Billet. « Un enfant de 15 ans est mort au travail, ce n'est pas un accident »
Wed, 22 Apr 2026 22:30:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe 17 avril 2026, un lycéen de 15 ans est décédé sur un chantier dans le Gard. Il était en stage d'observation. Il conduisait un chariot élévateur. Il a perdu le contrôle de l'engin, en a été éjecté, et en est mort. Un enfant. Un stage. Un engin de chantier. Ce n'est pas un fait divers. C'est le résultat d'un système.

Le 17 avril 2026, un lycéen de 15 ans est décédé sur un chantier dans le Gard. En stage d'observation, il conduisait un chariot élévateur, a perdu le contrôle de l'engin, en a été éjecté et en est mort.
Ce drame n'est pas isolé. En octobre dernier, la CGT dénonçait déjà cinq adolescents morts en stage en quelques mois. Dont un lycéen à Saint-Lô : même scénario, même engin, même impunité. Avec l'explosion des périodes de formation en entreprise dans les lycées professionnels, des jeunes de 14, 15, 16 ans se retrouvent dans des environnements industriels sans formation à la sécurité, sans statut de salarié, sans protection réelle. Une main-d'œuvre gratuite et invisible, exposée aux mêmes dangers que les travailleurs adultes.
Et derrière ces morts d'enfants, une réalité que nos médias refusent de traiter comme le scandale qu'elle est : la France est le pays le plus meurtrier d'Europe pour les travailleurs, 3,6 morts pour 100 000 travailleurs, contre une moyenne européenne de 1,63. On meurt deux fois plus au travail en France qu'en Allemagne. Chaque jour, deux travailleurs meurent. Chaque jour, 90 autres sont blessés à vie. En 2024, ce sont 764 morts liées au travail.
Ils sous-traitent leurs emplois, ils sous-traitent leurs risques.
Pour comprendre cette situation, il faut comprendre comment fonctionne la chaîne de sous-traitance : le donneur d'ordre commande, l'entrepreneur principal signe, le sous-traitant exécute. Et quand quelqu'un meurt au bout de la chaîne, plus personne n'est formellement responsable.
La DARES (le service statistique du ministère du Travail) le confirme dans une étude de 2023 : les salariés sous-traitants sont surexposés aux risques d'accidents du travail. La conclusion est sans détour : les donneurs d'ordre choisissent délibérément d'externaliser les tâches les plus dangereuses pour ne pas subir les coûts des accidents. Ils sous-traitent leurs emplois, ils sous-traitent leurs risques.
Ce marché pèse 372 milliards d'euros. Une entreprise sur deux est dans une chaîne de sous-traitance. Dans la construction — secteur qui concentre 24% de tous les accidents mortels européens — une entreprise sur trois sous-traite. Et le résultat juridique ? À peine 2% des patrons responsables d'une mort au travail écopent d'une peine de prison, le plus souvent avec sursis. La peine standard : une amende.
50 ans de lois au service de l'impunité
Ce système est le produit d'une succession de choix politiques délibérés. Du PS à l'extrême droite, depuis des décennies, le discours dominant est le même : dérégulation, flexibilité, compétitivité. Depuis 1975, deux lois ont favorisé et dérégulé la sous-traitance. En 1975, la loi sur la sous-traitance est votée. Elle devait protéger les sous-traitants. Elle a surtout fourni le cadre juridique de leur multiplication industrielle : 210 milliards en 2003, 372 milliards en 2021, plus 77% en moins de vingt ans. En 2016, La loi El Khomri, portée par un gouvernement socialiste, passée au 49.3, impose la primauté de l'accord d'entreprise sur la branche. La pression à la productivité s'exerce entreprise par entreprise, isolant les collectifs, fragilisant les plus précaires.
Enfin, en 2017, les ordonnances Macron suppriment le CHSCT, l'instance dédiée à la sécurité au travail. En 2017, il couvrait 75% des salariés. Sa commission de remplacement n'en couvre plus que 46%. 30 points de couverture syndicale sur la sécurité perdus en six ans. La même année, quatre critères de pénibilité sont rayés du code du travail : manutention lourde, postures pénibles, vibrations, risques chimiques.
Pendant ce temps, l'inspection du travail est saignée à blanc : de 2 249 agents en 2010 à 1 700 en 2022, 446 sections vacantes en 2023, quatre millions de salariés sans accès à un inspecteur. Ce n'est pas un manque de moyens. C'est un choix politique assumé.
Quant au RN, qui se pose en défenseur des travailleurs, ses députés ont voté pour les réformes de l'assurance chômage, proposé de limiter le droit de vote aux élections professionnelles aux seuls CDI, et soutenu des amendements pour relever les seuils à partir desquels les obligations de représentation du personnel s'appliquent. Même idéologie, autre drapeau.
En 2020, c'est la grève qui nous a protégés
Il faut se souvenir du printemps 2020. Face au Covid, pendant que l'État tergiversait et que les directions patronales continuaient de faire tourner les usines sans protection, ce sont les travailleurs organisés qui ont imposé les fermetures et les mesures sanitaires.
Des milliers de salariés chez PSA, Renault, Toyota, Michelin, Amazon, ArcelorMittal ont exercé leurs droits de retrait collectifs. À Saint-Nazaire, aux Chantiers de l'Atlantique, des milliers d'ouvriers ont refusé de rejoindre leurs postes. À Lauwin-Planque, 300 salariés d'Amazon ont bloqué l'entrepôt faute de gel hydroalcoolique, de masques, de distance de sécurité. Partout, ce sont les syndicats qui ont contraint les directions à fermer, à protéger, à indemniser.
Ce n'était pas une exception. C'était la démonstration de ce que le rapport de force collectif permet d'arracher, quand il existe encore. Depuis, la destruction méthodique des instances de représentation du personnel, la multiplication des sous-traitances et la pression sur les syndicats ont affaibli ce rapport de force précisément là où il est le plus nécessaire : sur le terrain, dans les ateliers, dans les chantiers.
TotalEnergies : le système en portrait
Tout ce que nous venons de dire, nous le voyons à l'œuvre chaque jour dans les raffineries de TotalEnergies.
Le 19 février 2026, le tribunal correctionnel du Havre a condamné TotalEnergies pour homicide involontaire. En 2019, Cédric Marchand, salarié d'un sous-traitant, chute de huit mètres sur la plateforme de Normandie à Gonfreville-l'Orcher. Une rambarde amovible a cédé. Il meurt le soir même. 38 ans. Quatre enfants. Sept ans de procédure. Au bout : 250 000€ d'amende — une condamnation qualifiée de « rare » par la procureure elle-même, tant il est difficile d'établir la responsabilité pénale d'un donneur d'ordre dans notre droit. A titre de comparaison, 250 000€ c'est moins de deux minutes de bénéfice net pour Total.
La stratégie de défense de TotalEnergies ? Se défausser sur le sous-traitant. Et sur la victime elle-même, accusée d'avoir agi par « initiative personnelle ». Cette indécence a été balayée par le tribunal. Mais elle dit tout de la logique du groupe : quand un travailleur meurt, c'est toujours la faute du maillon le plus faible de la chaîne.
Ce n'est pas un accident isolé. En octobre 2021, un autre salarié d'une entreprise extérieure meurt dans la même raffinerie. Aucun procès à ce jour. Les mises en garde répétées de la CARSAT et de l'inspection du travail sur les manquements à la sécurité ? Ignorées. À Gonfreville-l'Orcher, 1 580 salariés TotalEnergies travaillent aux côtés d'autant de sous-traitants. Certains passent 80 à 90% de leur temps sur site. Même installations, même risques. Pas le même statut, pas la même protection.
En 2024, à Grandpuits, un sous-traitant est mort sur le site. Un accident qui aurait dû déclencher une enquête complète, conduite avec tous les représentants du personnel. Cela n'a pas eu lieu. La CFDT a refusé de voter l'enquête, préférant protéger sa relation avec la direction plutôt que d'établir la vérité sur les causes de la mort d'un homme. Ce choix syndical dit quelque chose d'essentiel car, quand il a lieu, les travailleurs meurent sans que personne ne se préoccupe de la cause du décès, laissant les familles et les collègues dévastés et ouvrant la porte à d'autres morts possibles.
Quand nous, à la CGT, nous interpellons la direction sur les conditions de travail des sous-traitants, on nous oppose l'ingérence. « Ces travailleurs ne sont pas nos salariés » nous dit-on. Sauf que c'est TotalEnergies qui fixe les lignes budgétaires des contrats, c'est TotalEnergies qui décide des délais, des volumes, des cahiers des charges, c'est TotalEnergies qui choisit, malgré les alertes répétées, de ne pas financer la prévention chez ses prestataires parce que ça coûterait de l'argent sur la ligne budgétaire du contrat, alors même qu'en 2024, TotalEnergies a réalisé 15 milliards de dollars de bénéfices nets.
Un enfant, un système, une responsabilité
On va nous parler d'accident. De malchance. De fait divers. Non.
Ce lycéen de 15 ans, ce sous-traitant de Grandpuits, Cédric Marchand à Gonfreville-l'Orcher : tous tués par le même système. Celui où les tâches les plus dangereuses sont confiées aux moins protégés. Où la responsabilité est diluée jusqu'à l'impunité. Où les contre-pouvoirs syndicaux ont été méthodiquement démantelés, parfois avec la complicité de syndicats plus soucieux de leurs relations avec la direction que de la vie des travailleurs.
Du PS qui a imposé la loi El Khomri au 49.3, à Macron qui a supprimé le CHSCT et au RN qui vote contre les droits des précaires tout en se prétendant défenseur des ouvriers : le consensus de la dérégulation a traversé les gouvernements, les étiquettes et les époques. A chaque réforme, quelques milliers d'euros de moins sur le budget prévention d'un sous-traitant, et quelques morts de plus.
Un enfant de 15 ans est mort le 17 avril 2026 sur un chantier dans le Gard.
Il devrait être en vie.
Crédits photo : Licence CC0 Domaine public.