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Hongrie. La défaite d'Orbán et le mirage Magyar

Mon, 13 Apr 2026 21:45:04 CEST

Révolution Permanente

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Le grand perdant de la « guerre » électorale qui a opposé deux nuances de la réaction est sans aucun doute Viktor Orbán. Péter Magyar, un bourgeois conservateur assumé, promet être plus aligné sur l'UE. Dans tous les cas, il sera un ennemi des travailleurs, des minorités et de la jeunesse.

Les effets de la défaite électorale de Viktor Orbán dépassent de loin la Hongrie. L'élection avait pris un caractère international. Pendant seize ans, le Premier ministre a en effet construit une véritable tranchée de la contre-révolution au cœur du continent européen : politiques xénophobes et racistes contre les étrangers et les minorités nationales (spécialement les Roms) ; politiques machistes, misogynes et LGBTphobes ; répression systématique des opposants de gauche et attaques contre les droits syndicaux ; une politique économique totalement favorable aux capitalistes nationaux mais aussi aux capitaux impérialistes (comme les majors de l'industrie automobile allemande) ; islamophobie et défense ouverte du génocide à Gaza. Toute la panoplie du régime réactionnaire modèle. Ce n'est pas un hasard si Orbán et son régime étaient considérés comme un modèle par toute une série d'organisations d'extrême droite en Europe et à travers le monde.

De ce point de vue, la défaite d'Orbán porte un coup dur à ladite « internationale réactionnaire » et, en premier lieu, à Trump. Le président étasunien, embourbé dans une aventure impérialiste désastreuse en Iran, a tout fait pour aider son allié hongrois, allant jusqu'à dépêcher son vice-président, la semaine dernière, à Budapest. Mais c'était visiblement trop tard. Ce n'était visiblement pas le bon timing.

À la différence du soutien apporté à l'AfD allemande l'année dernière lors des élections générales, dans un moment triomphal du trumpisme, le soutien d'une administration étasunienne affaiblie et à la crédibilité en chute libre a plutôt fonctionné comme un « baiser de la mort ». En même temps, cette défaite d'Orbán renforce le déclin et la crise de Trump.

Mais Trump n'est pas le seul dans le navire de la défaite d'Orbán. Le RN français, Meloni en Italie (elle-même engluée dans une crise politique), Geert Wilders aux Pays-Bas, Milei en Argentine (qui, de toute façon, a lié son sort à celui de Trump, sans parler des scandales qui surgissent quotidiennement dans le pays), mais aussi Netanyahou. Le cas de l'architecte du génocide à Gaza est particulier. En effet, jusqu'à présent, la Hongrie était le seul pays européen où le Premier ministre israélien pouvait se rendre sans risque de se faire arrêter (du moins théoriquement). La possibilité d'une défaite d'Orbán inquiétait déjà en Israël, de peur qu'elle n'accentue l'isolement du pays sur la scène internationale et, surtout, que le nouveau gouvernement puisse adopter une posture « hostile » vis-à-vis d'Israël.

Du côté de la Russie, Poutine perd un partenaire au sein de l'UE, même si, à la différence de ce qu'affirment les dirigeants européens, Orbán a largement permis à l'UE de sanctionner la Russie. Les accointances entre Orbán et Poutine tenaient beaucoup aux relations commerciales entre les deux pays et surtout à la dépendance hongroise vis-à-vis du gaz bon marché russe. Cette dépendance va continuer et Péter Magyar a déjà expliqué qu'il n'a aucunement l'intention de se passer du gaz russe. Cette question créera une contradiction très rapidement que le Kremlin utilisera tout aussi rapidement pour faire pression sur le nouveau gouvernement hongrois.

C'est ici que l'on commence à voir les limites de l'euphorie européenne à l'égard de la victoire de Péter Magyar. Dans les discours, les dirigeants européens présentent la défaite d'Orbán comme la « rupture » avec une ère où la Hongrie avait été à l'opposé des « valeurs européennes » et le « retour du pays au sein de l'Europe » (comme si « l'Europe » était synonyme de démocratie et de liberté). La réalité est plus complexe. La réalité, c'est qu'Orbán a été bien utile aux gouvernements libéraux européens, pour lesquels il a très souvent accepté de faire le « sale boulot ».

Lors de la fuite désespérée des réfugiés de la guerre syrienne en 2015, c'est Orbán qui a mis en place la politique la plus agressive et xénophobe du continent pour les freiner en construisant une barrière à la frontière avec la Serbie, l'une des principales routes des exilés. Cette mesure bénéficiait directement à l'Allemagne et aux pays du nord du continent vers où ils se dirigeaient majoritairement. La répression aux frontières hongroises était une forme de sous-traitance xénophobe de la politique réactionnaire du gouvernement de la chancelière Angela Merkel. Il en va de même pour la politique hypocrite de l'UE vis-à-vis des crimes d'Israël contre les Palestiniens. La Hongrie d'Orbán serait l'obstacle à l'adoption de sanctions européennes contre ce pays. Or, les principaux défenseurs et complices du génocide à Gaza sont précisément les puissances centrales du continent, l'Allemagne et la France, qui fournissent une énorme couverture politique aux opérations israéliennes à Gaza et en Cisjordanie, en réaffirmant sans cesse le « droit d'Israël à se défendre » et en réprimant les soutiens à la Palestine. Orbán exprimait peut-être plus ouvertement et de façon exubérante la politique défendue par l'essentiel des gouvernements de l'UE vis-à-vis du génocide à Gaza.

Il en va de même pour l'Ukraine. Il y a beaucoup d'attentes, notamment à Kiev, à l'égard du nouveau gouvernement hongrois. Premièrement, le déblocage d'un emprunt (et non d'une « aide gracieuse ») de 90 milliards d'euros de la part de l'UE pour l'Ukraine. De manière plus générale, l'Ukraine espère que le départ d'Orbán marque une accélération du processus d'adhésion de Kiev à l'UE. Le nouveau Premier ministre a cependant déjà expliqué qu'il est hors de question d'intégrer un pays en guerre à l'Union. C'est la position des dirigeants de Bruxelles. En effet, les dirigeants des principales puissances européennes espèrent que, dans une situation de crise de l'Union et de divisions internes, le nouveau gouvernement hongrois sera plus aligné sur leurs politiques. Mais les « blocages » de la Hongrie d'Orbán n'ont pas toujours été contraires aux intérêts de l'Union. Quand Orbán a utilisé le retard de l'Ukraine dans la réparation d'un gazoduc amenant le gaz russe vers l'Europe, l'UE a soutenu la Hongrie : en plein choc pétrolier, l'UE ne voit pas du tout d'un mauvais œil le maintien des flux de gaz russe vers le continent !

Autrement dit, Orbán, plus qu'un « ennemi » de l'UE, était un « ami encombrant ». Orbán a tenté de transformer les faiblesses du capitalisme périphérique hongrois en avantages. Il a multiplié les partenariats économiques avec des acteurs internationaux comme la Russie et la Chine, mais aussi avec les États-Unis ; il s'appuyait tantôt sur les uns, tantôt sur les autres pour tenter d'exploiter au maximum leurs contradictions en faveur des capitalistes hongrois. Les puissances centrales de l'UE ont aussi su utiliser cet « ami encombrant » pour faire le sale boulot.

De ce point de vue, la victoire de Péter Magyar va-t-elle marquer un tournant radical de la politique en Hongrie ? Pour le moment, Magyar a surtout fait beaucoup de promesses. Mais même dans les promesses, il y a des limites. Magyar promet un plus grand alignement derrière l'UE. Peut-être une position moins hostile vis-à-vis de l'Ukraine. Mais cela ne veut pas dire que la Hongrie donnera « carte blanche » à Zelensky. En Pologne, même avec l'arrivée d'un gouvernement libéral, les frictions avec l'Ukraine sont de plus en plus importantes. Peut-être des relations plus froides avec la Russie. Mais, alors que la dépendance hongroise à l'égard du gaz russe va continuer, un changement radical des relations russo-hongroises se heurte à des limites profondes. Peut-être la Hongrie sera-t-elle moins proche d'un Trump trop hostile à l'UE. Mais on a vu comment le « pro-UE » Zelensky a proposé ses services à Trump dans sa guerre réactionnaire en Iran.

Son agenda intérieur est encore plus flou. Péter Magyar faisait partie du cercle rapproché d'Orbán jusqu'en 2024. Magyar est issu d'une famille influente et bourgeoise de Budapest et se définit comme un conservateur. Il doit sa victoire en grande partie au désistement presque total des autres partis d'opposition (sauf l'extrême droite néo-fasciste de Notre Patrie). Parmi les raisons qui expliquent la perte d'une partie importante de la base sociale d'Orbán, la mauvaise situation économique (stagnation de la croissance, inflation, dégradation des services publics) y est pour beaucoup.

L'autre grand axe de campagne anti-Orbán a été la corruption. Mais cette question est régulièrement utilisée par les opportunistes et les démagogues pour rallier largement une base électorale disparate. La corruption est un phénomène intrinsèque au capitalisme, spécialement dans les pays de la périphérie capitaliste. Dans les États qui faisaient partie du « glacis » soviétique, la chute des régimes staliniens s'est soldée par une explosion de la corruption, souvent tolérée, voire utilisée par les agents impérialistes pour acheter des agents locaux susceptibles de leur offrir des « opportunités » d'investissement en échange de la soumission des pays en question. La corruption est aussi un moyen de protéger les capitalistes amis du pouvoir dans la périphérie face à la concurrence des multinationales. En ce sens, les promesses de lutte contre la corruption sont un élément de langage qui ne garantit aucunement la fin de la corruption. Il suffit de rappeler l'exemple de Zelensky, qui est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin à la corruption, avant que son entourage n'ait été impliqué dans des scandales de corruption, en pleine guerre…

Autrement dit, le soutien à Magyar exprime un rejet de la situation économique et de la corruption d'Orbán. Le degré de contestation de ses politiques réactionnaires contre les minorités, contre les femmes, contre la jeunesse, contre les opposants est moins clair. Cette contradiction et cette fragilité laissent ouverte la possibilité que Magyar finisse tôt ou tard par imposer une forme différente de bonapartisme et d'autoritarisme contre ses opposants et contre les secteurs sociaux qui, aujourd'hui, ont pu le soutenir afin de chasser Orbán sans pour autant soutenir ses idées conservatrices.

Pour les dirigeants européens, il suffit que Magyar garantisse la subordination de la Hongrie à la politique de l'UE. Si, pour ce faire, il doit réprimer ses opposants, y compris ceux et celles qui seraient déçus, les dirigeants de Bruxelles n'auront aucun mal à lui trouver des excuses. Pour les travailleurs et les classes populaires, cependant, le risque est que le mirage Magyar ne devienne un miroir d'Orbán. Dans ces élections, les travailleurs et travailleuses n'ont en effet pas eu de voix. Le résultat est néfaste : le Parlement sera partagé entre une supermajorité fidèle à Magyar, une minorité du Fidesz d'Orbán et une poignée de parlementaires néo-fascistes. En ce sens, les travailleurs, la jeunesse et les masses n'ont rien à célébrer du remplacement d'un réactionnaire par un autre !

Crédits Photo. © European Union 2015 - European Parliament. CC BY-NC-ND 2.0.

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