L'érosion du lien entre Israël et les États-Unis, un dommage (non collatéral) de la guerre en Iran
Fri, 17 Apr 2026 10:28:13 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe génocide à Gaza et l'escalade régionale brisent un consensus historique aux États-Unis.

Il y a des moments où la perception internationale évolue lentement. Et puis il y a les points de bascule. Ce qui est en train de se produire aux États-Unis avec Israël relève de cette seconde catégorie. Pendant des décennies, le soutien à l'État d'Israël aux États-Unis a résisté aux guerres, aux occupations et aux dénonciations répétées. Israël était un allié presque intouchable, protégé par un consensus bipartisan exceptionnel. Mais quelque chose s'est rompu. Et cette fois, de manière visible.
Le dernier épisode en date au Sénat le confirme. Ce mercredi, une initiative portée par Bernie Sanders visait à bloquer la vente de bombes de 450 kilos et de bulldozers blindés à l'armée israélienne, dans le contexte de la guerre à Gaza et de son extension régionale vers le Liban et l'Iran. Les résolutions n'ont pas été adoptées. Mais l'essentiel n'est pas là : ce qui compte, c'est ce que ce vote a révélé.
Pour la première fois depuis des années, une part importante du groupe démocrate s'est affranchie du soutien automatique à Israël. Concrètement, 40 des 47 sénateurs démocrates se sont opposés à la fourniture de bulldozers et 36 sur 47, à l'envoi de bombes. Plus significatif encore : aucun des sénateurs démocrates qui nourrissent des ambitions présidentielles n'ont soutenu ces transferts d'armes. Même si la ligne officielle ne change pas immédiatement, le signal politique est clair : à Washington, le soutien à Israël n'est plus un réflexe.
Cette inflexion institutionnelle ne sort pas de nulle part. Elle est l'expression d'une érosion plus profonde qui s'est accélérée au fil de la guerre. Le génocide à Gaza – avec ses dizaines de milliers de morts – en a été le déclencheur le plus brutal. L'implication directe dans l'escalade avec l'Iran et la poursuite des opérations au Liban a accentué ce processus. Ces épisodes ont alimenté une idée : les actions du gouvernement de Benjamin Netanyahu ne sont plus seulement perçues comme défensives, mais de plus en plus comme un facteur d'instabilité régionale.
Ce basculement se reflète nettement dans l'opinion publique. Pour la première fois depuis des décennies, la population étasunienne ne manifeste plus une sympathie majoritaire envers Israël. Une enquête récente de Gallup indique que 41 % des Américains se sentent plus proches des Palestiniens, contre 39 % qui soutiennent Israël. L'écart est faible, mais sa portée est considérable : l'équilibre historique s'est inversé. En 2001, l'avantage en faveur d'Israël atteignait 35 points, et il est resté stable pendant plus de vingt ans.
La tendance se confirme avec d'autres données. Selon le Pew Research Center, 60 % des Américains ont aujourd'hui une opinion défavorable d'Israël, contre 53 % l'année précédente et environ 40 % il y a seulement quatre ans. Une hausse de vingt points sur une période très courte. En regardant dans le détail, la situation est encore plus parlante : 80 % des sympathisants démocrates expriment une opinion négative, mais le phénomène traverse aussi l'électorat républicain, où 57 % des adultes de moins de 60 ans partagent ce rejet.
La fracture est avant tout générationnelle. Chez les 18-29 ans, le rejet atteint 75 % dans l'ensemble de la population, 85 % chez les démocrates et 64 % chez les républicains. Même dans des groupes historiquement pro-israéliens, comme les évangélistes blancs, les jeunes générations affichent des niveaux de soutien nettement plus faibles que leurs aînés. Il n'existe plus aujourd'hui de segment de la jeunesse qui soit clairement aligné avec Israël. Et ce constat, plus qu'il ne décrit le présent, annonce l'avenir.
Pendant des années, le soutien à Israël aux États-Unis reposait sur une combinaison de facteurs : alliances stratégiques, affinités politiques et un récit consolidé après le 11-Septembre, qui tendait à uniformiser la perception du Moyen-Orient. Ce cadre est en train de se déliter. Les nouvelles générations ont été témoins d'une autre guerre : la destruction de Gaza, en direct.
Il ne s'agit pas seulement d'une question idéologique. C'est aussi une question d'images et d'émotions. Les scènes de destruction massive, de bombardements dans des zones densément peuplées et de civils piégés ont progressivement sapé le récit traditionnel. Et cela de façon continue. Même dans des milieux peu enclins aux positions radicales, les doutes grandissent : les actions d'Israël servent-elles réellement des intérêts communs ou entraînent-elles les États-Unis dans des conflits qui ne sont pas les leurs ?
C'est là que des critiques d'origines très différentes se rejoignent. À gauche, la contestation s'articule autour des droits humains. Dans le camp républicain, notamment au sein de la sphère MAGA, émerge une autre critique : l'idée qu'Israël entraîne les États-Unis dans des conflits contraires à leurs intérêts directs. Des figures influentes du milieu conservateur comme Tucker Carlson ou Steve Bannon ont contribué à diffuser un discours mêlant isolationnisme, défiance envers les alliances traditionnelles de la politique étrangère des États-Unis et, parfois, des glissements vers des théories complotistes.
Cette situation a produit une transformation profonde : Israël n'est plus un facteur de consensus dans la vie politique étasunienne, mais un sujet de division. La question de l'aide militaire à Israël, longtemps intouchable, est maintenant sujette à une remise en question. Le mémorandum d'assistance de 38 milliards de dollars prévu jusqu'en 2028 ne semble plus intangible et certaines voix plaident pour le conditionner, voire le repenser entièrement.
Le paradoxe est toutefois frappant. Sur le plan militaire, la coopération entre les deux pays reste étroite et très avancée. Mais ce lien opérationnel coexiste avec une érosion politique et sociale de plus en plus marquée.
Car les véritables dégâts de cette situation ne tiennent ni à un vote isolé ni à un sondage ponctuel. Ils tiennent à l'effritement progressif d'une base de soutien solide au sein de la société étasunienne. Si les tendances actuelles se confirment, Israël pourrait se retrouver, à court terme, dans une situation inédite : sans un appui politique stable et durable dans les deux grands partis politiques étasuniens.
Dans ce cas, le dommage ne serait plus collatéral, mais structurel. Et, à la différence des effets immédiats de la guerre, ses conséquences s'inscriraient dans la durée, redéfinissant non seulement la relation entre les États-Unis et Israël, mais aussi la place du Moyen-Orient dans la politique mondiale de Washington.
Trump et Netanyahou, le 7 juillet 2025, dans la Vermeil Room, à la Maison Blanche. Crédits Photo. Flickr White House.