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Marseille : les leçons de la victoire de Payan et l'alliance avec LR à la métropole

Wed, 15 Apr 2026 12:34:10 CEST

Révolution Permanente

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Les élections municipales marseillaises, puis du nouveau président de la Métropole d'Aix-Marseille, ont été marquées par la consolidation du Printemps Marseillais sous l'égide du PS, ainsi que la montée du RN qui s'établit comme opposition principale sur les ruines de la droite traditionnelle. Des coordonnées qui doivent servir pour réfléchir à l'affrontement contre l'austérité et les politiques anti-ouvrières à Marseille.

Avec l'élection, le 7 avril dernier, du maire LR de Salon-de-Provence à la tête de la Métropole Aix-Marseille-Provence, la séquence des élections municipales se clôt définitivement dans la région. Élu avec 199 voix sur 237, Nicolas Isnard a bénéficié du soutien d'une large partie des maires de l'intercommunalité, dont Benoît Payan, désormais consacré comme maire officiel [1] et homme fort de Marseille avec 54% des voix. Alors que seuls les conseillers métropolitains RN se sont abstenus, Payan avait fièrement annoncé cette alliance tournée vers le « développement économique » avec Les Républicains du département quelques jours auparavant, confirmant sa stratégie de renouvellement d'un front républicain départemental contre le RN mais aussi, de fait, contre la FI, qui n'a obtenu aucun élu au niveau municipal ou métropolitain.

Ce dénouement dit beaucoup de la séquence politique marseillaise. Au niveau de la ville, le PS réussit son pari d'afficher un visage renouvelé après les crises des années 2010 et du système Guérini, en installant Payan et sa garde rapprochée à des postes clés. La droite traditionnelle héritière de Jean-Claude Gaudin s'effondre, avec 5,35% de voix au second tour, laissant le Rassemblement national devenir la principale opposition à la mairie centrale, avec 40% des voix, et conquérir deux mairies de secteurs. Mais à l'échelle du département et donc de la métropole, la droite traditionnelle conserve un poids central et parvient même à garder la Présidence de la Métropole.

Pourtant, si le RN a réussi ici là où il a échoué dans les autres grandes villes, c'est parce qu'il a bénéficié d'une campagne menée sur son terrain, autour de ses thèmes de prédilection, à commencer par la sécurité, et de la crise terminale d'une droite marseillaise historiquement très puissante. À l'inverse, LFI, qui ressort sans aucun conseiller municipal ou métropolitain, a été incapable de briser la dynamique droitière des derniers mois et d'incarner un débouché politique clair à la colère sociale.

Un an de campagne à droite : le RN joue à domicile grâce à Payan et la crise terminale du « système Gaudin »

Pour comprendre pourquoi le Rassemblement national a réussi à Marseille quand il faisait 1,61% à Paris et 5,4% à Toulouse, il faut revenir au déroulement concret de la campagne, marquée par une surenchère sécuritaire dans un terrain préparé depuis plus d'un an par Benoît Payan et le Printemps Marseillais. Que ce soit sur le terrain de la police ou des écoles, Benoît Payan s'est fait le meilleur relais de la politique libérale et sécuritaire de Macron, pavant la voie à l'extrême droite.

Le débat entre Franck Allisio et Benoît Payan en février au micro de France Inter a illustré l'adaptation complète de l'ancien cadre du Parti socialiste aux thèmes de l'extrême droite, les 31 minutes de débat portant quasiment exclusivement sur la question du renforcement de la police marseillaise et de « l'insécurité ». Bien avant les élections, la majorité municipale a porté pendant des mois une politique de surenchère sécuritaire entre traque des sans-papiers et le renforcement de l'arsenal de la police municipale. Une politique pour laquelle elle n'a pas hésité à instrumentaliser la mort de Mehdi Kessaci, aux côtés du gouvernement Macron, et qui a contribué à installer durablement le débat public sur un registre sécuritaire. Le Printemps marseillais n'a pas non plus attendu le RN pour diaboliser la FI en tentant d'associer Sébastien Delogu au « narcotrafic », ou pour effacer le soutien à la Palestine.
Le RN a aussi largement profité de la crise terminale du « système Gaudin », incarné par la campagne de son héritière Martine Vassal. Pendant des décennies, cette aile a dominé la ville à travers un réseau dense d'élus, d'intermédiaires et de relais dans les quartiers, appuyé sur des pratiques clientélistes et un contrôle étroit de l'appareil municipal. Des pratiques parallèles à celles du PS et de la famille Guérini, à la différence qu'eux n'ont pas été au pouvoir central.

Mais ce système est entré dans une crise profonde à la fin des années 2010, dont l'effondrement des immeubles de la rue d'Aubagne en 2018 a constitué un tournant en jetant le discrédit sur le mode de gestion municipale.

Dans ce contexte, Martine Vassal n'a pas réussi à maintenir ce système à flot. Les déboires de sa campagne se sont cristallisés dans sa sortie en en direct sur BFMTV lorsqu'elle revendique explicitement la devise de Pétain. La continuité et la filiation entre Vassal et Gaudin n'auront pas suffi à enrayer l'effondrement d'un système arrivé en bout de course. Les résultats électoraux en donnent une traduction spectaculaire : la droite traditionnelle passe de 22 % en 2020 à 5,34 %, tandis que le RN progresse de 19,45 % à 40 %.
Cette porosité ne peut être comprise sans la replacer dans une histoire locale marquée par le racisme et les violences d'extrême droite. Des ratonnades des années 1970 aux politiques migratoires répressives, Marseille a été un terrain d'expérimentation de dispositifs racistes de l'État, comme le premier centre de rétention administrative à Arenc, véritable prison clandestine pour étrangers. Avec son passe « anti-racaille » visant à priver les jeunes des quartiers populaires de la plage, Franck Allisio a pu s'inscrire dans cet héritage-là.

Dans ce contexte, le RN n'a pas eu à livrer aucune bataille pour imposer ses thèmes : il a simplement joué à domicile, sur les ruines du « système Gaudin » et avec la complicité du Printemps Marseillais. Cela lui a permis de combler l'absence d'une implantation militante réelle, et de concentrer sa campagne dans les médias et les secteurs les plus favorables à ses idées. La progression du parti lepéniste s'inscrit dans une dynamique plus large. Le RN passe de 31 000 voix au premier tour et 35 000 au second en 2020, dans un contexte de Covid avec 67 % d'abstention, à près de 40 000 voix aux législatives de 2022, puis à plus de 91 000 voix lors des législatives de 2024, avant d'atteindre 99 137 voix aux municipales de 2026. Il ne s'agit donc pas d'une percée soudaine, mais de la consolidation municipale d'une progression engagée depuis plusieurs années. Et cette avancée est à mettre au bilan du Printemps marseillais.

Pour autant, ces chiffres doivent être mis en perspective : le score de 40 % ne signifie pas que Marseille serait massivement acquise à l'extrême droite. Le vote pour Allisio ne représente « que » 21,8% des électeurs potentiels, et 13,9% des habitants. Autrement dit, la progression du RN ne traduit pas une adhésion massive de la population à ses idées, mais d'abord sa capacité à tirer profit d'un champ politique qui a largement joué sur son terrain. Dans ce cadre, la figure de Franck Allisio incarne la stratégie nationale d'institutionnalisation du parti : ancien sarkozyste, politicien professionnel, il se présente comme une option « sérieuse » et compatible avec les intérêts patronaux, dans un contexte où la droite traditionnelle est en crise terminale. Le RN a ainsi pu apparaître comme une option crédible pour une partie de l'ancien électorat de droite. Face à ces avancées, Benoît Payan et le Printemps marseillais ont tenté de reforger un « front républicain » contre le RN, en excluant aussi la FI. Un pari partiellement gagné, mais qui s'accompagne de contradictions majeures.

Une gauche bourgeoise réélue sur la peur du RN

Sa victoire électorale redonne de la légitimité et un nouveau souffle à Benoît Payan, maire non élu en 2020 et nommé après la démission de Michèle Rubirola. Notamment, le fait d'arracher le secteur des 13e et 14e arrondissements, après des années d'alternance entre la droite et le RN, est une victoire politique majeure. Ces résultats peuvent redonner un nouvel élan à la municipalité pour mener à bien son projet d'une ville lisse et gentrifiée, y compris par la violence et les mesures autoritaires, afin de la mettre au service des riches.

Cependant, compte tenu du fort taux d'abstention la victoire de Payan repose en grande partie sur un rejet du RN, aspect central de sa campagne, plutôt que sur une adhésion réelle à son projet de Marseille néolibérale au service de l'impérialisme français. Sa réélection « dans un fauteuil » n'évacue pourtant pas certaines contradictions, notamment par en bas.
D'une part, la participation du PCF à l'alliance derrière Payan devrait ouvrir des contradictions importantes au sein des bases de la CGT, historiquement liées au PCF dans la région. Ces contradictions pourraient s'aggraver au moment des présidentielles, alors que le Printemps marseillais pourrait soutenir ouvertement une candidature macroniste ou « hollandiste ».

Surtout, la mobilisation des lycées marseillais contre l'austérité, débutée le 5 mars à Marseille, a perduré durant l'entre-deux tours et même au-delà des élections municipales, exprimant un rejet de l'extrême droite mais aussi du budget Lecornu, passé grâce aux accords de couloir avec le PS. Ce mouvement illustre bien des contradictions pour le Printemps marseillais, issu d'une alliance entre le Parti socialiste et une partie de la gauche institutionnelle marseillaise (PCF, EELV notamment), malgré ses avancées dans les urnes par rapport à 2020. Payan, proche soutien de Macron et son allié pour la mise en place du plan néolibéral « Marseille en grand », est pleinement complice de la politique anti-ouvrière menée par le gouvernement et se fait le chantre du néolibéralisme dans la cité phocéenne, notamment dans les écoles. La mobilisation d'une génération entière de lycéens contre cette austérité de guerre, du centre ville jusqu'aux quartiers nord, montre que la lutte des classes reste une coordonnée importante dans le paysage politique, auquel le Printemps marseillais devra s'affronter.

LFI en grand perdant, victime d'une campagne ratée

La France insoumise est le grand perdant de cette séquence, en échouant à incarner une alternative claire à Marseille, et en finissant sans aucun conseiller municipal ou métropolitain. Avec 11,94 % des voix au premier tour, la liste menée par Sébastien Delogu réalise un score bien en deçà de ses ambitions, et surtout en décalage avec les progrès enregistrés par le mouvement dans d'autres villes au niveau national.

Cet échec est surtout dû à une campagne locale ratée. Derrière un slogan pour un « Marseille fier et populaire », ciblant Benoît Payan ainsi qu'un système clientéliste plus large, la campagne de Delogu n'a jamais réussi à proposer une rupture politique nette avec la dynamique dominante de la gauche bourgeoise. Tout au long de la campagne, LFI est restée prisonnière d'un cadre qu'elle n'a pas cherché à briser, marqué par la centralité des questions sécuritaires et par une absence de mise en cause des structures profondes du pouvoir local.

De fait, malgré les sorties critiques du système politicien marseillais – dont LFI n'est pas totalement extérieure, au vu de l'implantation de ses figures nationales comme Manuel Bompard et Sébastien Delogu – LFI n'a jamais discuté centralement le poids des grands groupes comme la CMA CGM et de figures comme Rodolphe Saadé. La dénonciation de la corruption a bien été présente, mais sans jamais s'attaquer frontalement aux causes sociales qui la nourrissent : l'extrême pauvreté, les rapports de classe et le rôle du grand patronat dans l'organisation de la ville. Autrement dit, la campagne s'est concentrée sur les symptômes sans en nommer les responsables.

Ce décalage s'est également exprimé sur les questions sécuritaires, dont la FI n'a pas réussi à sortir, en reculant dans un premier temps sur une de ses principales positions progressistes de désarmement de la police municipale. En cherchant à apparaître « crédible » sur ce terrain, elle a contribué à légitimer un cadre politique favorable à l'extrême droite, au lieu de le contester frontalement.

Or, ce sont précisément ces quartiers, où Jean-Luc Mélenchon avait réalisé ses meilleurs scores lors des présidentielles, que LFI n'a pas réussi à remobiliser à l'échelle municipale. Dans les quartiers nord, l'abstention reste massive et la FI se retrouve reléguée derrière le RN dans plusieurs secteurs, allant jusqu'à la troisième place dans le 13e-14e arrondissement au premier tour.

Surtout, LFI n'a jamais réellement cherché à batailler le PS. Manuel Bompard avait annoncé la couleur dès le 8 mars, en prônant des « fusions techniques » entre listes de gauche au second tour. Formule répétée par Mélenchon lors de son passage à Marseille. Une stratégie qui a fini par se retourner contre LFI à Marseille, Delogu se retirant de la mairie centrale après le dépôt expéditif des listes par Payan, qui a fermé la porte à toute alliance. Finalement, le retrait de LFI a surtout servi à renforcer le PS et à redonner crédit à ce parti bourgeois, relais des politiques macronistes et héritier d'un système corrompu, comme « barrage » à l'extrême droite.

Quel débouché pour la radicalité qui s'exprime par en bas à Marseille ?

Le second tour est venu confirmer les tendances déjà à l'œuvre au premier. Benoît Payan est réélu largement, récupérant les voix de LFI et même au-delà, mobilisés face au score faramineux de l'extrême droite au premier tour. Dans le même temps, le Rassemblement national sort renforcé, en s'imposant comme la première opposition dans la ville et en remportant plusieurs mairies de secteur. Quant à LFI, elle ressort marginalisée, affaiblie par une campagne sans dynamique et par ses choix du second tour.

Ce paysage politique laisse entière une question centrale : quel débouché pour la radicalité sociale qui traverse Marseille ? Quel plan pour faire face à la misère sociale en pleine explosion ? Car derrière les résultats électoraux, la situation de la ville reste marquée par une pauvreté massive, par les politiques d'austérité, par la dégradation des services publics et par une colère profonde contre les élites locales, qu'elles soient issues de la droite traditionnelle ou du Printemps marseillais. Or, aucune des forces politiques dominantes n'apparaît aujourd'hui en mesure de canaliser cette colère dans une perspective de transformation sociale.

C'est dans ce contexte que le résultat de la liste « Reprendre Marseille aux riches », portée par Révolution Permanente, prend une signification particulière. Avec plus de 2 500 voix et 7,34 % des suffrages exprimés dans les 4e et 5e arrondissements, cette première candidature réalise un score inédit pour la gauche révolutionnaire à Marseille depuis près de 20 ans. En dehors des grands blocs institutionnels, elle constitue la liste ayant obtenu le plus grand nombre de voix et le pourcentage le plus élevé.

Si ce résultat ne doit pas être surinterprété, il constitue un indicateur politique important : il montre qu'il existe à Marseille une demande de radicalité, de rupture avec les politiques sécuritaires, patronales et clientélistes qui dominent la vie politique locale. Cette campagne a notamment été l'occasion de porter une orientation différente. En désignant explicitement la CMA CGM et le grand patronat comme responsables de la situation sociale, en refusant la surenchère sécuritaire, en dénonçant les privilèges des politiciens professionnels et en menant une campagne militante de terrain ultra-ambitieuse avec plus de 10 000 portes toquées et des centaines de personnes réunies, elle a permis de renouer avec une politique tournée vers les intérêts des classes populaires et pose ouvertement la question de la reconstruction d'une gauche révolutionnaire.

De ce point de vue, les mobilisations récentes à Marseille, notamment dans l'éducation nationale, montrent la seule voie progressiste. En impliquant lycéens, parents et personnels, elles illustrent la possibilité de construire des rapports de force par en bas, y compris dans une période électorale où ces dynamiques sont habituellement mises en veille. Ce sont ces mobilisations, et plus largement l'auto-organisation des travailleurs et des classes populaires, qui constituent les seules forces capables de s'attaquer réellement aux racines de la montée de l'extrême droite.


[1] Payan n'avait pas été élu maire en 2020, et a été nommé uniquement suite à la démission de la maire élue Michèle Rubirola

Discours de Benoît Payan devant le conseil municipal de Marseille, capture d'écran France TV

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