettant aux préfets de décider unilatéralement de limiter les déplacements de certaines personnes.
Dans cette séquence de renforcement autoritaire, la loi narcotrafic, suivie par la récente proposition de loi RIPOST, et « l'état d'urgence anti-trafic » made in Retailleau, la politique antidrogue sert de prétexte à l'extension du contrôle et de la répression dans les quartiers populaires, présentés comme zones de non-droit qu'il faudrait reconquérir au moyen d'un arsenal autoritaire et raciste.
La proposition de Retailleau s'inscrit cependant dans la longue tradition des « états d'urgence » mis en place par la France pour assoir son contrôle sur ses colonies ou dans les quartiers populaires et elle est inséparable de la logique interne à la Ve République, constitution bonapartiste par excellence.
Comme le rappelle Elsa Marcel, l'état d'urgence est pensé à dès sa création dans une loi de 1955 pour « suspendre l'application du droit habituel à l'endroit des populations colonisées [1]. » Ce qui est présenté comme un régime d'exception utilisé pour résoudre une crise grave est analysé par la constitutionnaliste Eugénie Mérieu, comme un outil central des puissances impérialistes, « assurant la possibilité d'une forme de dictature dans les territoires périphériques », à la fois sur le terrain extérieur avec les clauses coloniales présentes dans tous les traités internationaux, comme sur le terrain intérieur avec « le traitement des populations immigrées et racisées, objet d'une sorte d'état d'exception permanent [2]. » Si l'état d'urgence a été généralisé depuis 2015 au nom de la lutte contre le terrorisme, il a d'abord été utilisé lors de moments de crises ponctuelles pour permettre la répression la plus dure « contre les indépendantistes algériens, insurgés kanaks ou révoltés de 2005 après la mort de Zyed et Bouna », afin de refermer des crises fragilisant le régime.
Surtout, la Constitution de la Ve République est extrêmement plastique – forte de trois régimes d'exception (la loi sur l'état d'urgence, l'état de siège et l'article 16) – et son mécanisme juridique interne permet aux classes dominantes de créer, à l'envie, de nouveaux régimes d'exception comme le souligne Mérieau : « Rien dans la Constitution de la Ve République ne s'oppose à ce que le législateur, c'est-à-dire le gouvernement, ne crée des états d'urgence via l'adoption de simples lois, autorisant et facilitant alors la prolifération des états d'urgence législatifs [3] ».
Lorsque les révoltes des colonisés, des immigrés et des jeunes des quartiers populaires exposent la barbarie et l'arbitraire dont ils sont victimes, et menacent l'ordre établi, l'État use des pires mécanismes d'exception pour résoudre la crise. Lors des révoltes qui font suite au dégel du corps électoral en Kanaky en 2024, l'état d'urgence place l'ensemble de l'île sous couvre-feu et interdit pour la première fois en France l'usage de TikTok, qui rejoint la shortlist des États ayant fait l'usage de cette mesure ultra répressive : l'Afghanistan, la Somalie et l'Inde. Avec cette proposition, cet outil serait généralisé.
Face à cette nouvelle offensive brutale, proposée par la tête de proue d'une droite radicalisée qui tente de conjurer son effacement politique en se plaçant sur le terrain de l'extrême droite, il y a urgence à préparer la riposte. Alors que les offensives racistes et sécuritaires servent de prélude à la répression de l'ensemble du mouvement social et des luttes des travailleurs et de la jeunesse, il faut que les directions syndicales et l'ensemble du mouvement ouvrier dénoncent cette nouvelle proposition réactionnaire.