Lordon-Mélenchon : la grande réconciliation ?
Sat, 11 Apr 2026 22:42:42 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa rencontre entre le leader insoumis et l'intellectuel le plus lu de la gauche radicale était attendue, comme l'atteste la foultitude de commentaires et de discussions qui ont essaimé, un peu partout, depuis sa mise en ligne. Mais la question demeure de savoir ce qui s'est produit. Une grande réconciliation autour du projet insoumis, comme le souhaite Mélenchon ? La question se pose.

La rencontre tant attendue s'inscrit dans un débat polémique lancé à la fin de l'été dernier par articles interposés. Initiée par un papier de Evgeny Morozov paru dans Le Monde diplomatique, contestant la pertinence du concept de « techno-féodalisme » pour caractériser le capitalisme contemporain, la polémique s'est poursuivie à l'initiative de Frédéric Lordon. Dans un texte co-publié sur son blog « La pompe à phynance » et dans notre revue Armes de la critique, le philosophe mettait en avant le rôle de ce concept dans la théorie de La France insoumise et revenait sur la théorie des réseaux et de la révolution citoyenne, pour conclure : « l'anticapitalisme et la révolution de la FI ont tout du toc ». Cela appelait une réponse, finalement donnée par un cadre de La France insoumise, Antoine Salles Papou, dans les colonnes de Contretemps, puis une nouvelle réponse de Frédéric Lordon.
Mais la rencontre n'était pas seulement l'occasion d'un « deuxième round ». Frédéric Lordon tient une place singulière dans un univers intellectuel français qui se recompose, à gauche, ces dernières années, notamment autour de La France insoumise. Contrairement à la grande majorité de ses collègues qui s'y côtoient à longueur de séminaires et de publications, Lordon n'a pas rejoint l'Institut La Boétie (ILB) et cultive une certaine distance à l'égard de la formation politique. L'échange entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon, organisé par Judith Bernard et le site en ligne Hors-série, avait donc tous les ingrédients pour un véritable débat stratégique… qui n'a malheureusement pas eu lieu.
Commençons par évoquer le grand absent de cette longue discussion : les contradictions profondes auxquelles fait face le capitalisme contemporain. Certes, la possibilité d'une crise financière majeure est évoquée, mais en attendant de peut-être périr sous l'effet de ses propres contradictions, le capitalisme est dépeint de façon unilatérale par ses capacités de domination sans limite. Ainsi, en dépit des divergences de caractérisation entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon, tous deux convergent dans le diagnostic d'un « capitalisme totalitaire » qui aurait enrégimenté, grâce au pouvoir démesuré des Big Tech, toutes les subjectivités. Ni les contradictions de la radicalisation de l'impérialisme américain, actuellement tenu en échec par l'Iran, ni les divisions qui traversent l'impérialisme européen, confronté au défi extrêmement complexe de la militarisation, ne sont abordés. De même, les fantasmes générés par l'IA sont loin d'être mis en perspective avec la persistance de la crise d'accumulation capitaliste.
Cette figure d'un capitalisme tout-puissant se double d'un effacement de la lutte des classes. Alors qu'ils interrogent « ce qui a changé » depuis la contre-révolution néolibérale, la généralisation de la condition salariale dans des proportions complètement inédites à l'échelle de l'histoire et sur l'ensemble du globe n'est pas discutée – ce qui aurait pourtant permis d'interroger la catégorie de « peuple » comme nouveau sujet de l'histoire. Surtout, par-delà leurs contradictions et leurs limites, les potentialités de près de deux décennies de mobilisations de masse dans le sillage de la crise de 2008 sont totalement passées sous silence. Sans même revenir sur l'ensemble des phénomènes et des cycles de mobilisations qui ont marqué la dernière période, la lutte de classes des dernières années a pourtant été particulièrement riche, de la grève des dockers de Gênes à la lutte à Minneapolis, en passant par l'explosion sociale au Chili, le mouvement Black Lives Matter, les révoltes en Asie du Sud-Est, ou la succession de mouvements nationaux qui ont marqué la France depuis 2016. Ce silence est d'autant plus regrettable que l'analyse de ces phénomènes permet d'éprouver l'hypothèse stratégique de la « révolution citoyenne », et la centralité qu'elle accorde aux élections. De fait, dans la plupart des cas, la canalisationde ces luttes dans l'Etat a permis d'interrompre la montée en puissance de l'affrontement avec les régimes en crise, ou d'ouvrir la voie à des recompositions en leur sein, sans toucher aux rapports de classe.
Cet effacement de la lutte des classes est fonctionnel au cadre de l'entretien. En effaçant du tableau les phénomènes les plus avancés de la lutte de classes, l'horizon du débat se trouve borné par la stratégie institutionnelle de La France insoumise. Ce cadre n'est hélas pas vraiment contesté par Frédéric Lordon, renvoyé dans la position de celui qui conseille une force politique dont la stratégie se réduit in fine à un scénario de type Syriza bis, mais mieux préparé, permettant au passage à Jean-Luc Mélenchon de revendiquer l'expérience catastrophique de la gauche plurielle ou la politique de relance de la consommation de l'État espagnol sous le gouvernement actuel de coalition de gauche, dominé par les socialistes du PSOE. Un paradoxe, alors que depuis Vivre sans ?, publié en 2019, Frédéric Lordon s'est démarqué, au sein du milieu intellectuel, par sa lucidité sur les marges de négociation institutionnelle avec le capitalisme en crise – inexistantes – et par les conclusions stratégiques qu'il en tirait :
Dire cela n'a rien de décevant, au contraire : cela indique la nature des processus qui, seuls, peuvent livrer autre chose que « rien » : des processus révolutionnaires – et par-là nous évite de perdre du temps à poursuivre des chimères. […] « rien » est ce qui suivra immanquablement des stratégies gradualistes, car je crois qu'elles n'ont plus aucun espace – voilà ce que je dis [1].
Pourtant, n'est-ce pas le retour de l'illusion d'une possible négociation avec le capital, lorsque Frédéric Lordon pronostique que « 90 % des mesures de l'Avenir en commun, ça passe sans problème, tout le monde s'en trouve mieux [2] » ? Ou le gradualisme qui refait surface lorsque, mobilisant son « point L » (« une expérience gouvernementale de gauche n'a que le choix de s'affaler ou de passer dans un autre régime de l'affrontement […] en mobilisant des moyens littéralement extra-ordinaires [3] »), Lordon conclut : « soit vous franchissez le seuil et dans ce cas vous entrez dans des terrae incognitae à caractère quasiment révolutionnaire… mais ça, on en a parlé, la société française n'est pas faite pour ça [4] » ? Si la société française n'est de toute façon pas prête pour des situations révolutionnaires... à quoi bon le « point L » ?
Et que penser de son pari sur la crise imminente du capitalisme qui « rebattrait les cartes du tableau stratégique d'ensemble » en faveur d'un pouvoir insoumis, si ce n'est qu'on ne voit pas bien en quoi cela déboucherait sur autre chose que sur une radicalisation de la bourgeoisie impérialiste, peu encline à négocier avec une force de gauche même réformiste… à moins que cette crise ne se traduise précisément en mouvement de masse révolutionnaire ? En l'état de leur échange, la référence à la crise du capitalisme ressemble davantage à un Deus ex machina qui résout une contradiction douloureuse – gouvernement de gauche impossible, mais nécessité malgré tout de soutenir La France insoumise, faute de mieux – qu'à une véritable fenêtre d'opportunité stratégique dans laquelle une politique révolutionnaire pourrait se déployer. Et surtout, quand bien même une crise révolutionnaire s'ouvrirait effectivement, on voit mal comment elle pourrait paver la voie à une révolution en l'absence, notamment, d'une force politique qui se donne précisément pour tâche de rompre avec le gradualisme et de travailler à l'organisation de la prise du pouvoir par les exploités et opprimés. S'acquitter de cette tâche n'a rien de simple. Une discussion sérieuse sur ce plan avec le « communisme révolutionnaire », dont par ailleurs Lordon se revendique au cours du débat, nous semblerait en ce sens une perspective de discussion plus stimulante.
Nous avons déjà eu l'occasion d'écrire que Lordon a tendance à surestimer les potentialités offertes par l'arrivée d'une force de gauche au pouvoir – et de nier simultanément l'effet démobilisateur qu'une telle victoire engendre sur le mouvement de masse. Mais ce Lordon-là avait le mérite d'insister sur le fait que la victoire d'un gouvernement de gauche ne pouvait avoir de sens que dans le cadre d'une radicalisation des forces sociales et d'une accélération de la lutte des classes, débordant de fait le jeu institutionnel et électoral. Dans l'entretien, cette approche cède face à celle de La France insoumise, qui a pour elle le mérite de la constance. Jean-Luc Mélenchon a toujours été très clair sur sa perspective de « révolution par les urnes », déclarant impossible et surtout dangereuse toute perspective stratégique qui miserait sur un processus révolutionnaire [5] – et il ne s'en cache pas, d'ailleurs, au cours même de l'entretien. C'est précisément sur ce point que le débat stratégique est indispensable.
Cette convergence entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon autour d'un scepticisme de la révolution est-elle le fruit des « conditions historiques », comme le suggère Houria Bouteldja ? Relève-t-elle d'un art de la diversion du leader insoumis, qui joue avec brio le rôle de l'homme politique pragmatique ouvert à ce que les intellectuels le « titillent » pour mieux l'accompagner ? Ou traduit-elle la fragilité de certaines positions stratégiques de Frédéric Lordon qui tente de négocier une troisième voie entre deux options stratégiques pourtant bien distinctes, comme il le redit dans l'entretien ? Probablement un peu des trois.
Nous ne conclurons pas de tout ça que Frédéric Lordon a renié le communisme et la révolution, de même que nous ne lui reprochons pas de ne pas être un tenant du « marxisme » dont il ne s'est jamais revendiqué. En revanche, nous regrettons qu'il n'ait pas défendu face à Jean-Luc Mélenchon ce qui fait précisément la force et l'originalité de sa proposition stratégique ces dernières années : le refus de tout gradualisme, son attention à la lutte des classes et sa conviction que seules les masses font l'histoire. Voilà ce qui lui aurait permis en outre de répondre à un autre niveau à la question de Jean-Luc Mélenchon et de Judith Bernard – « comment on y arrive, au communisme ? » En ce sens, l'entretien fait sans doute la démonstration que la troisième voie qu'il défend menace à tout moment de se subordonner à des forces purement institutionnelles, malgré sa volonté de souligner, ces dernières années, l'importance de faire émerger en France un bloc révolutionnaire, attentif à la lutte des classes et aux recompositions subjectives de la classe ouvrière. La consolidation de La France insoumise, qui défend une perspective opposée en cherchant à coopter « tous les courants de la gauche » dans son mouvement et de les canaliser à l'intérieur de l'État, finira-t-elle par le réconcilier avec une perspective réformiste ? L'histoire n'est jamais écrite d'avance mais le risque est réel, car, pour finir, c'est lui qui a raison : « le propre des institutions, c'est de nous rendre captifs… même quand on n'y aspire pas [6] ».
[1] Bernard Friot et Frédéric Lordon, En travail. Conversations sur le communisme, Paris, La Dispute, 2021, p. 217.
[2] Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon, « La France insoumise face au capitalisme », Hors série, 2h01m50s.
[3] Frédéric Lordon, Vivre sans ?, Paris, La Fabrique, 2019, p. 180.
[4] Ibid., 2h18m40s
[5] Dans Faites mieux, il explique ainsi que tout « changement radical dans l'ordre politique et économique doit s'ancrer dans les rapports sociaux conflictuels de l'époque. Aucun ne peut avoir de sens en dehors d'une volonté collective explicitement formulée dans les formes démocratiques. La conviction démocratique, les élections sont la forme nécessaire de la mobilisation politique capable d'inverser le cours des choses non seulement par la conquête du pouvoir politique mais par l'implication populaire à construire et à maintenir ensuite ».
[6] Frédéric Lordon, « Fraude électorale », La Pompe à phynance, 19 avril 2022.