La guerre en Iran et la militarisation des goulets d'étranglement : le « moment Suez » des États-Unis ?
Thu, 16 Apr 2026 13:28:46 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe revirement de Trump sur son ultimatum révèle une défaite stratégique. Elle met en lumière les limites des deux piliers de la domination étasunienne : la puissance militaire et la puissance économique, autrement dit le Pentagone et le dollar.

La défaite récente de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou dans la guerre contre l'Iran constitue un véritable tournant dans la situation internationale. Ses conséquences sont profondes, non seulement pour le Moyen-Orient, mais pour l'ensemble de l'ordre mondial. Les États-Unis ont mis en place un blocus naval du détroit d'Ormuz afin de renforcer leur position dans les négociations et d'obtenir par la contrainte ce qu'ils n'ont pas réussi à imposer par les bombardements. Quelles perspectives cette situation ouvre-t-elle à l'échelle mondiale ?
La militarisation du détroit d'Ormuz et la menace d'une guerre d'usure
Dans son ouvrage Chokepoints : How the Global Economy Became a Weapon of War, l'analyste et ancien responsable de l'administration Obama, Edward Fishman, montre comment les interdépendances produites par la mondialisation sont désormais utilisées comme des instruments de guerre. Les « goulets d'étranglement » - c'est-à-dire des lieux, des infrastructures ou des nœuds stratégiques au sein des réseaux économiques mondiaux, dont le contrôle permet de bloquer ou de perturber les flux de marchandises, de capitaux, de technologies ou d'énergie – sont devenus des leviers centraux de la guerre économique contemporaine. Selon lui, les principales sphères encore dominées par les États-Unis sont la finance et les technologies de pointe, mais de nouveaux goulets se développent : le contrôle chinois sur les terres rares, l'utilisation du gaz russe comme moyen de pression sur l'Europe ou encore les tentatives faites par des puissances concurrentes pour affaiblir le rôle du dollar. Avec la guerre contre l'Iran, cette logique de militarisation des « goulets d'étranglement » prend une dimension pleinement territoriale que la lutte pour le contrôle du détroit d'Ormuz exemplifie.
Après près de quarante jours de guerre, durant lesquels les États-Unis n'ont pas réussi à reprendre le contrôle du détroit, et après l'échec des premières négociations à Islamabad, Trump a opté pour un blocus naval visant les navires qui passent par les ports iraniens. Il s'agit d'une nouvelle tentative pour contraindre l'Iran à céder. L'objectif est désormais d'asphyxier son économie – déjà fragilisée par des années de sanctions et six semaines de guerre – afin d'obtenir par la pression maritime et économique ce que les frappes aériennes n'ont pas réussi à réaliser. Mais ce choix est extrêmement risqué : il met l'économie mondiale sous tension. Cette stratégie pourrait même se retourner contre les États-Unis comme un boomerang, en frappant non seulement leurs rivaux et leurs alliés, mais aussi leur propre économie.
Sommes-nous entrés dans une nouvelle phase de guerre d'usure dont le détroit d'Ormuz serait le centre de gravité ? Un blocus naval relève, par nature, d'une stratégie d'épuisement progressif, et ne produit pas un effet immédiat. Il s'agit de priver l'adversaire de ressources jusqu'à ce que sa capacité de résistance s'effrite. Pour celui qui subit le blocus, cela prend du temps à se matérialiser – un paramètre qui dépend des réserves disponibles au sein du pays, de son autonomie économique ou de sa capacité à contourner le blocus grâce à des alliés. Dans ces conditions, qui tiendra le plus longtemps : l'Iran ou Trump ? Les tensions sur les marchés de l'énergie, et au-delà, sont considérables. On l'a vu lorsque Trump avait levé, il y a quelques semaines, les sanctions sur le pétrole iranien pour éviter une flambée des prix. Il adopte aujourd'hui la stratégie inverse, accentuant l'incertitude sur les marchés mondiaux.
Le temps semble jouer en faveur de l'Iran. L'hebdomadaire The Economist le formulait ainsi : « Compte tenu du risque d'attaques iraniennes contre les installations pétrolières, les oléoducs et les ports d'Arabie saoudite, des Émirats et d'autres pays du Golfe — l'Iran ayant déjà menacé de riposter en cas de blocus — ainsi que des attaques possibles contre les navires en mer Rouge par ses alliés houthis au Yémen, il est peu probable que cette mesure tienne plus de quelques semaines sans provoquer une nouvelle flambée des prix ». Le blocus est d'ailleurs contesté par la Chine, la Russie et la quasi-totalité des pays européens, y compris le Royaume-Uni, pourtant un allié historique de Washington. Cette décision témoigne davantage de l'impasse stratégique de Trump pour sortir de la guerre qu'elle ne constitue une démonstration de force.
Les États-Unis face à leur « moment Suez » ?
Le mardi 7 avril, après avoir menacé de « détruire une civilisation tout entière », Trump a finalement accepté d'ouvrir des négociations, en prenant comme base le plan en dix points de l'Iran, qui inclut notamment la levée des sanctions et la reconnaissance de sa souveraineté sur le détroit d'Ormuz. Il est ensuite revenu sur cette position, mais ce revirement a eu valeur d'aveu : celui d'une défaite stratégique qui met en lumière les limites des deux piliers de la domination étasunienne – la puissance militaire et la puissance économique, autrement dit le Pentagone et le dollar – à l'heure du déclin relatif de son hégémonie. Sur le plan militaire, les objectifs n'ont pas été atteints en dépit de l'ampleur du déploiement militaire étasunien et les États-Unis ont consommé d'importants stocks de munitions de précision (Patriot, THAAD, Tomahawk, JASSM-ER), difficiles à reconstituer rapidement, un signe de vulnérabilité dans la compétition avec la Chine. Sur le plan économique, malgré son exclusion du système du dollar, l'Iran a continué à exporter du pétrole et à percevoir des paiements, y compris en cryptomonnaies.
D'où cette question : les États-Unis vivent-ils leur « moment Suez » ? En 1956, la crise du canal de Suez et la défaite en Égypte de l'invasion française, britannique et israélienne après sa nationalisation par Gamal Abdel Nasser, avait accéléré le déclin de la Grande-Bretagne et de la France. Aujourd'hui, la guerre contre l'Iran met en lumière les limites de la puissance étasunienne. Dès le lendemain du blocus, plusieurs navires liés à des intérêts chinois et iraniens ont franchi le détroit, montrant qu'un blocus total est difficile à imposer sans escalade majeure. Trump a d'ailleurs évoqué la possibilité de reprendre les négociations « dans les prochains jours ».
Le politologue Robert Pape parle d'un « piège de l'escalade » : incapables d'imposer leurs objectifs, les États-Unis ont aggravé les déséquilibres économiques mondiaux, mis leurs alliés sous pression et alimenté leurs propres tensions internes. À l'inverse, l'Iran sort renforcé, en contrôlant un point clé des flux énergétiques et commerciaux de l'économie mondiale, ce qui constitue un atout majeur dans toute négociation. En multipliant les menaces irréalistes, Trump a contribué à accentuer sa propre défaite.
Pour John Mearsheimer, cet échec s'inscrit dans une série de revers – Vietnam, Afghanistan, Irak – où la supériorité militaire étasunienne ne s'est pas traduite en succès politiques. Ces défaites ont laissé des traces durables : abandon de la conscription après le Vietnam, rejet croissant des interventions extérieures et de l'envoi de troupes au sol, au-delà des conscrits, après l'Afghanistan et l'Irak. La guerre contre l'Iran met aujourd'hui en évidence les limites de la puissance aérienne face à la stratégie asymétrique de l'Iran, à son réseau de proxys dans la région et à sa position géostratégique décisive. La situation actuelle est d'autant plus contraignante que les États-Unis doivent faire face à une dette colossale pour se financer (35 000 milliards de dollars) et à un adversaire qui, à la différence du Vietnam, contrôle un point décisif et central dans l'économie mondiale.
Contrairement au voyage de Richard Nixon en Chine en 1972, la rencontre que Trump envisage avec Xi Jinping se situe dans de nouvelles coordonnées : la Chine n'est plus une puissance émergente, une « terre vierge » pour les capitaux mondiaux, mais s'impose désormais comme le principal rival mondial des États-Unis. Au début du conflit, la Chine a laissé les États-Unis s'enliser dans une guerre ingagnable et fait profil bas. Mais face aux risques pour l'économie mondiale, elle a poussé – par l'intermédiaire du Pakistan – à un cessez-le-feu. Loin d'incarner une alternative désintéressée et multilatéraliste face aux États-Unis, elle agit en fonction de ses propres intérêts impérialistes.
Parallèlement, le projet de « Grand Israël » porté par Netanyahu constitue un autre point de tension. La guerre contre l'Iran a également affaibli les ambitions israéliennes. Netanyahu en sort fragilisé, confronté à une crise interne grandissante. L'offensive contre le Hezbollah au Liban a révélé les limites du système de défense israélien : malgré les destructions massives et les massacres, Israël a affaibli de manière limitée le Hezbollah qui a opposé une résistance plus importante que prévue, notamment en coordonnant ses tirs de roquettes et de drones, compliquant l'action militaire israélienne. Aux États-Unis, le soutien à Israël est de plus en plus contesté.
Trump parviendra-t-il à contenir cette défaite ou contribuera-t-il à l'aggraver ? Les conséquences à moyen terme restent encore ouvertes.
De la stratégie punitive au « risque Vietnam »
Dans Bombing to Win, Robert Pape montre que les bombardements conventionnels (non-nucléaires) visant les populations et les infrastructures civiles, sans détruire la capacité militaire de l'adversaire, ne permettent pas de remporter une guerre. Au contraire, la stratégie que Pape appelle « punitive » tend à renforcer la résistance du pays agressé. Au Vietnam, malgré la destruction de 80 % du réseau logistique de l'armée adverse, les 20 % restants ont suffi à soutenir l'effort de guerre. En Iran, la résistance s'est également renforcée, malgré la répression intérieure menée par le régime en janvier.
Au début du conflit, Trump annonçait que « l'heure de la liberté » était venue pour les Iraniens et ses déclarations bénéficiaient du soutien de certains secteurs pro-occidentaux de l'opposition à la République islamique qui voyaient d'un bon œil une opération militaire. Mais les bombardements ont frappé des écoles, des logements, des ponts, des usines sidérugiques et des centrales électriques, faisant des milliers de victimes, dont de nombreux enfants, et détruisant des sites culturels historiques. Face aux menaces de destruction totale, un réflexe de défense nationale s'est développé, qui s'est manifesté dans les mobilisations populaires qui ont suivi les menaces de Trump et les chaînes humaines qui se sont formées pour défendre les centrales électriques et les ponts. Cette « stratégie punitive », mêlant violence extrême et incapacité à atteindre des objectifs politiques, produit des effets durables.
Le rédacteur en chef de The American Conservative, Scott McConnell, estime qu'une guerre contre l'Iran pourrait, aux États-Unis, produire des effets politiques et culturels davantage comparables à ceux de la Guerre du Vietnam qu'à ceux de la Guerre d'Irak. Selon lui, la crise au Moyen-Orient est en grande partie liée au monopole nucléaire d'Israël, dont la préservation constitue un objectif central de la politique étasunienne. Il avertit par ailleurs qu'une nouvelle escalade militaire pourrait déclencher, aux États-Unis, une dynamique similaire à celle qui avait accompagné la guerre du Vietnam : une montée progressive d'une opposition morale à la guerre, nourrie par les témoignages, les travaux d'intellectuels et les enquêtes de journalistes décrivant les conditions de vie des populations bombardées et remettant en cause à la fois la supériorité technologique des États-Unis et la légitimité d'une intervention étrangère. L'idée est que ce conflit pourrait susciter un rejet moral croissant de la politique étrangère des États-Unis et renforcer le mouvement antiguerre sur le plan intérieur.
Dans une perspective proche, lors d'un entretien récent accordé à LID+, Emilio Albamonte revenait, en s'appuyant sur Carl von Clausewitz, sur l'idée que la « force morale » des peuples en lutte pour leurs propres intérêts peut peser autant que les moyens matériels sur le champ de bataille. Dans ce cadre, il analyse la capacité de l'Iran à résister à l'offensive impérialiste : non seulement grâce au développement de moyens militaires spécifiques – missiles, drones, tactiques de guerre asymétrique – mais aussi grâce à une combativité et une détermination renforcées et nourries par la brutalité même de l'impérialisme. Élargissant la réflexion aux enjeux stratégiques de cette guerre pour la situation internationale, il souligne qu'un affaiblissement, voire une défaite des États-Unis dans ce contexte renforcerait les capacités de lutte de celles et ceux qui se battent contre l'impérialisme et pourrait ouvrir de nouvelles possibilités pour le développement de la lutte de classes et pour les peuples opprimés.
Ces hypothèses ne surgissent pas de nulle part. Elles prolongent des tendances déjà à l'œuvre, visibles par exemple dans le mouvement international de solidarité avec la Palestine ou dans les deux grèves générales organisées en Italie à la fin de l'année dernière en soutien à Gaza. Les mobilisations « No Kings », qui ont rassemblé des millions de personnes aux États-Unis – bien qu'elles ne mettent pas au cœur de leurs revendications des mots d'ordre anti-impérialistes – ainsi que les récentes mobilisations au Royaume-Uni contre l'extrême droite, constituent également des points d'appui importants. Le paysage mondial est en train de se transformer. Il ne se résume pas à la rivalité entre grandes puissances : il oppose aussi les forces impérialistes, déterminées à maintenir leur domination, à la classe ouvrière et aux peuples opprimés qui entendent leur résister. Nous sommes à un moment charnière, et cet affrontement jouera un rôle décisif dans l'évolution de la situation internationale dans les années à venir. Dans ce contexte, la construction d'une perspective internationaliste, anticapitaliste et socialiste apparaît indispensable pour mener cette lutte jusqu'au bout.