Saint-Denis : de quoi ils ont peur
Sat, 11 Apr 2026 22:43:32 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalL'élection de Bally Bagayoko a fait de la ville un point de focale médiatique. Mais de quoi ont peur celles et ceux qui déchaînent leur racisme depuis trois semaines ?

Il y a d'abord l'élection au premier tour d'un maire noir, adjoint pendant dix-huit ans sur la ville et candidat de La France insoumise, qui a mis fin au mandat du Parti socialiste dans la deuxième ville d'Île-de-France. Un choc pour la classe politique et ses porte-voix médiatiques qui ont rapidement perdu leurs moyens et abandonné toute forme de retenue. Quelques jours après son élection, l'idée que Bally Bagayoko aurait qualifié Saint-Denis de « ville des noirs » a ainsi été relayée par les principales chaînes d'information. Dans la division médiatique du travail, les médias d'extrême droite se voient cependant déléguer l'expression de la négrophobie la plus débridée, CNews allant jusqu'à évoquer « tribus », « grands singes » et « mâle dominant », dans un exercice d'anthropologie coloniale appliquée à un élu politique.
Mais derrière le déchaînement contre le maire de Saint-Denis, il y a la population de Saint-Denis, et la stupeur suscitée par la défaite d'un projet qui promettait de rendre la ville « équilibrée » et « attractive ». Les euphémismes du PS laissent imaginer sans peine qui « déséquilibre » et qui « nuit à l'attractivité », surtout après six années de quadrillage policier, d'arrêtés racistes, de traque des vendeurs à la sauvette et de politiques de gentrification. Et si cet échec politique inquiète les classes dominantes, c'est qu'il révèle un phénomène social plus profond, que constitue la politisation d'une génération d'habitants en opposition à Mathieu Hanotin. En dépit d'une abstention importante, l'effervescence politique autour de la campagne électorale a exprimé une colère accumulée contre le maire socialiste, petit Macron local qui s'est transformé, comme ce dernier, en une véritable fabrique à radicalité. De même que les Gilets jaunes entraient en lutte en novembre 2018 en égrainant les phrases les plus méprisantes du président de la République, comme l'injonction à « traverser la rue » pour trouver un emploi, à Saint-Denis, les élections municipales ont été façonnées par le souvenir des multiples expressions de mépris du PS – du déplacement du marché à la suppression des arrêts de bus en centre-ville, en passant par la fusion avec Pierrefitte et surtout la visite, en 2022, de la cité Gabriel Péri par un maire équipé d'un gilet pare-balles, symbole à la fois d'un projet de reconquête de la ville et d'une peur profonde de sa population.
L'offensive contre Bally Bagayoko et la ville de Saint-Denis condense tout cela. Le profond racisme des élites françaises, de l'extrême droite jusqu'au Parti socialiste – négrophobie, islamophobie, xénophobie. Mais aussi, une autre crainte, qui lui donne forme, celle des quartiers populaires, de leurs « classes dangereuses » et du spectre de leur mise en mouvement politique. C'est ce qui explique que les médias, y compris les plus « centristes » comme Quotidien, aient vu dans les scènes de liesse populaire et les quelques huées qui ont accompagné les victoires à Saint-Denis, Sarcelles, La Courneuve ou au Blanc-Mesnil, un « déchaînement de violences » contre des « élus de la République ». C'est encore cette même crainte qui transforme la proposition de retrait des LBD aux policiers municipaux en un drame d'ampleur nationale. C'est cette peur, finalement, qui explique que La France insoumise ait été transformée ces dernières années en symbole de « radicalité » et d'extrémisme, car on lui reproche de s'adresser aux travailleurs, à la jeunesse et aux habitants des quartiers populaires, voire, pire, d'accompagner leurs mobilisations.
On touche cependant ici à la contradiction centrale de la séquence. Car si la France Insoumise et Bally Bagayoko ont déclenché une certaine panique, leur réponse à l'offensive se veut, elle, rassurante. La mobilisation inédite du 4 avril à Saint-Denis, en solidarité avec le nouveau maire, a réuni des milliers de personnes contre le racisme et l'extrême droite, lors d'un événement au contenu républicain très affirmé. Sans aucun doute, l'idée d'intégrer des élus noirs ou arabes et leurs électeurs à la « République » suffit à scandaliser une partie de la classe politique radicalisée, comme on l'a vu avec les réactions outrées à l'idée insoumise de « Nouvelle France ». Mais cette droitisation du champ politique ne doit pas générer de confusion sur la possibilité de déployer une politique antiraciste conséquente depuis l'intérieur des institutions.
Après des années marquées par une offensive contre les médiations qui structuraient historiquement l'engagement dans les quartiers populaires, en lien avec l'austérité, les offensives islamophobes et le harcèlement des collectifs autonomes, comme le Comité Adama, le risque est en effet de transformer les processus électoraux des dernières semaines en horizon indépassable. Or, ceux-ci se confrontent aux limites profondes d'institutions soumises aux contraintes économiques et politiques imposées par les classes dominantes, que ce soit à l'échelle des municipalités, frappées par l'austérité, privées de leviers décisifs de pouvoir et contraintes par la tutelle des préfets, ou à l'échelle nationale, où les pressions des marchés, du grand patronat et d'un contexte mondial de crise seraient décuplées. En ce sens, les limites d'une stratégie fondée sur la conquête de nouveaux droits dans le cadre des institutions actuelles se font déjà sentir. Alors que la crise du logement percute massivement les habitants de Saint-Denis et Pierrefitte, l'État s'est déjà dressé contre un « arrêté anti-expulsions », mesure minimale qui constitue en réalité une simple prolongation de la trêve hivernale [1] De la même manière, l'adaptation aux exigences de « respectabilité républicaine » contraint à se limiter à des mesures qui n'auront finalement qu'un poids symbolique. C'est ce que Bally Bagayoko semble reconnaître lui-même, dans l'interview qu'il donne à Mediapart, expliquant à propos de la police municipale : « les policiers municipaux ont toujours leurs LBD mais je leur ai dit que je ne voulais pas qu'ils soient visibles dans l'espace public pendant les missions d'îlotage basiques. Le LBD est fait pour le maintien de l'ordre et peut toujours être utilisé dans des situations particulières ». En d'autres termes, non seulement le désarmement de la police municipale est limité aux seuls LBD, sans revenir en arrière par rapport à la politique de Mathieu Hanotin qui a offert des armes létales aux policiers municipaux, mais cette mesure est elle-même conditionnée aux besoins du « maintien de l'ordre ».
Des éléments qui montrent combien seul un rapport de force fondé sur les capacités de mobilisation des travailleurs, de la jeunesse et des habitants de quartiers populaires peut dessiner une véritable issue. Or, sur ce plan, la traduction « républicaine » de l'antiracisme menace de neutraliser les aspects les plus subversifs qui ont marqué ce mouvement, à savoir son indépendance vis-à-vis de l'État, tant du fait de ses liens historiques avec des combats anti-impérialistes radicalement opposés aux intérêts de l'impérialisme français qu'en réaction aux processus de cooptation menés par la gauche socialiste au pouvoir. Devant ces impasses, et par-delà l'enthousiasme compréhensible face aux peurs de la classe politique et médiatique, c'est dans les luttes antiracistes qui ont marqué le pays ces dernières années qu'il faut chercher les embryons d'une autre perspective, la seule capable d'arracher sérieusement les revendications qui ont mobilisé la population de Saint-Denis. Celle d'un antiracisme qui se méfie de la politique de représentation dans les institutions et mobilise les quartiers populaires contre l'État qui organise leur oppression, à l'image des luttes des familles de victimes de violences policières, capables, à l'été 2020, de mobiliser des dizaines de milliers de jeunes dans la rue. Celle d'un antiracisme qui ne se limite pas aux frontières de l'hexagone mais qui comprend le poids qu'y occupe le racisme en lien avec la position impérialiste d'un pays qui continue de régner sur des colonies, comme l'a rappelé le collectif Jistis pour Klodo, d'exploiter les ressources, de dominer économiquement et d'imposer ses vues à des régions entières de l'Afrique, entre autres, et qui est contenu en germe dans la dénonciation de la complicité de l'État français avec le génocide à Gaza, mais aussi de sa position dans la guerre en Iran. Celle d'un antiracisme de classe, qui comprend les luttes des travailleurs des quartiers populaires comme l'une de ses composantes centrales, qui doit culminer dans l'affrontement avec un système capitaliste profondément raciste. Un antiracisme inassimilable par l'État français, voilà ce qui peut vraiment les terrifier.
[1] La préfecture a immédiatement saisi le tribunal administratif de Montreuil qui, s'il applique la jurisprudence en la matière, a de fortes chances de trancher en faveur de l'Administration.