« Harcèlement moral institutionnel » : des allocataires du RSA et la CGT envoient Maël de Calan au tribunal
Mon, 13 Apr 2026 22:13:35 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe 30 mars, près de 200 personnes se sont rassemblées devant le tribunal de Brest pour dénoncer la chasse aux pauvres qu'a instauré le président du Conseil départemental du Finistère. Une audience pénale se tiendra le 15 juin pour le politicien et ses contrôles abusifs destinés à radier et précariser.

Près de 200 manifestants se sont rassemblés devant le tribunal de Brest, ce lundi 30 mars, en soutien aux six allocataires du RSA qui, avec la CGT, assignent en justice le président du Conseil départemental du Finistère, Maël de Calan, au motif de « harcèlement moral institutionnel ». Sa politique « sociale » pour réduire la pauvreté réside en effet, pour l'essentiel, dans la diminution forcée du nombre d'allocataires du RSA. Sa méthode consiste, d'une part, à soumettre les allocataires à un coaching qui les pressurise et humilie afin qu'ils acceptent n'importe quel emploi précaire. Il manifeste, d'autre part, sa vision de la solidarité en faisant subir aux plus vulnérables de notre classe des contrôles incessants et inquisiteurs afin de les contraindre à sortir du dispositif, au risque de les plonger dans le dénuement, la misère, l'angoisse et la dépression. Un article, paru dans nos colonnes en octobre 2024 et intitulé « Offensive anti-RSA dans le Finistère : qui est Maël de Calan, expert en politique pro-patrons ? », alertait des risques qu'une politique aussi violemment antisociale faisait peser sur les travailleurs précaires finistériens.
S'étaient réunis pour dénoncer cette violence institutionnelle anti pauvres : des membres de l'Union Départementale CGT du Finistère, de différents collectifs de chômeurs, du comité CGT des Travailleur·euse·s Privé·e·s d'Emploi et Précaires de Brest, des Lorientais de la CGT chômeurs rebelles du Morbihan, mais aussi des syndicalistes de la CGT cheminots, de la CGT Département Finistère, de la CGT Arsenal de Brest, de Sud Collectivités Territoriales, de Solidaires informatiques, de Sud Santé Sociaux, de Solidaires 29 et de la Confédération paysanne. De nombreux allocataires témoignaient de la violence du contrôle antisocial qui s'était abattu sur eux, du sentiment d'injustice mais aussi de l'espoir que cette procédure aboutisse et puisse faire cesser ce traitement inhumain de la précarité. Étaient également présents de nombreux.ses travailleurs.ses du social, qui sont également mis.es sous pression par le département et doivent lutter pour exercer le métier pour lequel ils et elles ont été formé.e.s et non la version dégradée et dégradante prônée par Maël de Calan.
« Une exploration aux confins de l'insupportable »
C'est par ces mots que le Secrétaire Général de l'Union Départementale CGT 29, Ludovic Morin, a qualifié la découverte des méthodes employées par la cellule de contrôle du Conseil départemental. Il explique, dans sa prise de parole, qu'ayant constaté dans le Finistère un taux de radiation pour fraude vingt fois supérieur à celui des autres départements (39,8% en 2024 contre 1,96% au niveau national), l'UD CGT 29 a décidé de s'emparer du sujet. Le nombre d'allocataires du département, passé de 17 700 en 2021 à 13 400 en 2025, a diminué sept fois plus qu'au national. En France, 1,84 million de foyers bénéficient du RSA, ce chiffre de décembre 2025 équivaut globalement à celui de décembre 2024. L'UD a recueilli des dizaines de témoignages caractérisant un harcèlement moral institutionnel et décidé de poursuivre Maël de Calan ainsi que le directeur de l'économie, de l'insertion et du logement au sein du département, Romain Chantelot, qui dirige la cellule de contrôle. La citation à comparaître met en avant que le « mécanisme de délais irréalistes, appliqué à des demandes massives et matériellement difficiles à satisfaire, révèle que la suspension du RSA n'est pas la conséquence accidentelle d'un manquement de l'allocataire, mais l'issue programmée d'une procédure conçue pour l'y conduire ».
De nombreux journaux ont fait état de cette plainte et donné de l'écho aux paroles des victimes de cette politique anti-pauvre qui exige d'invraisemblables quantités de pièces justificatives. Ainsi dans Libération, peut-on lire les propos de Jeanne expliquant l'état de détresse où l'a plongée le contrôle : « Je suis à bout, j'explose, mes nerfs lâchent. (...) est- ce bien normal de m'avoir demandé un document qui est normalement adressé à un juge ? Est-ce bien normal de faire subir ça à des personnes qui sont déjà dans une situation plus que précaire ? ». Ces contrôles constituent une véritable intrusion dans la vie privée puisque les personnes doivent justifier la moindre somme reçue, parfois en cadeau pour permettre l'accès à de menus plaisirs que le modeste montant du RSA, environ 580 euros, ne permet pas. Mais selon un contrôleur du Conseil départemental : « Ces gens-là n'ont pas à avoir ce genre de loisirs. Ces gens-là n'ont pas à avoir d'argent en plus du RSA ». Il nous est loisible d'évaluer la brutalité de ces propos en se souvenant bien que « ces gens-là » sont parfois des parents qui doivent sauter des repas pour garantir celui de leurs enfants. Oui, il peut arriver que « ces gens-là » soient obligés de faire appel à la générosité de proches ou de banques alimentaires, c'est une question de survie.
« Des faux agriculteurs, qui ont un demi-hectare de poireaux, une poule et deux canards, et le RSA »
Splann et Basta ont quant à eux documenté la persécution administrative réservée aux paysans bio, qui donne l'impression de subir « un contrôle fiscal et non un contrôle RSA ». Poussée à bout par le « rouleau compresseur administratif » déployé par le département, Gaëlle, éleveuse de chèvres, préfère ainsi renoncer au RSA pour protéger sa santé mentale même si cela dégrade ses conditions matérielles d'existence. Une autre paysanne dénonce le fait d'être considérée comme coupable avant même le contrôle : « coupable de quoi ? D'être en situation précaire ? D'être pauvre ? De ne pas réussir à vivre de son activité dans les premiers temps ? ». Cette traque bureaucratique est particulièrement violente et montre toute l'absurdité d'un système qui les enjoint à chercher un emploi alors même que ces paysans travaillent déjà énormément. C'est ce qu'a expliqué Nathan de la Confédération Paysanne 29 au micro de RP Brest : « Plus de 200 pièces différentes à fournir sur un contrôle RSA c'est énorme [surtout] quand on est paysan et qu'on travaille déjà entre 40 et 70 heures sur la ferme : [ça met] dans des situations impossibles à tenir où il faut faire un arbitrage entre le travail sur la ferme et le travail pour maintenir le RSA, ce qui fait que c'est délétère pour la ferme, délétère pour la personne ».
C'est par le dénigrement et le mépris envers les paysans harcelés par ses services que Maël de Calan a répondu, fin mars, aux questions de Jean-François Achilli, à l'antenne de Sud Radio : « On a aussi des agriculteurs, ou plutôt des faux agriculteurs, qui ont un demi-hectare de poireaux, une poule et deux canards, et le RSA, parce qu'ils ont décidé de s'engager dans une nouvelle forme d'exploitation agricole, mais qui n'est pas viable économiquement ». Il y a deux ans, il ne semblait pas trier entre vrais et soi-disant faux paysans quand il apportait son « soutien à une profession qui travaille dur, porte de belles valeurs, a complètement changé ses modes de production pour les rendre plus durables et qui compte si lourd dans l'économie de notre département ». Il s'agissait alors de présenter un plan destiné à soutenir les agriculteurs et accompagner les transitions, mais le gestionnaire néolibéral qui dirige le Finistère disqualifie et méprise l'activité paysanne qui n'acquiert pas assez rapidement à ses yeux un certain taux de rentabilité. Peu lui importe que les petits paysans aient à souffrir des conséquences du dérèglement climatique ou des épizooties et donc du mal à pouvoir vivre décemment de leur si dur travail. Non, il est prêt à leur ôter les maigres sommes qui leur permettent de sortir la tête de l'eau.
Finissons-en avec l'assistanat : celui du patronat !
La politique de solidarité du Conseil départemental du Finistère (CD29) est clairement une politique du chiffre et de l'exclusion, car comme le mentionne son rapport d'orientation budgétaire 2026 (page 21) : des économies de 28 millions d'euros sont réalisées grâce aux « 4 000 allocataires RSA de moins ». Par un cynisme gestionnaire inspirant une comptabilité concurrentielle entre différents publics relevant de l'aide sociale, il est indiqué (page 16) que « les gains obtenus grâce au plan RSA (13 500 allocataires en 2025 contre 18 000 en début de mandat) compenseront en partie [les] hausses » des budgets en faveur de l'enfance, des personnes en situation de handicap et des personnes âgées. Il n'hésite par ailleurs pas à débourser un million d'euros pour contribuer à financer la police municipale des 55 communes du Finistère qui en disposent et la vidéosurveillance des 64 communes qui en ont. C'est le choix très clair d'une politique sécuritaire car ce financement ne correspond pas aux prérogatives d'un département contrairement à celui de l'aide sociale, due aux personnes démunies, qu'il rogne avec méthode, cynisme et détermination.
Ce département, qui demande à des pauvres de justifier quelques dizaines d'euros, budgétait, en 2024, 90 000 euros destinés « aux entreprises pour favoriser le recrutement d'allocataires du RSA », en consacrait 120 000 pour des « événements ARSA - Entreprise ». En 2025 un poste de « chargé de mission lien entreprises » est créé pour 50 000 euros, l'équivalent du montant de 84 mois de RSA, soit 7 ans ; et 20 000 euros sont alloués à une « enveloppe pour actions évènements entreprises ». Ces choix financiers nous montrent à quel point le milieu patronal est bien plus choyé dans le Finistère que les précaires qui eux ne seront gratifiés que d'une « aide coup de pouce » de 250 euros sur deux mois s'ils acceptent de travailler dans une structure d'insertion. Comble de la générosité départementale : un « dispositif particulièrement incitatif » leur permet de cumuler durant trois mois leur allocation avec un revenu, pour peu qu'ils soient recrutés dans un secteur en tension (agriculture, agroalimentaire, BTP, hôtellerie-restauration, médico-social ou métiers de la propreté).
Les données de la DARES, service statistique du Ministère du Travail, nous indiquent que sur les 190,1 milliards d'euros dépensés en 2023 pour les politiques en faveur de l'emploi et du marché du travail, 95 milliards sont allouées directement au patronat. Ce, via la catégorie d'« incitation à l'embauche » qui comprend des allègements de cotisation, des aides sectorielles et géographiques ainsi que des contrats aidés. La somme destinée aux allocations pour les chômeurs est, quant à elle, de 47,1 milliards, donc plus de deux fois moindre. Il faut toujours avoir en tête que, depuis 1979, les entreprises ont empoché 2686 milliards (en aides publiques, baisses d'impôts et autres exonérations) pour déterminer avec justesse à quelle classe il faut attribuer l'infamante épithète d'assisté. Et c'est bel et bien la classe des exploiteurs qui se complaît dans l'assistanat, sous perfusion sans condition d'argent public, à l'inverse des personnes précaires qui elles sont sommées de tout justifier, jusqu'à l'absurde, jusqu'à en être broyées.
« Et si on se servait du capitalisme pour combattre l'exclusion ? »
Cette formule d'une campagne publicitaire de HEC Paris en dit à la fois long sur l'entreprise BimBamJob qui y est mise en lumière, sur le département du Finistère qui fait appel à ses services pour coacher les personnes au RSA mais aussi sur le système capitaliste qui, non content de créer une « armée industrielle de réserve » composée de chômeurs, ne recule pas devant la possibilité de tirer profit de la misère qu'il engendre. Pas moins de 325 000 euros sont attribués, rien qu'en 2025, au « coaching ARSA » dans le Finistère.
L'entrepreneuriat social n'est en rien de l'accompagnement social à visée émancipatrice comme le démontre l'examen de la plaquette de BimBamJob qui promeut une « pédagogie orientée sur les attentes des recruteurs » avec l'objectif que les personnes accompagnées portent « un regard positif sur le monde du travail ». Les « BimBamCoachs » œuvrent dans une entreprise à but lucratif ayant comme cœur de cible les personnes les plus éloignées de l'emploi, notamment les travailleurs immigrés. Ils proposent ainsi des ateliers avec un « brainstorming sur les différents titres de séjour », une « explication de la nationalité française » ou encore sur « les enjeux de la citoyenneté en France ». C'est une société par actions simplifiée (SAS) dont l'activité principale est le placement de main-d'œuvre, en l'occurrence à bon marché pour le patronat. Son but est de réaliser des profits pour ses actionnaires. Les affaires marchent bien pour cette start-up parisienne grâce au financement de l'Union européenne et des collectivités qui font appel à ses services de placement en emploi : Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, Val d'Oise, Seine-et-Marne, Seine-Saint-Denis, Drôme, Finistère et tout récemment Côtes d'Armor.
Le département du Finistère a conclu avec BimBamJob un accord coûtant 1,4 million d'euros pour s'occuper d'allocataires du RSA sur quatre ans, comme acté le 22 mars 2022 par un avis d'attribution de marché public. Cette somme de 1,4 million d'euros est à mettre en perspective avec celle que touche mensuellement une personne seule au RSA, un peu moins que 600 euros, perpétuellement sous la menace d'un contrôle, d'une sanction ou d'une radiation. Splann, dans une enquête sur la nocivité de ces coachings si chèrement prodigués, a recueilli des témoignages évoquant des humiliations, du « flicage » et l'inutilité du dispositif. Une ancienne salariée de BimBamJob explique qu'« une pression s'exerce de la part du Département pour que les personnes sortent du dispositif le plus rapidement possible, sans se soucier de la qualité de l'emploi ». Le temps consacré à l'accompagnement est d'ailleurs très court, seulement 4 mois, et débouche davantage sur des CDD courts que sur des emplois stables et pérennes.
Inviter le privé à gérer le social, c'est marchandiser la misère au détriment des classes populaires, c'est cracher au visage des travailleurs sociaux et des agents de France Travail, comme nous l'expliquions dans l'article de 2024. Le journal du Poher indique qu'en effet les assistantes sociales finistériennes ont vu leur métier se transformer en une course aux chiffres et « que certains agents ont préféré quitter le département, d'autres même leur métier, épuisés par cette politique jugée inhumaine ». La réforme du RSA a également contribué à dégrader les conditions de travail des agents de France Travail qui ont le sentiment de ne plus pouvoir mener leur mission correctement. Pour discipliner les travailleurs du département, Maël de Calan fait aussi appel à des coachs car « former les agents et leurs managers est indispensable pour garantir leur adaptation et optimiser leur performance », comme il l'est écrit page 57 du Rapport d'orientation budgétaire.
Dans son livre « État de droit », ordre bourgeois. Renouer avec la défense politique, paru en mars 2026, Elsa Marcel écrit qu'il ne faut pas sous-estimer « ce qu'une bataille judiciaire peut produire politiquement lorsqu'elle met directement en cause l'État et ses agents ». Derrière Maël de Calan, c'est tout un système étatique, politique et économique qui est mis en accusation. La politique néolibérale d'activation et remobilisation des chômeurs, sous contrainte et menace, est destinée à les faire rentrer dans le rang et en faire un prolétariat soumis et corvéable. Cette politique est dans la lignée de la logique punitive des lois Hartz sous Gerhard Schröder, particulièrement de la loi Hartz 4 qui permet à la « Bundesagentur fur Arbeit » de pratiquer des contrôles intrusifs violant la vie privée des chômeurs. C'est également un message très clair adressé à l'ensemble des travailleurs : pliez l'échine sinon vous risquez de perdre votre emploi et subir le même sort. Alors que les licenciements et « plans sociaux » se multiplient, que le droit du travail est sans cesse attaqué, que se prépare une dangereuse allocation de solidarité unifiée, que le MEDEF fantasme sur le retour d'un CPE version hardcore, que l'organisation néolibérale du travail produit de plus en plus de souffrance, que la course à l'armement et l'augmentation des budgets militaires entraînent une austérité budgétaire délétère, qu'un chantage à l'emploi vise à contraindre les chômeurs à se tourner vers l'armée ou les industries de l'armement, que les guerres impérialistes se multiplient, il est impératif de mettre en accusation le système capitaliste qui broie les êtres humains, à commencer par les plus vulnérables. Il est crucial que la lutte judiciaire contre Maël de Calan déborde de l'enceinte du tribunal, se massifie et que l'ensemble des travailleurs, en emploi ou non, s'en empare !
Rendez-vous nombreuses et nombreux à la manifestation contre la réforme du RSA et contre la politique de Maël de Calan, à Quimper le jeudi 16 avril à 10h30, Esplanade François Mitterrand !
