Suicide assisté de Noelia : l'offensive réactionnaire, « l'autodétermination » et l'angle mort du validisme
Thu, 16 Apr 2026 10:34:21 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalNoelia Castillo, espagnole de 25 ans, s'est suicidée avec assistance médicale le 26 mars. L'extrême droite catholique espagnole et ses relais internationaux, tels Donald Trump, instrumentalisent sa mort pour leur agenda réactionnaire. Mais les réponses en face tendent à invisibiliser les violences systémiques insupportables qui ont jalonné la vie de Noelia et la nécessité de les attaquer à la racine.

Noelia Castillo Ramos, jeune femme de 25 ans devenue paraplégique des suites d'une tentative de suicide en 2022, a mis fin à ses jours avec assistance médicale le 26 mars dernier à Barcelone. La droite catholique et l'extrême droite, opposées par principe au suicide assisté, ont fait de son cas un symbole pour relancer à l'international la polémique sur l'euthanasie. Une instrumentalisation réactionnaire, face à laquelle une grande partie de la gauche a réagi en défendant la loi sur le suicide assisté dont elle a été un architecte majeur, exaltant ainsi dans la mort de Noelia le triomphe de « l'autodétermination. » Un discours qui met sous le tapis les oppressions systémiques et les violences sociales structurelles qui ont rendu la vie de la jeune femme insupportable. Comme en France autour de la loi fin de vie, les perspectives matérialistes et antivalidistes manquent cruellement au débat.
Une loi sur le suicide assisté dans un contexte de dégradation des soins
La loi espagnole sur la fin de vie, adoptée en 2021 sous le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (l'équivalent du PS), légalise l'euthanasie et le suicide assisté pour des personnes souffrant d'une « affection grave, chronique et invalidante » qui « affecte l'autonomie » et cause « une souffrance jugée intolérable ». Présentée comme une avancée en matière de droits individuels, et portée par une large partie de la gauche (de Podemos au PSOE), elle est présentée comme une victoire du combat pour mourir dans la dignité.
Mais cette approche occulte la réalité de la vie du plus grand nombre. L'accès à des conditions de vie digne est de plus en plus difficile et l'Espagne n'est pas mieux lotie que les autres États. Le système de santé est sous tension : manque de moyens, difficultés d'accès aux soins, recours croissant au secteur privé. Dans ces conditions, la possibilité de « choisir sa mort » interroge, dès lors que l'accès aux soins médicaux et aux accompagnements sociaux se dégrade ou reste insuffisant. C'est dans ce cadre-là qu'entre en jeu le cas de Noelia.
Noelia : une vie et une mort à l'intersection de nombreuses oppressions
L'histoire de Noelia met en lumière l'imbrication de violences sociales systémiques qui, tout au long de sa vie, ont contribué à rendre son existence de plus en plus insoutenable. Adolescente, elle est confrontée à des violences intrafamiliales sur fond d'addictions, qui conduisent à son placement en foyer pour mineurs. Ce premier passage en institution marque le début d'un parcours jalonné de précarité et d'exclusion. Au fil des années, Noelia est victime de violences patriarcales répétées allant jusqu'au viol. Ces traumatismes s'ajoutent à de profondes souffrances psychiques, et de nombreuses tentatives de suicide l'amènent à des hospitalisations en psychiatrie. Ces épisodes s'inscrivent dans une continuité de violences qui se renforcent mutuellement.
En 2022, après un troisième viol, Noelia fait une nouvelle tentative de suicide en se jetant du cinquième étage d'un immeuble. Elle survit à sa chute, mais devient paraplégique. Cette situation entraîne une nouvelle forme d'institutionnalisation : elle est placée dans un foyer médico-social, où elle réside au rez-de-chaussée dans le secteur « maison de retraite ». Les multiples institutionnalisations illustrent un système de prise en charge social qui tend davantage à gérer qu'à accompagner, forgeant une vie de dépendance sans aucune autonomie.
L'accumulation de ces violences (familiales, sexuelles, médicales et institutionnelles) apparaît comme un facteur déterminant dans la dégradation des conditions de vie de Noelia et sa volonté d'en finir, comme ses proches et elle-même l'évoquent. C'est dans ce contexte que la jeune femme formule une demande de suicide assisté en 2022 : et comme la voilà maintenant handicapée, sa mort par suicide peut être acceptée par l'Etat comme par l'opinion publique. Le validisme a opéré un tour de passe-passe : là où le suicide d'une personne valide est vu comme un échec collectif pour la société, celui d'une personne handicapée devient une liberté individuelle, voire même un choix courageux.
Après deux années de bataille juridique face à l'opposition de son père, son recours au suicide assisté alimente un débat public qui dépasse largement son cas individuel. Celui-ci est en effet largement médiatisé et fait l'objet de récupérations politiques de la part de la droite catholique et de l'extrême droite, opposées par principe au suicide assisté pour des raisons qui relèvent autant de la religion que du contrôle social, tout comme leur opposition à l'avortement. Ultime hypocrisie, car la mort des prolétaires leur est tout à fait acceptable pour peu qu'elle soit causée par leurs politiques de casse sociale ou de militarisation des frontières : c'est uniquement au moment où elle est librement choisie qu'elle leur devient intolérable. L'offensive médiatique menée par Vox, le parti espagnol d'extrême droite, est même reprise par Donald Trump qui va jusqu'à demander à l'ambassade étasunienne en Espagne d'ouvrir une enquête, mêlant fake news racistes sur l'origine présumée des agresseurs de la jeune femme, à une invocation hypocrite de ses droits humains, qui auraient été bafoués par l'Etat espagnol. Et c'est précisément parce que les attaques sur ce dernier terrain sont justifiées que la gauche pro-euthanasie est en difficulté.
La gauche s'enlise dans la défense abstraite de « l'autodétermination »
Face à l'offensive conservatrice, la gauche espagnole semble n'avoir d'autre choix que de camper sur ses positions de principe autour de « l'autodétermination », tout en évacuant largement la question des abandons institutionnels et des violences systémiques subies par Noelia à l'instar d'un grand nombre d'Espagnols. Pour défendre le bilan de son gouvernement face à Donald Trump, Mónica García, ministre de la Santé issue de Podemos, affirme que l'Espagne dispose « d'un système de santé solide et d'un cadre juridique qui protège et prend en charge l'ensemble de la population ». Pourtant, la réalité sociale contredit ce discours : 40,7 % des personnes en situation de handicap âgées de 16 à 64 ans sont exposées au risque de pauvreté et/ou d'exclusion sociale, selon le Réseau européen de lutte contre la pauvreté.
Des chiffres qui s'expliquent en partie par la faiblesse des aides sociales. En Espagne, une personne reconnue handicapée à plus de 65 % perçoit environ 600 € par mois au titre de la pension d'invalidité ; soit près de deux fois moins que l'allocation aux adultes handicapés en France, elle-même inférieure au seuil de pauvreté. Cette précarité matérielle structurelle nourrit l'exclusion et l'isolement.
À cela s'ajoute une organisation des aides à l'indépendance largement centrée sur la famille. Ce n'est pas seulement une question culturelle mais aussi un choix institutionnel. La loi prévoit explicitement des dispositifs où l'aide est assurée par les proches, souvent rémunérés pour cela, plutôt que par des services publics ou des structures indépendantes. Dans les faits, cela signifie que l'autonomie dépend fortement de l'entourage familial. En cas de défaillance de celui-ci, les alternatives sont limitées. Comparé à la France, où le système est déjà insuffisant, le modèle espagnol est encore pire : moins de moyens, moins d'heures d'aide humaine, et un accès plus inégal selon les territoires. Cette situation fragilise évidemment les personnes les plus isolées.
Les soins hospitaliers, eux, se dégradent d'année en année, avec une accélération des fermetures de lits particulièrement depuis 2008. Aujourd'hui, il y a moins de 3 lits pour 1000 habitants en Espagne, et ce en comptant le privé, qui ne s'occupe pas des urgences. Un choix politique dont les conséquences eugénistes étaient d'ailleurs plus que claires au moment même où était votée la loi sur le suicide assisté en 2021, à savoir en plein dans la phase la plus aiguë de la pandémie de COVID-19. Dans ses « Recommandations éthiques pour prendre des décisions dans les unités de soins intensifs face à la situation de crise exceptionnelle », la Société espagnole de médecine interne listait, parmi les critères à considérer pour décider de l'admission ou non de quelqu'un, l'espérance de vie pondérée par l'estimation faite par le médecin de la « qualité de vie » du patient, ou encore, sa « valeur sociale ».
La France, quant à elle, affichait une capacité d'un peu plus de 5 lits pour 1000 personnes en 2023, un taux qui continue depuis à baisser. Ce qui est déjà bien trop peu, comme en témoigne la multiplication des décès de patients dans les couloirs des urgences, où le temps d'attente moyen dépasse parfois les 24h. Dans ce contexte, défendre des lois au nom de « l'autodétermination » sans prendre en compte les conditions matérielles d'existence pose un problème politique majeur et interroge sur la manière dont certaines vies sont perçues.
En laissant de côté les réalités sociales des personnes âgées, malades chroniques ou handicapées, la gauche occulte le centre du sujet sous prétexte d'une « bataille progressiste » sur l'« auto-détermination ». Ce terrain est alors laissé à l'extrême droite, libre de déballer un discours hypocritement social pour nourrir des offensives morales réactionnaires.
Des lois validistes dangereuses dans un système où s'accroît la misère
Dans un système capitaliste où la valeur des individus est largement déterminée par leur productivité sur le marché du travail, les personnes âgées, handicapées et malades sont particulièrement exposées à la dévalorisation, à la culpabilisation, puis à l'abandon. Les politiques d'austérité ne font qu'aggraver cette dynamique. Et si l'argument budgétaire pour l'euthanasie est encore politiquement tabou, il n'est jamais loin sous la surface : au Canada, les rapports et études universitaires démontrant le rapport coût-bénéfice mirobolant d'orienter vers la mort certains types de patients ont été concomitants des débats sur la loi sur le suicide médicalement assisté (MAiD), ainsi que des extensions successives de son public cible.
En parallèle, les quelques études s'intéressant aux causes mises en avant par les personnes requérant le suicide assisté dans différents pays peignent un tableau où c'est l'exclusion sociale et la précarité, pas la douleur physique, qui arrivent bien souvent en tête. Dans l'Oregon, aux USA, les arguments les plus souvent mis en avant dans une étude de 2023 étaient la perte d'autonomie (92 %), l'incapacité à participer à des activités jugées essentielles (88 %), la perte de dignité (64 %), et le sentiment d'être un fardeau (41 %). Comme l'écrit Laure, militante antivalidiste française qui analyse ces études sur son blog : « Que dit une société lorsque ses membres préfèrent mourir plutôt que de continuer à vivre dans les conditions qui leur sont proposées ? »
La pauvreté est un problème qui ne peut pas être évacué des débats sur le suicide assisté. Au Canada, la loi de 2016 initialement réservée aux situations de fin de vie s'est élargie en 2021 aux personnes souffrant de handicaps ou de maladies graves. Dès lors, comme le rapportait déjà en 2023 Left Voice, notre organisation soeur, les témoignages s'accumulent de personnes handicapées ou malades chroniques qui ont recours au suicide assisté explicitement pour échapper à la misère ou au sans-abrisme.
Quant à la sensation d'être un « fardeau », il convient ici de noter qu'elle recouvre deux réalités. La première, matérielle, est le corollaire direct de la précarité et de l'insuffisance des aides sociales à l'autonomie, forçant les personnes handicapées ou malades à dépendre de leurs proches. Une situation qui peut précariser des familles entières, en particulier dans des pays comme les Etats-Unis où les frais de santé, ruineux, sont très peu socialisés. Mais la notion qu'un être humain puisse être un « fardeau » est aussi le résultat de l'intériorisation du validisme inhérent au capitalisme, où la valeur de l'individu dépend de sa productivité, et des offensives idéologiques néolibérales contemporaines, qui érigent l'autonomie et l'individualisme en vertus cardinales. Une illustration parlante nous vient des Pays-Bas, autre pays où le périmètre du suicide assisté s'est élargi au fil des ans : le parti centriste D66 œuvre depuis plusieurs décennies à faire entrer le concept de « vie accomplie » dans le débat public. Un sentiment qui, selon eux, justifierait d'ouvrir l'assistance au suicide à toute personne de plus de 75 ans qui estimerait avoir suffisamment « accompli sa vie », comme le porte un projet de loi déposé par eux en 2024.
Croire que la France serait à l'abri de phénomènes similaires est un vœu pieux. La loi sur l'aide à mourir, qui sera examinée par le Sénat à la mi-mai pour le dernier débat avant adoption, cible une population moins large que la loi canadienne, mais sa formulation n'est en rien gravée dans le marbre, comme alertait l'avocate et militante antivalidiste Elisa Rojas dans nos colonnes. Et la pauvreté touche massivement les personnes handicapées : selon les données du ministère des Solidarités, un quart d'entre elles qui ont entre 15 et 59 ans vivaient sous le seuil de pauvreté en 2021. Dès lors, la défense abstraite de « l'autodétermination » ne peut suffire. Sans transformation, en premier lieu, des conditions matérielles d'existence, ces lois sont et deviennent de plus en plus des manières de solutionner un problème par la mort ; le handicap en premier lieu, suivi très vite par la pauvreté, voire la vieillesse.
Ces lois constituent un danger pour notre classe : elles ouvrent la voie à ce que le suicide devienne une injonction morale, en plus d'être une issue matérielle, pour les personnes marginalisées, perçues comme un « fardeau » du fait d'une productivité jugée insuffisante. Sous couvert d'offrir une assistance institutionnelle à certaines catégories de personnes (catégories définies et redéfinies au gré des offensives politiques des parlements bourgeois et validistes), elles sont un véritable danger pour les personnes malades ou handicapées, et non la possibilité d'un choix personnel.
En tant que communistes révolutionnaires, nous ne portons pas de jugement moral sur le suicide et nous ne nous opposons pas par principe au droit de mettre fin à sa vie. En revanche, dans le cadre d'un système capitaliste profondément validiste et dans une période de crise et d'offensives austéritaires brutales, nous considérons qu'il est illusoire de prétendre que les dérives que permettent ces lois pourraient être évitées. Dans un contexte où les soins, les aides à l'autonomie et les soins palliatifs sont déjà largement insuffisants, voire inaccessibles, et menacés par chaque nouvelle crise du capitalisme et chaque politique austéritaire, l'urgence doit être à lutter contre les racines du problème. Non à l'idéologie du chacun pour soi et à la survie du plus fort ! Oui à des moyens massifs pour la santé et le social, pas pour les guerres impérialistes !
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