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Indemnités des élus : quand LFI oublie les promesses de « rupture »

Mon, 13 Apr 2026 12:09:52 CEST

Révolution Permanente

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La semaine dernière, David Guiraud a voté des indemnités qui le placent bien au-dessus du niveau de vie de la majorité de la population. Face aux critiques hypocrites de la droite, ses arguments épousent les pratiques dominantes de la politique professionnelle et bourgeoise.

La petite percée de la France insoumise aux élections municipales a placé ses nouveaux élus au centre de l'offensive médiatique menée par la droite et l'extrême droite. Si ces attaques ont culminé avec les propos racistes à l'encontre du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, chaque décision prise par ces élus est dorénavant le prétexte à une nouvelle campagne de diabolisation. David Guiraud, tout juste élu maire de Roubaix, en a rapidement fait les frais : après un vote sur le montant des indemnités des élus au conseil municipal de la ville, l'ensemble des médias aussi bourgeois et droitiers que Le Figaro ou Valeurs Actuelles se sont indignés de l'augmentation des indemnités du maire et de ses adjoints. Des attaques absolument hypocrites de la part de la droite et de l'extrême droite, alors que leurs propres élus n'hésitent pas à se gaver d'argent public dès qu'ils en ont l'occasion. Après sa victoire à Perpignan en 2020, le maire RN Louis Aliot avait augmenté ses propres indemnités de 17 % pour atteindre les 5284 € bruts mensuels, tandis que le tout nouveau maire RN de Montargis n'a pas hésité à augmenter de 80 % ses indemnités d'élu.

Si nous dénonçons sans ambiguïté l'instrumentalisation de ce sujet par les médias bourgeois, la question de l'indemnité des élus n'en révèle pas moins une contradiction chez la France insoumise, exploitée de façon opportuniste par ses adversaires de droite. Alors que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon se veut porteur d'un projet de « rupture » avec le système en place, il s'accommode dans les faits d'indemnités largement supérieures au revenu médian. Un choix qui place ses élus au-dessus de l'écrasante majorité de la population en termes de niveau de vie, en s'alignant avec une norme bourgeoise combattue historiquement par le mouvement ouvrier. Ainsi, par-delà les polémiques, David Guiraud a bien choisi d'augmenter sa propre indemnité de 10 % par rapport à son prédécesseur, pour la porter à 4876 € bruts par mois. L'élu insoumis s'est justifié en arguant que son indemnité est inférieure au maximum autorisé par la loi et qu'il fait partie de la « fourchette basse » par rapport aux autres maires de villes de 100 000 habitants.

Pourtant, se comparer aux politiciens bourgeois qui profitent à plein des privilèges que leur accorde le régime ne saurait être une justification pour s'y adapter. Ces 4876 € bruts, auxquels il faut encore ajouter les 1148 € d'indemnité de conseiller métropolitain, dépassent de loin le salaire médian, estimé à 2180 € nets par mois, soit environ 2700 € bruts. Pire, David Guiraud a fait remarquer que sa nouvelle indemnité serait en-deçà de son ancienne rémunération de député, qui n'atteignait pas moins de 7637 € bruts mensuels, auxquels s'ajoutent 5950 € de « frais de mandat » mensuels… Un argument encore moins convaincant, qui jette surtout une lumière crue sur le fait que jamais les députés LFI n'ont remis en cause ces rémunérations extrêmement élevées, qui placent les députés parmi les 3 % des Français les mieux rémunérés.

Si la position de David Guiraud épouse celle du reste de ses camarades, elle est d'autant plus scandaleuse que rémunérer les élus à un niveau qui ne dépasse pas celui de la majorité de la population est une revendication historique du mouvement ouvrier. Dans La Guerre civile en France, Marx identifiait comme l'une des grandes conquêtes de la Commune de Paris d'avoir mis fin aux « privilèges traditionnels » et aux « indemnités allouées aux hauts dignitaires de l'État ». Il revendiquait le fait que, « depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, le service public devait être assuré pour des salaires de travailleurs [souligné par Marx]. » Cette mesure, articulée à la révocabilité des élus, était vue comme essentielle pour lutter contre des institutions publiques agissant comme un « corps parasite » qui opprime les travailleurs, et contre l'émergence d'une caste de représentants déconnectés de la réalité de ceux dont ils étaient censés défendre les intérêts. Un principe qui a longtemps perduré par la suite dans le mouvement ouvrier, y compris du côté de forces ayant abandonné la perspective révolutionnaire comme le PCF, qui a longtemps exigé de ses élus qu'ils lui versent la part de leur indemnité qui dépassait ce montant. Plus récemment, même des organisations réformistes proches de LFI, comme Podemos en Espagne, avaient choisi de faire l'effort minimal de limiter leur rémunération.

Une contradiction que soulevait déjà le sociologue Manuel Cervera-Marzal dans son enquête sur LFI publiée en 2021, observant que « les députés insoumis ne voient pas de problème à leurs 5700 euros mensuels », alors même que « les assistants [parlementaires] considèrent que leurs employeurs sont trop payés, qu'ils perdent le contact avec la réalité et en premier lieu avec leurs salariés souvent payés trois ou quatre fois moins » Interrogée par le sociologue, la députée insoumise Danièle Obono justifiait alors le montant de son indemnité en reprenant les arguments traditionnels de la démocratie bourgeoise : « cette indemnité a une raison d'être. [...] Parce que sinon, il n'y a que les riches qui pourraient se permettre d'être députés, parce que eux seuls auraient les moyens de ne pas travailler à côté et d'être à l'Assemblée. [...] Et d'autre part, c'est pour éviter les risques de corruption. [...] Comme ça, les députés sont moins susceptibles d'être achetés. » Les députés insoumis se gardent bien d'expliquer en quoi être payé au salaire médian ne suffirait pas pour siéger à l'Assemblée. Quant à l'idée selon laquelle une forte rémunération protégerait les élus de la « corruption », il s'agit d'un lieu commun, en contradiction avec la réalité des pratiques, et du caractère endémique du détournement d'argent public dans la politique bourgeoise. En réalité, tous ces arguments prennent l'allure d'excuses pour justifier l'adaptation de la France insoumise aux pratiques dominantes, qui conçoivent la politique comme un espace propice pour faire carrière et pour s'élever au-dessus du niveau moyen de la population.

Cette approche alimente un pragmatisme, conduisant de nombreux Insoumis à justifier par n'importe quel moyen ces normes. Ainsi, le 4 avril dernier, le conseil municipal de Saint-Denis accordait 10 000 euros de frais de représentation au nouveau maire Bally Bagayoko. Cette enveloppe désigne les notes de frais relatives aux dépenses engagées « uniquement et personnellement par le maire au titre de ses fonctions et dans l'intérêt de la commune ». Cette indemnité est à distinguer d'autres frais qui peuvent être remboursés au maire – les frais liés à l'exercice d'un mandat spécial, les frais de réunion, de garde d'enfant, etc. L'usage de cette enveloppe est particulièrement sujet à débat puisqu'il n'existe aucune obligation de produire des justificatifs a priori, ce qui amène l'Observatoire de l'éthique publique à critiquer un « régime peu transparent ». Or, dans ce cas, de nombreux militants insoumis ont tenté de justifier cette somme en invoquant le fait que cette pratique était habituelle, mais aussi en mettant en avant les origines populaires du nouveau maire, cadre à la RATP et élu depuis 2001. Des arguments qui, là encore, s'adaptent entièrement à une logique bourgeoise qui privilégie l'ascension sociale individuelle à la cohérence politique.

En somme, les insoumis esquivent à nouveau le débat. Comme l'a remarqué Elsa Marcel, conseillère municipale de Révolution permanente, « les frais de représentation sont une simple possibilité, ce n'est pas systématique ». Il s'agit donc d'un choix politique, et Révolution Permanente n'est pas la seule organisation à s'opposer à ces enveloppes qui permettent aux élus de mener un train de vie supérieur au reste de la population. Quelques rares maires insoumis ont d'ailleurs eux-mêmes annoncé supprimer leurs propres frais de représentation. Alexis Chaussalet, élu maire au Tampon à la Réunion, a ainsi mis en œuvre cette promesse de campagne dès le premier conseil municipal, pour que « les frais de représentation du maire soient mis au service du reste de la population ».

Loin d'être une lubie ou une revendication « populiste », la question de la rémunération des élus est bien une question politique de fond : les élus doivent-ils être une minorité privilégiée ou doivent-ils vivre au même niveau que la majorité de la population ? La France insoumise se présente comme une force politique de « rupture » avec l'ordre existant et avec le régime de la Ve République. Mais, sur ce sujet, comme sur tant d'autres, force est de constater qu'elle s'accommode dans les faits du statu quo. Contre cette adaptation aux institutions telles qu'elles sont, produit de la stratégie du mouvement, il est vital de renouer avec la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier. La limitation des revenus des élus au niveau du salaire d'un ouvrier qualifié ou d'un enseignant est une revendication démocratique minimale essentielle et un levier pour lutter contre la politique professionnelle et bourgeoise, en mettant en cause les principes qui structurent leurs institutions pour mieux les éloigner des intérêts des travailleurs et des classes populaires.

Conseil municipal de Roubaix du 8 avril 2026. Crédits photo : Capture d'écran YouTube Prenons la vie côté Roubaix.

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