Retour

« Je n'ai aucune idée du nombre de personnes que j'ai tuées » : le génocide raconté par les génocidaires

Tue, 21 Apr 2026 00:58:40 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Dans un article paru dans Haaretz, des soldats israéliens ayant été déployés à Gaza racontent les crimes génocidaires qu'ils ont commis. Des révélations qui prouvent une nouvelle fois l'ampleur et l'intentionnalité du génocide mais qui témoignent aussi des contradictions du pourrissement de la société israélienne.

Après deux années de génocide, de plus en plus de témoignages de soldats israéliens émergent dans lesquels ils racontent les crimes qu'ils ont commis ou dont ils ont été témoins à Gaza. La série d'entretiens réalisés par le quotidien israélien Haaretz participe de cette dynamique : les récits de ceux qui ont commis le génocide plante un dernier clou dans la propagande impérialiste négationniste.

Ainsi, les exécutions de Palestiniens dans les files de distribution alimentaire sont maintenant racontées par un sniper de l'armée israélienne : « Je tirais 50 à 60 balles par jour, j'ai arrêté de compter le nombre de morts. Je n'ai aucune idée du nombre de personnes que j'ai tué, mais beaucoup. Des enfants ». Ce témoignage glaçant nous plonge dans la réalité des massacres de Gaza.

Un autre soldat fait état du meurtre de 4 Palestiniens, dont trois enfants, qui tentaient de franchir la « ligne jaune » au nord de Gaza pour rejoindre leurs habitations. La soldate raconte : « Le commandant de bataillon a donné l'ordre d'ouvrir le feu, quand bien même rien d'indiquait qu'ils étaient armés. Un char s'est mis à leur tirer dessus avec sa mitrailleuse. Des centaines de balles ». La cinquième personne, après avoir survécu aux rafales des mitrailleuses israéliennes a été retenue prisonnière puis torturée avant d'être relâchée le lendemain. Les 4 Palestiniens assassinés ont été immédiatement ensevelis par des bulldozers israéliens pour ne laisser aucune trace.

Les témoignages révélés par Haaretz mettent aussi en évidence le caractère institutionnalisé des massacres et l'implication de toute la chaine de commandement. Un autre soldat, Yehuda, témoigne de ce à quoi il a assisté : « On est arrivé auprès du Palestinien et il a immédiatement levé ses mains en l'air. C'était évident qu'il n'était pas armé. L'officier [israélien] s'est approché de lui, a attendu quelques secondes et a tiré - sans poser de questions, sans que le suspect ne fasse quoi que ce soit ». Il poursuit en racontant comment le crime a immédiatement été dissimulé par ses supérieurs, témoignant ainsi d'une logique plus large de couverture systématique de ces pratiques par la chaine de commandement de l'armée israélienne, entièrement consciente des faits.

En plus des meurtres et des bombardements, un soldat israélien raconte aussi les pratiques de pillages et de destruction des habitations palestiniennes : « On allait dans les maisons palestiniennes et les gens prenaient du plaisir à les détruire ». Il poursuit : « J'ai vu des gens voler le matériel électrique, les bijoux, l'argent, tout. [...] J'étais dégouté mais je ne disais rien. J'étais particulièrement peiné de les voir bruler des photos de Palestiniens ou d'uriner dessus. Qu'y a-t-il de bon là-dedans ? ». Un autre témoin fait état des pratiques les plus brutales visant les Palestiniens interrogés : il a assisté à de la torture à caractère sexuel afin d'extorquer des aveux aux prisonniers.

Marqués par leurs propres actes génocidaires, certains soldats déployés à l'extérieur de Gaza témoignent de la banalisation des crimes commis quotidiennement. Ran, membre d'une unité responsable des bombardements raconte : « Tout ce que je savais à propos des dommages collatéraux a été balancé. On planifiait et obtenait l'autorisation pour des frappes dont on savait qu'elles impliquaient la mort de dizaines de civils, parfois plus. [...] On planifiait des frappes dans lesquelles des enfants allaient mourir ».

Les faits décrits ne sont pas nouveaux et constituent tout au plus une preuve supplémentaire d'un génocide déjà largement documenté depuis deux ans et demi. Dans la presse israélienne, les témoignages concernant les crimes commis au sein de Tsahal sont présentés sous l'angle de leurs conséquences psychologiques chez les auteurs mêmes du génocide. Une approche qui tend à mettre au second plan les victimes palestiniennes mais qui révèle aussi l'ampleur de la crise morale à laquelle Israël doit faire face aujourd'hui dans ses propres rangs.

Le discours sioniste, qui a longtemps présenté les guerres d'Israël comme strictement défensives tout en revendiquant la « moralité » de l'armée coloniale, est ébranlé par l'expérience concrète des massacres de masse et la réalisation brutale que la « sécurité » promise par le sionisme tient seulement de la guerre permanente et des atrocités génocidaires commises par l'État d'Israël. « Maya » la soldate israélienne qui témoigne de certains des crimes cités plus haut est une incarnation de la crise morale qui commence à ébranler le projet sioniste. Étudiante en philosophie, bénévole dans des actions humanitaires et manifestante, elle a pris une part active dans le génocide à Gaza dans tout ce qu'il a de plus abject et fait face maintenant aux conséquences psychologiques et morales de ses actes.

Si la crise de certains soldats qui ont participé au génocide ne s'accompagne pas nécessairement d'une rupture avec le sionisme (pour le moment), elle constitue un signe clair des contradictions du durcissement génocidaire de la société israélienne en même temps que de son pourrissement moral. Elle fait également signe vers une contradiction croissante : alors que les sionistes libéraux sont mobilisés sur le front, les secteurs messianiques, du sionisme religieux en passant par certaines franges des ultra-orthodoxes, les plus pro-coloniaux, qui souhaitent une extension rapide et brutale du territoire israélien, sont exemptés du service militaire. Si l'ensemble du champ politique israélien approuve, à divers degrés, les massacres de masse commis par l'armée israélienne, la crise morale de certains secteurs de l'armée pourrait attiser la crise entre ces deux factions.

De manière plus générale, les témoignages des soldats revenus de Gaza pourraient susciter un refus plus général d'aller se battre et pousser une partie de la jeunesse à refuser la mobilisation, à l'image des jeunes refuzniks qui préfèrent aller en prison plutôt que de commettre un génocide. Même si ces phénomènes restent pour le moment très marginaux.

Les besoins quasi-permanents de la mobilisation de réservistes par Israël rentrent en outre de plus en plus en contradiction avec cette dégradation « psychologique et morale » de ses effectifs au fur et à mesure que les crimes génocidaires s'enchainent. Cette contradiction s'exprime ouvertement quand des réservistes passés par l'hospitalisation psychiatrique sont menacés de sanctions par leur hiérarchie s'ils refusent la remobilisation. En outre, des dizaines de suicides de soldats israéliens ont lieu chaque année, un autre phénomène chronique qui fait pression sur la classe dirigeante israélienne et sa capacité à poursuivre une politique de guerre continue depuis 2023.

Tout cela montre que les sociétés coloniales, malgré toute la propagande et la légitimation que leur donnent leurs alliés impérialistes, sont une aberration intenable non seulement pour les peuples colonisés mais aussi pour une partie de leur population. Plus les fiascos militaires s'enchainent, plus les crimes à caractère génocidaire sont commis par une partie importante de la population civile, plus la crise morale s'aggrave et plus augmente le risque d'effondrement de l'État colonial sur lui-même. Ces témoignages sont la pointe de l'iceberg, d'une profonde crise morale, sociale et politique en Israël.

Dans un contexte où le soutien bipartisan étatsunien à Israël s'effrite après deux ans de génocide à Gaza et dans lequel la guerre contre l'Iran tourne au fiasco, les fractures internes à la société israélienne pourraient s'exacerber et fragiliser le projet sioniste lui-même, dans un sens progressiste comme potentiellement ultra-réactionnaire. Alors qu'Israël se retrouve de plus en plus isolé sur le plan international et que sa fuite en avant guerrière dans la région est en train de mener à une nouvelle occupation du sud-Liban, il faut continuer de dénoncer le génocide commis à Gaza et de lutter pour la fin de la colonisation et la libération de toute la Palestine.

/ / / / / / /