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Même après Orbán, la Hongrie sera toujours une pièce maîtresse de l'Europe forteresse

Fri, 17 Apr 2026 21:10:21 CEST

Révolution Permanente

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La victoire de Péter Magyar en Hongrie est perçue comme une victoire« démocratique » mais la politique du nouveau premier ministre devrait reprendre, avec une certaine continuité, celle de son prédécesseur - à commencer par la gestion des flux migratoires.

Peter Magyar a revendiqué dès son élection à la tête de la Hongrie une libération nationale et la chute d'un régime anti-démocratique. Il a ainsi multiplié les gestes de rupture avec son prédécesseur, jusqu'à déplacer la localisation des bureaux du Premier Ministre pour affirmer qu'il ne gouvernerait pas de la même manière. Figure supposée agréger les oppositions au régime du Fidesz d'Orban, Magyar est avant tout un politicien ouvertement conservateur.

En matière d'immigration il a affirmé qu'il maintiendrait la clôture frontalière construite sous Orbán et qu'il s'opposerait au Pacte européen sur la migration. En ce sens, il affirme que la Hongrie ne participera pas au mécanisme de relocalisation et conservera la logique de dissuasion aux frontières. Comme son prédécesseur, il revendique une compétence nationale exclusive en matière d'immigration.

Il paraît absurde qu'il puisse malgré tout être largement présenté comme européo compatible. En vérité, l'Union se concentre délibérément sur ses déclarations relatives à la volonté du nouveau premier ministre de coopérer plus avec les autres pays membres et sur sa promesse de lever le véto concernant l'aide financière apportée à l'Ukraine. Si le non-alignement de son régime avec la politique européenne en matière d'immigration n'est pas souligné, c'est que les mesures prises par la Hongrie depuis la « crise migratoire » de 2015 ont grandement servi l'Union dans sa stratégie de gestion externalisée et sécuritaire des frontières.

Faire de la Hongrie d'Orbán une anomalie permet en effet d'éluder la politique migratoire européenne dans son ensemble. En 2024, les ONG et enquêtes journalistiques estiment à plus de 120 000 les refoulements (“pushbacks”) pratiqués aux frontières européennes, souvent en violation du droit international. En Hongrie, près de 9 450 refoulements vers la Serbie ont été recensés malgré les condamnations de la justice européenne. Sur certaines périodes récentes, plusieurs milliers d'expulsions sans procédure ont encore été signalées, confirmant la persistance de ces pratiques. Cependant, Orbán n'a pas inventé une politique « hors norme » : il a radicalisé une orientation déjà inscrite dans les politiques européennes et par ailleurs appliquée dans bien d'autres pays aux frontières extérieures de l'Union.

En effet, Frontex ne peut à elle seule assumer les ambitions de l'Europe en matière de contrôle des flux migratoires. Ne comptant qu'à peine plus de 2000 agents, leur collaboration active avec les forces policières et militaires locales dans des pratiques illégales de refoulement est essentielle à leur stratégie. En 2019, des enquêtes allemandes et anglaises se basant sur des centaines de documents internes de Frontex démontraient la connivence de l'agence avec les polices nationales dans les pratiques de traque, violences ou encore utilisation de chiens contre les populations migrantes en Hongrie, en Bulgarie et en Grèce. En 2024, avant que la Bulgarie rejoigne l'espace Schengen, de nombreuses violations répétées étaient à nouveau documentées en interne par l'agence. La commission européenne saluaient pourtant d'excellents résultats - soit le refoulement quasi systématique de migrants aux frontières extérieures. Le nombre d'agents de Frontex sur leur territoire a été triplé depuis lors, démontrant du soutien de l'UE à ces pratiques inhumaines. Le porte-parole de l'agence réaffirmait sa volonté de « travailler en collaboration » avec la police bulgare.

La route des Balkans occidentaux a ainsi connu une baisse estimée à 78 %, directement liée au renforcement des dispositifs de contrôle et de coopération sécuritaire. Autrement dit, la fermeture des frontières est aujourd'hui un cadre structurel partagé, bien au-delà des clivages politiques traditionnels entre « illibéraux » et « pro-européens ». Dans ce contexte, parler de rupture relève davantage du récit politique que de l'analyse objective.

L'un des effets les plus problématiques de cette lecture est d'isoler la Hongrie comme un cas à part, supposément radicalement distinct des autres « démocraties occidentales ». De nombreuses décisions de la Cour européenne des droits de l'homme montrent que des pratiques similaires existent partout en Europe et notamment en France. Dans l'arrêt N.H. et autres c. France (2020), la France a été condamnée pour traitement dégradant envers des demandeurs d'asile laissés sans ressources ni hébergement ; dans l'arrêt M.K. c. France (2022), ce sont des refoulements sommaires à la frontière italienne qui sont dénoncés car [pris en violation du droit à une procédure effective.

Ces décisions s'inscrivent dans un contexte plus large, régulièrement documenté par Amnesty International et Médecins Sans Frontières, notamment à Calais et à la frontière franco-italienne : expulsions répétées, confiscations de biens, et obstacles à l'accès à la procédure d'asile.

La différence entre la Hongrie et d'autres États européens tient donc moins à la nature des politiques qu'à leur intensité, leur mise en œuvre et leur traitement médiatique. La personnalisation du régime hongrois permet d'éviter de révéler la véritable nature de la stratégie migratoire de l'Union Européenne, à l'heure où vient d'être voté un Règlement retour généralisant la rétention massive des étrangers, leur expulsion sans possibilité de recours et légalisant la possibilité de déplacer des populations faisant l'objet de mesures d'éloignement dans des pays dont ils n'ont pas la nationalité, pour y transiter pour une durée indéterminée.

Les politiques hongroises en matière d'immigration ne relèvent pas d'accidents imputables à un seul homme, ni même à un seul régime. Le récit d'une rupture nette entre un « avant » autoritaire et un « après » démocratique tend à occulter des continuités plus profondes : la persistance, à l'échelle européenne, de politiques migratoires convergentes, marquées par le renforcement des dispositifs de contrôle aux frontières et par une restriction progressive du droit d'asile. Dans ce contexte, la Hongrie n'apparaît pas comme une exception isolée, mais plutôt comme un miroir - plus brutal, plus explicite - d'une tendance bien plus profonde à l'échelle du continent et sa politique anti-migrants constitue une forme de sous-traitance xénophobe au service surtout des principales puissances du bloc.

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