Municipales à Strasbourg : la débandade des écologistes, le retour du PS et l'impasse du moindre mal
Mon, 13 Apr 2026 20:05:46 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalÀ Strasbourg, la défaite de la majorité écologiste clôt six années marquées par les renoncements et l'absence de rupture avec les politiques libérales. Dans un contexte de droitisation du débat et de montée des idées réactionnaires, l'alliance passée entre LFI et la mairie verte sortante est plus que jamais apparue comme une impasse. La nécessité de reconstruire une force d'indépendance de classe et ancrée dans les luttes se pose avec urgence.

Peinture verte sur un mur de misère
En 2020, l'élection de Jeanne Barseghian apparaissait comme l'expression locale d'une inquiétude réelle par rapport à la crise écologique et sociale. Dans une ville marquée par des décennies de gestion PS, une partie de l'électorat voyait dans cette victoire la possibilité d'un tournant. Mais, à part dans la communication, la mairie n'a opéré aucune rupture avec la gestion précédente.
Face à l'austérité et à la crise du logement, la mairie écologiste n'a su opposer que des mesures limitées et incapables de s'attaquer aux racines des problèmes. L'écologie portée par cet exécutif s'est traduite par des ajustements et de l'aménagement urbain, sans remise en cause des intérêts économiques structurants de la métropole. Ce même progressisme de façade s'est effrité lors de ce mandat, notamment devant la situation dramatique des familles à la rue, qui n'ont obtenu aucune aide de la municipalité. Pire, en reprenant la rhétorique de la « mise à l'abri » et après un semblant d'opposition à la préfecture et à l'État, la mairie a multiplié les démantèlements, avec quatre expulsions du même camp en deux ans, laissant des familles entières sans solution.
Cette situation illustre les logiques de préservation de l'ordre social existant, où le respect de la propriété privée prime encore sur les besoins les plus élémentaires. Loin d'être un contre-pouvoir face à l'État, la majorité écologiste s'est le plus souvent alignée sur ses orientations et n'a pas su ni voulu impulser de politiques à la hauteur des enjeux.
Et derrière les déclarations de principe, la même mécanique s'est répétée lors de l'affaire Polesi, quand les élus de la majorité ont protégé pendant des années un des adjoints à la maire, Hervé Polesi, qui avait commis des violences sexuelles. Ce silence prolongé et les réactions tardives et insuffisantes, une fois l'affaire rendue publique, ont renforcé l'idée que, même dans des exécutifs se réclamant du progrès social, les logiques de protection des élites politiques continuent de primer sur les causes qu'ils prétendent défendre.
Six ans plus tard, la défaite électorale de la liste « Strasbourg, juste et vivante » ne doit rien au hasard. La presse locale, dans une attitude complaisante avec la maire sortante, analysait la situation au prisme d'une « incompréhension » des habitant·es, jugeant que c'est la « communication illisible » de Barseghian qui lui avait fait défaut. Pourtant, il n'y a rien d'anormal à ce qu'une majorité élue sur la fausse promesse d'un « mandat de rupture » paie le prix d'un projet minimal, celui d'une écologie bourgeoise, dans la droite lignée des mairies de centre-gauche qui l'ont précédée. Confrontée à l'exercice du pouvoir, elle a révélé ce qu'elle était depuis le départ : une force de gestion qui ne pouvait ni ne voulait changer les choses.
L'impasse du vote utile face à la montée de la droite
C'est pour cela que plusieurs candidat·es ont bâti leur campagne pour les municipales sur leur rejet de Jeanne Barseghian. À commencer par Catherine Trautmann, tête de liste socialiste, première critique de l'élue écologiste, à qui elle a reproché ses manquements démocratiques, ses pistes cyclables, mais aussi sa « vision idéologique de la ville », qui serait devenue dangereuse et désordonnée au cours du mandat précédent.
La candidate a donc misé sur sa propre notoriété en tant qu'ancienne ministre, mais aussi sur les thèmes traditionnels de la droite comme la sécurité et l'entrepreneuriat, allant jusqu'à s'allier au second tour avec Horizons. L'annonce avait provoqué la colère d'Olivier Faure : il avait alors affirmé sur X que cette alliance plaçait Trautmann « en dehors du Parti socialiste ». Pour autant, elle n'a pas été sanctionnée par le PS, qui, dans une nouvelle démonstration d'opportunisme, s'est allié, d'une municipalité à l'autre, à sa gauche ou à sa droite, selon ce qui lui permettait d'obtenir le plus de voix.
La stratégie anti-Barseghian a également été plébiscitée par Jean-Philippe Vetter, arrivé en troisième place du second tour, seulement 366 voix derrière la liste écolo-LFI. Dans sa communication, le candidat des Républicains n'a eu de cesse de pourfendre l'« écologie des paroles » de celle qu'il désigne comme une « maire verte, mais pas ouverte », jusque sur son site de campagne. Fustigeant, lui aussi, le manque de démocratie de l'élue écolo, il s'est présenté comme le candidat du « vote utile » auprès du patronat, opposant à une gauche « divisée et sans cohérence » un projet clairement au service des entreprises et des névroses habituelles de la droite et de l'extrême droite.
Si Trautmann proposait d'augmenter les effectifs de la police municipale et d'avoir davantage recours à la vidéosurveillance, Vetter a versé dans la surenchère en proposant, dans son programme, de doubler les effectifs de police, de déployer la vidéosurveillance à proximité des écoles, des transports et dans certains quartiers « concernés par les incivilités ». Dans une offensive assumée contre les plus pauvres et les quartiers populaires, il s'est fait le candidat de la lutte contre la « mendicité agressive », multipliant les propositions les plus nauséabondes : de la formation d'un « conseil » qui sanctionnerait les familles des mineurs commettant des « incivilités de manière répétée » au « renforcement, dans les écoles, des liens entre équipes éducatives et forces de police ». Vetter a obtenu dix sièges au conseil municipal, totalisant 31 % des votes exprimés au second tour : un score important dans une ville historiquement de centre-gauche.
Si ces propositions indignent, elles s'inscrivent en réalité dans le prolongement des mesures les plus sécuritaires instaurées par Barseghian, à l'image de la convention signée en janvier dernier avec le parquet, qui permet de convoquer des personnes, mineures pour la plupart, pour de simples faits de chahut, de nuisance ou d'incivilité, ou des comportements jugés inadaptés, sans qu'aucun délit n'ait été commis. Il s'agit, en pratique, d'une procédure entièrement extrajudiciaire, qui ne garantit aux personnes visées aucun moyen réel de contestation ou de défense.
En fait, même si le RN ne réalise aucune percée au cours de ces élections (7 % des votes, soit 0,73 % de plus qu'il y a six ans), ses thématiques réactionnaires ont pesé sur l'élection. Cem Yoldas, qui présentait la liste « Strasbourg, c'est nous », dans un projet se voulant à la gauche de LFI, a en effet été contraint de retirer sa candidature avant même le premier tour, en raison du harcèlement et des menaces de mort que ses colistier·ères et lui ont reçus. En outre, l'adresse de travail ainsi que l'identité des collègues de Yoldas ont été divulguées sur les réseaux sociaux par Virginie Joron, la candidate du Rassemblement national.
Dans le même temps, on a pu voir des tags anti-LFI (« LFI tue ») apparaître dans les rues les plus passantes du centre-ville. La permanence de Jeanne Barseghian a, elle aussi, été taguée (« Vive la France », « À mort les traîtres ») et un de ses collaborateurs aurait subi des insultes racistes. Il y a tout juste un mois, Jamila Haddoum, colistière de Kobryn, a été attaquée alors qu'elle collait des affiches de LFI. Dans une vidéo, on voit son agresseur la menacer d'un couteau, disant vouloir lui « trancher la gorge », proférant plusieurs insultes misogynes, le tout devant les deux fils de Haddoum âgés d'une quinzaine d'années. L'agresseur a rapidement été condamné, mais le tribunal de Strasbourg n'a pas retenu de « motivations politiques », malgré le contexte de l'attaque.
Dans ce climat réactionnaire, nous sommes pleinement solidaires des militants attaqués et nous ferons toujours front commun contre l'extrême droite et l'emprise croissante de ses idées. Mais cela impose aussi de regarder en face ce qui nourrit sa progression et de déterminer comment s'y affronter sans aucun compromis.
Reconstruire une force d'indépendance de classe
Au niveau national, ces municipales ont confirmé que les différentes forces politiques ne sortent pas renforcées, mais davantage confrontées à leurs propres contradictions stratégiques. LFI a ainsi cherché à renforcer son implantation locale pour constituer un levier d'ancrage en vue des présidentielles. Et en dépit des critiques que Florian Kobryn portait au projet de Jeanne Barseghian, et à l'image de ce qui s'est produit nationalement (dans d'autres villes, mais aussi au cours des élections précédentes), il a fini par s'allier, entre deux tours, à la maire honnie. Une illustration de la dépendance que LFI entretient à l'égard de la gauche institutionnelle, alors même qu'elle subit quotidiennement des attaques diffamantes venant de ces mêmes formations politiques. Et c'est dans ce cadre que s'est recomposé à Strasbourg un « front antifasciste » : un front sans fond politique et qui repose sur une contradiction fondamentale : prétendre combattre l'extrême droite tout en acceptant les cadres économiques, sociaux et politiques qui nourrissent sa progression.
D'autant que cette alliance stratégique s'est faite en dépit des divergences qui existaient entre les programmes, à l'image de l'affaire des jumelages entre Strasbourg et Ramat Gan, en Israël. Si LFI annonçait s'y opposer, la mairie sortante a plusieurs fois réaffirmé son ambition de poursuivre le jumelage, se contentant de le geler l'été dernier sous la pression. Finalement, et dans l'espoir d'obtenir plus de sièges, cette question a été remise à plus tard par La France insoumise. Non seulement les alliances poussent aux compromis, au détriment du programme, mais la proposition d'un front au second tour, annoncée avant même le premier, et agitée tout au long de la campagne, empêche de pouvoir incarner une perspective différente de la mairie sortante.
Du côté de « Strasbourg C'est Nous », une force issue de la gauche militante, et alors que Cem Yoldas subissait, lui aussi, les calomnies du camp politique adverse en raison de son appartenance passée à la Jeune Garde, les critiques initiales du front LFI n'ont pas empêché des repositionnements rapides. Prétendant incarner une force d'opposition et fustigeant pourtant cette alliance quelques jours auparavant, SCN a finalement explicitement appelé à voter pour la coalition de Barseghian et Kobryn, illustrant la force de cette logique d'alignement électoral. Ce revirement montre à quel point cette logique peut vider de sa substance une campagne d'opposition en cédant à la pression du moindre mal.
Pour nous, laisser la gauche institutionnelle se dépeindre en opposition « de rupture » reste une impasse. Les mêmes forces qui ont gouverné, compromis et reculé ne peuvent pas incarner une alternative. La question posée est celle de l'indépendance de classe, du refus des logiques de moindre mal et d'un vote utile utilisé à toutes les sauces, qui conduisent systématiquement à s'aligner sur les programmes les plus droitiers.
Au regard de la campagne de Catherine Trautmann et de ses prises de position réactionnaires, il faut s'attendre à un durcissement des attaques contre les services publics, les travailleurs et contre les classes populaires, dans le prolongement des offensives nationales lancées par le gouvernement. Des offensives en préparation qui impliquent de construire un rapport de force dans les luttes, en faisant front contre les idées les plus réactionnaires et contre les véritables responsables de la casse sociale. C'est pourquoi il est indispensable de nous organiser par en bas, dans les luttes, pour ne pas laisser de terrain aux idées racistes et réactionnaires qui ont modelé ces élections.
Crédits Photo. Jonathan M. CC BY-SA 3.0.