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Impérialisme : Lafarge et son ex-PDG condamnés pour avoir versé des millions à Daesh en Syrie

Wed, 15 Apr 2026 14:49:14 CEST

Révolution Permanente

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Lundi 13 avril, le tribunal de Paris condamnait l'ex-PDG de Lafarge et sept autres cadres à des peines de prison ferme pour avoir versé 5,6 millions d'euros à des groupes terroristes entre 2013 et 2014, afin de sécuriser leur cimenterie en Syrie. Une condamnation inédite, pour un exemple violemment banal de la barbarie de l'impérialisme français.

Six ans de prison ferme avec incarcération immédiate : c'est la condamnation inédite rendue lundi 13 avril par le tribunal de Paris envers Bruno Lafont, ex-PDG de Lafarge, pour son rôle dans le financement de groupes terroristes en Syrie par le géant du ciment alors qu'il en était à la tête. Il a fait appel.

Condamnés à ses côtés, on trouve son ex-adjoint Christian Herrault, deux directeurs successifs de la filiale syrienne du groupe, Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois, deux ex-responsables de la sécurité de l'usine, Ahmad al-Jaloudi et Jacob Wearness, et deux intermédiaires sur place, Firas Tlass et Amro Taleb. Les peines vont de dix-huit mois à sept ans de prison ferme, assortis d'amendes qui totalisent plusieurs millions d'euros.

Le tribunal de Paris a calculé qu'entre 2013 et 2014, pour assurer les opérations de sa cimenterie de Jabaliya, au nord du pays, en pleine guerre civile, la multinationale du CAC40 a versé 5,6 millions d'euros à des milices et groupes classés comme terroristes présents sur la zone, en particulier Daesh. Ces versements ont notamment pris la forme d'accords de sécurité pour assurer la continuité des opérations industrielles, de « taxes » à l'État islamique, ou d'achats de matières premières. Ils ne se tarissent qu'en septembre 2014, quand Daesh prend finalement possession de l'usine, évacuée par Lafarge dans l'urgence et l'impréparation la plus totale… sans prévenir les ouvriers syriens.

Une condamnation hors-norme qui laisse les travailleurs de côté

Il faut avant tout rappeler que les 200 employés syriens de l'usine qui s'étaient constitués partie civile pour « mise en danger d'autrui » ont été déboutés en janvier 2024 par la cour de Cassation. La raison : ils dépendraient du droit du travail syrien, et c'est donc vers des tribunaux syriens qu'ils auraient dû se tourner. Cet abandon est l'illustration typique du fonctionnement du système juridique international, organisé pour diluer la responsabilité des multinationales entre les pays dominés où elles commettent des exactions, et les métropoles où elles ont leur siège.

Surtout, la « lutte contre le terrorisme » n'a pas toujours été défavorable à Lafarge. Depuis 2020, les militants écolos ont multiplié des actions d'envahissement et de désarmement des sites Lafarge-Holcim, dénonçant autant son activité polluante et le modèle d'urbanisation destructeur porté par le cimentier, que sa complicité avec Daesh. L'État n'avait alors pas hésité à confier à la Sous-Direction Anti-Terroriste la conduite des vagues d'arrestations et de perquisitions de militants, comme en 2023 et 2024.

Enfin, lors du verdict sur les financements du terrorisme rendu le 13 avril, la juge Prévost-Desprez a justifié des peines « sévères » en invoquant un « trouble incommensurable à l'ordre public » et « une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». Ces termes font particulièrement référence aux attentats perpétrés par Daesh le 13 novembre 2015 à Paris, un an après la perception de la manne financière de Lafarge, et dont certains survivants ont témoigné au procès en tant que parties civiles. Nul doute que le lien du cimentier, même indirect, avec ce qui constitue l'un des plus grands traumatismes récents en France a joué dans la décision exceptionnelle de condamner à la prison ferme un ancien patron du CAC40.

Car jusqu'à ce que Lafarge ne commette l'impardonnable, c'est-à-dire être pris en flagrant délit d'« atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » en finançant ce qui n'allait pas tarder à devenir l'ennemi public numéro un, les intérêts de la nation se trouvaient fort bien servis par la multinationale. Si l'on comprend ce qu'il peut y avoir de réjouissant à voir un ex-patron du CAC40 et ses sbires écoper de peines de prison, il ne faut donc nourrir aucune illusion sur les raisons qui ont poussé l'État à prononcer cette condamnation exceptionnelle, lorsque de rares scandales se trouvent trop gros pour être étouffés. On se rappellera, à ce propos, comment un an de prison ferme s'est transformé pour Nicolas Sarkozy en une retraite littéraire de 20 jours, suite à sa condamnation dans l'affaire des financements libyens.

Lafarge en Syrie : cas d'école de l'impérialisme français

Lorsque Lafarge décide d'acquérir et développer une usine dans le nord de la Syrie, entre Raqqa et Kobané, nous sommes en 2007. L'investissement de 680 millions de dollars prendra 20 ans pour être amorti, selon les projections du groupe qui compte bien profiter du marché florissant de la construction au Moyen-Orient, ainsi que de celui de la reconstruction de l'Irak, dévastée par les États-Unis. L'usine devient rapidement la plus grande du groupe Lafarge. Mais le plan est mis à mal par le début de la guerre civile en Syrie, et la perte de contrôle du territoire par Bashar Al-Assad. Alors que les autres entreprises occidentales évacuent la région, Lafarge et ses actionnaires décident de maintenir l'activité de l'usine, espérant être dans les premiers pour le marché de la reconstruction post-Daesh, comme l'a expliqué son ancien directeur. C'est dans ce contexte qu'ils commencent à négocier avec les milices et organisations terroristes présentes, prêts à tout pour protéger leurs profits.

Grâce à sa position de dernière entreprise française présente sur le territoire, Lafarge peut ainsi servir d'antenne à la France. C'est du moins là un axe majeur de la contre-attaque des prévenus lors de leur procès, qui invoquent le soutien du Ministère des affaires étrangères et des services de renseignement. Mais la juge Prévost-Desprez dénonce un « faux débat », et estime que le dossier démontre que ni les services secrets français, ni le Quai d'Orsay, n'ont encouragé la multinationale à rester sur place. Et qu'aucun des deux n'a eu vent des financements d'organisations terroristes, comme l'affirme Jean-Claude Veillard.

Jean-Claude Veillard est un autre protagoniste important de ce dossier : candidat RN, ancien militaire dans les opérations spéciales, et directeur de la sûreté chez Lafarge au moment des faits, le Parquet national antiterroriste avait à l'origine aussi requis son renvoi devant le tribunal avec les huit autres dans l'affaire des financements. Mais les juges d'instruction ont prononcé un non-lieu le concernant, et c'est donc comme simple témoin qu'il est apparu au procès. Malgré son rôle central dans la sécurité des opérations de Lafarge, Veillard affirme n'avoir pris connaissance de paiements au bénéfice des milices de la région qu'un mois avant l'assaut de l'usine par l'Etat islamique, et avoir immédiatement fait remonter l'information à la DGSE. Son témoignage n'est invalidé par aucune autre pièce du dossier, et les services secrets et le ministère sortent du procès blanchis de toute complicité avec le financement d'organisations terroristes.

Néanmoins, Veillard était en contact constant avec la DGSE à propos de la situation sécuritaire autour de la cimenterie, « comme il est d'usage pour les gestionnaires de sûreté des grands groupes industriels opérant à l'étranger », comme le détaille le journal Le Monde. La présence de Lafarge en Syrie est donc bien un atout pour les renseignements français. A l'inverse, le fait que deux des condamnés de Lafarge soient également des anciens des services secrets (norvégiens dans le cas de Jacob Waerness, et jordaniens dans le cas d'Ahmad Jaloudi) témoigne de l'extrême porosité qui existe entre les services de renseignements des États capitalistes, et les grands groupes industriels.

Si la condamnation de cadres d'une entreprise du CAC40 à des peines si lourdes est inouïe, l'histoire de Lafarge en Syrie est celle, violemment banale, de l'impérialisme français. Implantation agressive de grandes entreprises françaises à l'étranger, implication des services secrets et de l'armée française pour sécuriser ces implantations, pillage des ressources, patronat et actionnaires prêts à tout pour maximiser leurs profits, guerres impérialistes qui dévastent les pays dominés, puis appropriation des marchés de la reconstruction… A l'heure où les Etats-Unis et Israël rasent des villes entières en Palestine, au Liban et en Iran, avec le soutien de la France, il est plus que jamais vital de dénoncer et combattre notre propre impérialisme. Sans attendre aucun salut des tribunaux, il faut reconstruire un internationalisme ouvrier offensif autour des méthodes de la lutte des classes, comme l'ont déjà donné à imaginer les dockers de Gène en solidarité avec Gaza !

Lire aussi : Guerre en Iran : que protège vraiment l'impérialisme français au Moyen-Orient ?

Bruno Lafont, ex-PDG de Lafarge, à la sortie de son procès, capture d'écran France 24

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