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Ville noire, colère rouge. Sur la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs de Détroit

Sat, 11 Apr 2026 22:40:31 CEST

Révolution Permanente

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Alors que les habitants de Minneapolis ont infligé une première défaite à Trump sur le terrain de la lutte des classes, en faisant reculer l'ICE par la grève, l'auto-organisation et une mobilisation de chaque instant, la lutte du Minnesota fait écho à une autre expérience issue de la longue histoire étasunienne de la lutte des classes qui peut nous servir d'école de lutte : la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs (League of Revolutionnary Black Workers) de Détroit.

Depuis les dernières élections municipales, une offensive négrophobe d'ampleur vise plusieurs maires racisés, et notamment Bally Bagayoko, élu sous étiquette LFI à Saint-Denis-Pierrefitte. Dans ce contexte marqué par la diffusion sans précédent des idées racistes, de nouvelles offensives islamophobes sont en préparation, de la loi Yadan, discutée prochainement à l'Assemblée, à l'annonce d'une nouvelle loi séparatisme, dans une situation internationale convulsive marquée par des offensives exacerbées contre les travailleurs étrangers au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis.

Face à cette situation, un grand rassemblement antiraciste s'est tenu, samedi 4 avril, devant la mairie de Saint-Denis. Un succès politique qui constitue un point d'appui important dans la conjoncture actuelle en même temps qu'il soulève la question de la stratégie qui permettrait d'opposer une riposte d'envergure aux attaques racistes en cours et en préparation. Alors que les habitants de Minneapolis ont infligé une première défaite à Trump sur le terrain de la lutte des classes, en faisant reculer l'ICE par la grève, l'auto-organisation et une mobilisation de chaque instant, la lutte du Minnesota fait écho à une autre expérience issue de la longue histoire étasunienne de la lutte des classes qui peut nous servir d'école de lutte : la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs (League of Revolutionnary Black Workers) de Détroit.

Dans des conditions de lutte extrêmement difficiles – marquées par la violence déchaînée des appareils de répression contre la New Left et le mouvement radical noir, la montée de groupes néofascistes et suprémacistes et la paralysie quasi totale du mouvement ouvrier du fait du ralliement de ses bureaucraties à l'ordre racial et aux guerres impérialistes de Washington –, un petit groupe d'intellectuels et d'ouvriers de l'automobile de Détroit a créé une organisation ouvrière révolutionnaire qui s'appuyait sur trois piliers stratégiques : l'arsenal des méthodes de la lutte des classes pour répondre à la radicalité de l'État et du patronat racistes ; le refus de céder quoi que ce soit aux bureaucraties syndicales et au Parti démocrate ; et la volonté de faire de toute la ville de Détroit, au-delà des usines, un bastion ouvrier dans la lutte des classes.

Le double visage de Détroit

Les racines de la Ligue et de son journal, l'Inner City Voice (ICV), sont inséparables de l'histoire de Détroit, cœur de l'industrie automobile aux États-Unis. Au long de son histoire, la ville a été secouée par de violentes émeutes raciales, comme en 1833, en 1863 ou en 1943, et par l'émergence de groupes fascistes, comme la Légion noire, une scission radicale du KKK – qui, de son côté, avait presque failli remporter les élections municipales de 1924 –, qui se livraient à des pogroms contre les communautés afro-américaines, les juifs et les militants syndicaux ou communistes [1].

Les attaques des milices suprémacistes liées aux grands industriels de la ville et l'arrivée en masse de travailleurs noirs pendant la Seconde Guerre mondiale dans la ville, qui souffrait de pénuries de main-d'œuvre, ont suscité en retour l'émergence d'une forte tradition de lutte, qui s'est progressivement radicalisée, jusqu'à sortir de l'ornière du Parti démocrate. Le parcours des fondateurs de l'ICV et de la Ligue est éclairant : ils se sont politisés au sein des groupes militants impulsés par le grand intellectuel afro-caraibéen C.L.R. James et dans les groupes d'étude consacrés au Capital animés par Martin Glaberman, tandis que la ville était forte de nombreux groupes militants (du Revolutionnary Action Movement marxiste-léniniste à l'URUHU) et d'une section importante du Socialist Workers Party (SWP) trotskyste - que fréquentait John Watson (le futur rédacteur en chef de l'ICV). La ville comptait aussi des figures ouvrières intellectuelles importantes, comme James et Grace Lee Boggs, qui proposaient une lecture marxiste de l'oppression raciale, notamment dans The American Revolution, paru en 1963 [2].

James Boggs, auquel l'ICV ouvre régulièrement ses colonnes, y développait une critique de la soumission de l'appareil syndical au patronat tout en jugeant que la possibilité de construire le socialisme aux États-Unis n'avait jamais été aussi forte, en raison du niveau des forces productives et de l'automatisation. Dans le même temps, il considérait que ce dernier processus scellait la mort de la classe ouvrière et déplaçait la lutte en dehors de l'usine, vers les masses inemployées et l'avant-garde du prolétariat noir. Dans un autre ouvrage, Racism and the Class Struggle, publié en 1970, au moment de l'essor de la Ligue, Boggs avait affiné son analyse [3]. Il jugeait que, loin de créer un chômage de masse uniforme, l'automatisation frappait surtout la classe ouvrière noire, première victime de la déqualification du travail automatisé. Pour lui, la formation de la classe ouvrière noire, sujette à un processus de « sur-exploitation » et confinée aux postes les plus dégradants de la division du travail, constituait un mécanisme de compensation à même d'atténuer la contradiction entre le prolétariat blanc et le patronat [4], justifiant ainsi une stratégie séparatiste [5].

Si les membres de l'IVC s'opposaient à toute remise en question de la centralité de la lutte des classes au sein de la sphère de production et tenaient une position nettement plus nuancée au sujet du prolétariat blanc, cette tradition de lutte et la situation éruptive aux États-Unis allaient catalyser l'émergence du journal puis de la Ligue. Comme le résumait John Watson dans un numéro de la revue Radical America, en 1968 :

Nous ne sommes ni pour un capitalisme intégré ni pour un capitalisme ségrégué. Nous ne sommes pas non plus favorables à un État séparé fondé sur les mêmes lignes de classe que cette société. Nous sommes opposés à un État séparé dans lequel une classe capitaliste noire exploiterait un prolétariat noir. […] Nous avions étudié l'histoire des bolcheviks russes et découvert un pamphlet de Lénine intitulé « Par où commencer ? » écrit en 1903, avant qu'il ne rédige Que faire ?, dans lequel il décrivait le rôle qu'un journal pouvait jouer. Un journal constituait le centre d'une organisation permanente. […] Il instaure le type de division du travail nécessaire non seulement à l'existence du journal, mais aussi à celle d'une organisation révolutionnaire [6].

La lutte des classes contre l'oppression raciale

Dans le sillage de l'émergence de la New Left et de la radicalisation du mouvement radical noir, les grandes révoltes de l'année 1967 à Détroit et Newark allaient donner au petit groupe l'impulsion de créer ce journal léniniste dont le premier numéro fut publié en octobre : « Lors de la rébellion de juillet, nous avons administré une raclée au cul de la structure du pouvoir blanc, mais apparemment notre message n'est pas passé… Nous travaillons toujours, nous travaillons toujours trop dur, nous sommes payés trop peu, nous vivons dans des logements insalubres, nous envoyons nos enfants dans des écoles de second ordre, nous payons trop cher pour la nourriture, et nous sommes traités comme des chiens par la police. Nous ne possédons toujours rien et nous ne contrôlons toujours rien… Autrement dit, nous continuons d'être systématiquement exploités par le système et nous avons toujours la responsabilité de briser l'échine de ce système [7]. »

Articulant la lutte pour l'autodétermination du peuple noir à la lutte pour le socialisme, les militants de l'IVC considéraient que seule la lutte des classes pourrait changer le rapport de force, plutôt que les stratégies populistes défendues par d'autres organisations, comme le Black Panther Party (BPP) ou les stratégies institutionnelles du mouvement des droits civiques. Comme le résume Maxwell Stanford, sur la base d'interviews avec Georges Baker, le dirigeant de l'activité ouvrière de la Ligue, « la LRBW estimait que le BPP se livrait à des activités aventuristes vouées à l'échec, fondées sur une orientation romantique envers le lumpenproletariat plutôt que sur une orientation plus réaliste envers les travailleurs [8]. » Pour la Ligue, les populations exclues de la sphère du travail devait évidemment être organisées mais en lien très étroit avec les travailleurs. Lors d'un meeting contre la répression, le 30 janvier 1970, Kenneth Cockrel, l'avocat révolutionnaire de la Ligue, affirmait :

Le point de plus grande vulnérabilité se situe au niveau de la production, dans l'infrastructure économique du système. Nous disons qu'il est logique d'organiser les travailleurs à l'intérieur des usines afin de provoquer la désorganisation maximale et la paralysie maximale du fonctionnement du système capitaliste-impérialiste. Nous affirmons que toutes les personnes qui ne possèdent pas, ne gouvernent pas et ne tirent pas profit des décisions prises par ceux qui possèdent et gouvernent sont des travailleurs [9].

Cette pratique léniniste du journal et la conviction que la lutte antiraciste ne pouvait être menée que par la lutte des classes allaient encourager la formation du premier groupe ouvrier de l'organisation, le DRUM (pour Dodge Revolutionnary Union Movement) à l'usine de Dodge Main, détenue par Chrysler. Au printemps de 1968, Georges Baker commença à former une cellule ouvrière. Au bout de quelques semaines d'existence, la petite organisation déclencha une première grève sauvage, le 2 mai : entre 3 000 et 4 000 ouvriers refusèrent le travail, mettant à l'arrêt la production pour la première fois depuis quatorze ans.

Automatisation et bureaucraties syndicales

Dans ses tracts, DRUM exigeait la fin de l'accélération des cadences, des embauches de travailleurs noirs en même temps que la formation d'un comité ouvrier, chargé de lutter contre le racisme et de surveiller la direction [10]. Dans le contexte de Détroit, les revendications qui touchaient aux conditions de travail avaient d'emblée un caractère anti-raciste. Alors que le patronat se vantait de ses techniques d'automatisation (automation), les travailleurs noirs parlaient avec ironie de « niggermation ». En pleine crise de l'industrie automobile, le patronat préférait grossir ses profits plutôt que d'investir. Seules quelques lignes étaient entièrement automatisées, provoquant une accélération démentielle des cadences dans le reste de l'usine : une extension massive de l'extorsion de la plus-value relative et de la vitesse du travail à la chaîne, imposée par l'assujettissement racial des travailleurs noirs qui occupaient les postes les plus difficiles. Comme le constatait un rapport officiel publié en 1973, environ 65 ouvriers mouraient par jour dans les usines automobiles étasuniennes, soit 16 000 ouvriers par an. Un nombre de morts supérieur aux pertes annuelles des États-Unis pendant la guerre du Vietnam, quelle que soit l'année considérée.

Une plus-value relative qui s'accompagnait d'une extension absolue du temps de travail, imposée par les bureaucraties syndicales comme l'UAW (United Auto Workers), très puissant à Détroit et lié à l'appareil du Parti démocrate et à la police locale, qui avait accepté le principe des heures supplémentaires obligatoires. De fait, dans le sillage du New Deal, l'appareil syndical présentait un degré d'étatisation sans précédent, enfermant la classe ouvrière dans cet « enfer unidimensionnel » que décrivait Marcuse [11]. Un véritable système donnant-donnant s'était imposé, comme le résumait la Ligue dans un tract distribué en octobre 1970 :

Plus encore qu'à une bureaucratie opportuniste, la classe ouvrière est confrontée à la transformation de l'institution syndicale elle-même en une composante de l'appareil patronal. Le contrat sacré, autrefois perçu comme l'enregistrement des conquêtes ouvrières, est devenu le registre écrit de leur subordination au pouvoir du capital. Le système d'ancienneté, jadis une protection contre le favoritisme et les licenciements arbitraires, a été adapté pour donner une force légale au monopole des hommes blancs sur les meilleurs emplois. Le système automatique de prélèvement des cotisations a complètement libéré le syndicat de toute dépendance à l'égard de ses adhérents. Les énormes trésoreries, conçues à l'origine pour constituer des réserves de munitions en vue de la guerre de classe, ont entraîné les syndicats dans les affaires bancaires, immobilières et assurantielles. […] Dans ce paysage dévasté des espoirs dévoyés du mouvement ouvrier, d'où la rédemption pourrait-elle venir, sinon de ceux dont les intérêts ont été, à chaque tournant, sacrifiés afin qu'un autre groupe, plus favorisé, puisse conclure sa paix avec les maîtres ? D'où, en effet, sinon des travailleurs noirs des enfers de la production automobile de la ville de Détroit ? [12]

C'est pourquoi la lutte de la Ligue la mettait sur une ligne de collision directe avec les bureaucraties syndicales. À Dodge Main, les mouvements de grève s'accompagnaient de mobilisation devant les locaux de l'UAW. En janvier 1969, c'est devant le local 961 qu'ELRUM (Eldon Revolutionnary Union Movement), une autre cellule ouvrière, a organisé son premier meeting à l'usine Chrysler d'Eldon : pour protéger le syndicat, la direction a réprimé immédiatement 66 des 300 travailleurs mobilisés. En riposte, les travailleurs ont déclenché une puissante grève qui a paralysé l'usine, un site stratégique pour Chrysler puisqu'il s'agissait de la seule usine qui produisait des essieux pour l'entreprise [13]. En parallèle, la Ligue commença à se présenter aux élections syndicales. En septembre 1968, leur candidat, Ron March, arriva en tête du premier tour, avec 563 voix, suscitant une réponse immédiate de la police et du maire démocrate qui entra, l'arme au poing, dans le local syndical pour intimider les travailleurs. Malgré sa défaite au second tour, la ligue se présenta à nouveau l'année suivante : cette fois, la direction régionale de l'UAW et 50 membres armés du syndicat débarquèrent dans le local syndical pour voler les urnes non scellées, avant d'annoncer des résultats faussés le lendemain, pour empêcher toute victoire des travailleurs noirs.

À la conquête de la ville : faire de Détroit un bastion de classe

En à peine quelques mois d'existence, le DRUM de l'usine de Dodge avait suscité la création d'autres groupes ouvriers, à l'usine d'Eldon mais aussi au sein de l'usine Ford de River Rouge (FRUM), sur le site Chrysler de la Jefferson Avenue (JARUM) et dans d'autres usines. L'unification de ces différents groupes scella la naissance officielle de la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs en juin 1969. Mais la radicalité stratégique allait rencontrer un écho bien au-delà des usines, jusqu'à en faire un pilier de la vie politique de Détroit.

À l'été 1968, les militants de DRUM parvinrent à prendre le contrôle total du journal de l'université de Wayne, au cœur de Détroit, en retournant les élections du comité éditorial. Grâce aux financements de l'université, John Watson transforma rapidement le journal étudiant en un titre de presse vendu dans toute la ville. Le 26 septembre 1968, le journal, tombé dans les mains des révolutionnaires, publiait son premier édito : « Le South End revient à Wayne avec l'intention de défendre les intérêts des victimes appauvries, opprimées, exploitées et privées de pouvoir du capitalisme monopoliste blanc et raciste ainsi que de l'impérialisme… Nous emploierons la méthode forte… Nos seuls ennemis seront ceux qui cherchent à appauvrir davantage les pauvres, à exploiter les exploités et à tirer profit de l'impuissance des sans-pouvoir [14]. » En l'espace de quelques mois, le journal devint la tribune locale de toutes les luttes de Détroit. Grâce à lui, les militants parvinrent à consolider leur implantation à l'université et au sein de la jeunesse de la ville, mais également dans le secteur de l'éducation.

Entre 1969 et 1970, la Ligue mena ainsi une bataille d'ampleur contre la décentralisation de l'administration des établissements scolaires, organisant un front large de plus de 70 organisations. Au sein de ce front, la Ligue développa une organisation plus resserrée, Parents and Students for Community Controle (PASCC), qui revendiquait le « contrôle total des écoles par les élèves et les habitants des quartiers populaires », sur le modèle du contrôle ouvrier. À son apogée, cette organisation, à laquelle le gouvernement et les Démocrates s'opposaient totalement, s'était implantée dans vingt-deux lycées. Bien qu'elle ne parvînt pas à remporter de victoire, elle permit à la Ligue de se doter d'une organisation de jeunesse, le Black Student United Front [15]. Cet ancrage dans la ville s'avéra central pour résister à la répression : lors des grèves sauvages, les piquets étaient tenus par les étudiants et les habitants de la ville tandis que les grévistes feignaient de ne pas pouvoir entrer dans l'usine. S'ils perdaient leurs salaires, cette tactique servait à les protéger des licenciements et des procédures disciplinaires.

Cockrel expliquait l'essence de cette stratégie hégémonique : « La situation au niveau même du point de production est telle que le type de contrôle, le type de discipline politique nécessaire pour que la lutte progresse ne me semble pas pouvoir se développer au point de production de manière indépendante, sans une interaction avec d'autres luttes au sein de la communauté et sans des apports plus larges, plus conscients du point de vue de classe, plus programmatiques [16] ». Avocat de formation, c'est dans cet esprit qu'il avait développé, aux côtés de quelques collègues au sein de la Ligue, une pratique révolutionnaire du droit. Sa défense la plus emblématique est certainement celle de James Johnson, un ouvrier harcelé de l'usine d'Eldon qui avait tué deux de ses collègues et un manager, après une accélération terrifiante des cadences, des accidents du travail mortels à répétition, une vague de répression syndicale dans l'usine et un changement de poste qui lui avait été imposé. Cockrel lutta avec acharnement pour faire juger Johnson par un jury composé majoritairement de travailleurs noirs et organisa une visite sur le site de l'usine. Il le fit acquitter en retournant le procès contre Chrysler et en mettant au cœur de sa défense les conditions de travail infernales au sein de l'usine.

Le groupe avait également un programme culturel ambitieux. Sous l'impulsion de John Watson, la Ligue a tourné un documentaire ouvrier, Finally Got the News, centré sur la vie des usines de la ville et l'activité de l'organisation. Rapidement, son agenda culturel devint démesuré, Watson envisageant de tourner un film sur Rosa Luxemburg, avec Jane Fonda dans le rôle principal, au moment même où l'organisation lançait un club de lecture destiné à faire la jonction avec les classes populaires blanches et à collecter des fonds pour les activités du parti. Dès les premières sessions, les confirmations de présence, reçues par courrier, pouvaient atteindre facilement plusieurs centaines de personnes.

Mais l'activité débordante de la Ligue allait rapidement mettre au jour les faiblesses de l'organisation et précipiter son implosion. Multipliant les fronts, le petit comité exécutif se retrouva rapidement en situation de surextension tandis que l'organisation grandissait sans s'être dotée d'un nombre suffisant de cadres. Alors que la direction ouvrière constatait un recul net dans l'implantation de l'organisation dans les usines et appelait à réduire la voilure pour consolider ses positions, les autres membres de la direction projetaient de transformer la Ligue en une organisation nationale, le Black Worker Congress (BWC).

La scission de 1971 et les deux voies de la libération noire

La tension entre ces deux orientations allait bientôt conduire l'organisation à la scission. Le 12 juin 1971, une partie de la direction et de l'organisation, derrière James Watson, Kenneth Cockrel et Mike Hamlin, démissionnèrent de la Ligue pour rejoindre le BWC, dont l'existence allait être de courte durée. Ce qui restait de l'organisation, autour de la frange ouvrière de la direction emmenée par Georges Baker, allait s'affilier à la Ligue communiste, dont le sectarisme allaient rapidement étouffer les pratiques inventives de la Ligue au profit d'un militantisme stérile et dogmatique.

Mais, au-delà des différends tactiques, la scission avait été provoquée par un impensé stratégique plus profond : quelle forme devait prendre la lutte de libération noire et quel devait être le rapport entre l'organisation et les travailleurs blancs, que la Ligue refusait d'intégrer dans l'organisation et, parfois, d'organiser sur le lieu de travail. Pour Cokrel, Hamlin et Watson, la question fondamentale était celle du socialisme. Dans une brochure polémique, qui revenait sur les divergences stratégiques à l'origine de la scission, ils considéraient que « la contradiction fondamentale, à l'échelle mondiale comme aux États-Unis, est celle du capital et du travail, bien qu'il faille reconnaître que le système racial des castes de la société étasunienne donne une dimension nationale à l'oppression des noirs aux États-Unis. En conséquence, nous avons le sentiment que, de toutes les forces qui composent le prolétariat étasunien, la classe ouvrière noire, en raison de son oppression particulièrement aigüe et de son histoire de lutte acharnée contre cette oppression, constitue l'avant-garde objective d'un processus dirigé par le prolétariat qui vise à anéantir l'impérialisme et à construire le socialisme [17]. »

L'autre aile se revendiquait plus explicitement du nationalisme noir tout en considérant que l'autodétermination ne pourrait être réalisée que sur la base de la lutte des classes : « Certains d'entre nous ont vu que la forme [de lutte] que le peuple noir avait adoptée conduisait nécessairement à l'indépendance nationale. Nous reconnaissions qu'il s'agissait d'une lutte nécessaire et que le capitalisme devait être liquidé pour que nous puissions réaliser cet objectif. L'autre secteur considérait que la lutte noire devait être subsumée, à une étape ultérieure, à la formation d'un parti multi-racial. À un certain moment, cette faction considérait que le parti multi-racial devait émerger après la formation d'une dictature du prolétariat noir. Cependant, cette position avait été écartée en faveur de l'implication des peuples du tiers monde, des blancs pauvres et de la nécessité pour les noirs de construire le parti multi-racial en Amérique. Cette faction voyait également le nationalisme comme quelque chose de réactionnaire et Ken Cockrel, Mike Hamlin et John Watson expliquaient qu'ils allaient se purger de tout nationalisme [18] »

Au-delà des exagérations polémiques de part et d'autre, ces deux perspectives, qui défendaient cependant le rôle central de la lutte des classes, partaient d'une approche différente de la question du racisme. Pour Cokrel, Hamlin et Watson, le racisme jouait le rôle d'un dispositif d'oppression et de division de la force de travail au sein du capitalisme étasunien. En conséquence, la lutte contre le racisme était inséparable d'une révolution socialiste étasunienne, menée par l'avant-garde du prolétariat noir mais qui devait inclure l'ensemble des exploités. Pour l'autre aile, la violence de l'oppression raciale et l'expérience du racisme de la classe ouvrière blanche, qui abandonnait toute solidarité de classe lorsqu'il s'agissait de ses frères de classe noirs, s'étaient cristallisées dans le but politique d'un État ouvrier noir indépendant : la répression patronale, l'opposition constante des bureaucraties syndicales, qui faisaient tout pour marginaliser les travailleurs noirs ou leur refuser toute forme de représentation (comme le montre l'exemple de l'UAW), et l'attitude réactionnaire des travailleurs blancs exigeaient à leurs yeux, et non sans raison, une organisation autonome.

Cependant, cette contradiction politique était loin d'être insoluble et il est possible, avec toutes les limites qu'implique une approche rétrospective, de l'éclairer à l'aune de la théorie de la révolution permanente. Pour le premier groupe, la lutte contre le racisme constituait une lutte démocratique « quasi-structurelle », pour reprendre un concept travaillé par Freddy Lizzarague [19], pour laquelle il fallait se battre en l'articulant aux tâches socialistes qui se posaient aux États-Unis. Pour le second groupe, il s'agissait d'une revendication « structurelle », qui devait prendre la forme d'une lutte de libération nationale, qui ne pouvait cependant pas être réalisée par la bourgeoisie noire, mais seulement par une direction ouvrière. En dernière instance, l'opposition entre ces deux positions provenait du développement inégal et combiné de la lutte démocratique pour l'égalité raciale et de sa radicalisation au long cours.

Socialisme, nationalisme noir et révolution permanente

Face au système Jim Crow, qui avait substitué à l'esclavagisme direct le système de l'apartheid, la frange radicale du mouvement noir avait très tôt donné à la revendication de l'égalité raciale la forme d'une lutte de libération nationale, contre les courants réformistes bourgeois ou petit-bourgeois qui se contentaient de négocier avec l'État impérialiste ou d'appuyer des candidats démocrates ou progressistes. L'abolition des lois ségrégationnistes, en 1964 et 1965, n'avait fait qu'accélérer ce processus car, malgré la proclamation de l'égalité formelle entre noirs et blancs, la violence du capitalisme exacerbait les inégalités socio-raciales et la surexploitation des travailleurs noirs. En conséquence, le nationalisme noir avait dépassé le stade démocratique du mouvement Garvey ou du mouvement des droits civiques pour s'ancrer, avec Stokely Carmickael ou le Black Panther Party par exemple, dans un anticapitalisme qui, avec l'émergence de la Ligue, devait finalement adopter les méthodes du mouvement ouvrier comme matrice stratégique fondamentale.

Cette ligne de radicalisation avait été anticipée par C.L.R. James, qui notait déjà en 1948, que la violence de l'oppression raciale rapprochait les luttes noires d'une position marxiste au sujet de l'État : « Sur la question de l'État, quel Nègre, particulièrement au sud de la ligne Mason-Dixon, peut croire que l'État bourgeois est un État au-dessus des classes et au service de l'intérêt du peuple ? Ils peuvent bien ne pas exprimer ces conclusions en termes marxistes, mais leur expérience les amène à rejeter ce tabou de la démocratie bourgeoise [20]. » L'évolution de la lutte anti-raciste aux États-Unis peut être décrite comme une forme de transcroissance de la révolution démocratique : les tâches de la libération noire ne pouvaient être réalisées que par une direction ouvrière qui utiliserait la force stratégique de la grève générale pour arracher ses revendications, en indépendance de l'État impérialiste nord-américain et de la bourgeoisie noire.

Pour l'aile menée par Cockrel ou Watson, le processus devait aller cependant plus loin que l'autodétermination nationale, quand bien même ils notaient que « le système racial des castes de la société étasunienne donne une dimension nationale à l'oppression des noirs », et la Ligue devait se donner pour objectif de conduire à une « révolution prolétarienne étasunienne [21]. » La lutte démocratique devait ici servir de pont vers la révolution socialiste et à un levier de mobilisation de la classe ouvrière noire, qui devait prendre la tête de ce processus. De fait, une ligne exclusivement séparatiste pouvait porter préjudice à la lutte au sein de l'usine, dans un contexte où la bataille politique acharnée contre les bureaucraties syndicales constituait une base objective pour mobiliser certains travailleurs blancs et unifier les travailleurs contre le patronat. Cependant, la position de Watson et Cockrel pouvait également se solder, comme le laisse entendre les réponses de l'aile adverse, par une rupture avec le principe léniniste du soutien au droit à l'autodétermination, qui nierait la légitimité de la revendication d'un État indépendant, née de l'hostilité réactionnaire de la classe ouvrière blanche.

En 1939, Léon Trotsky considérait que cette revendication témoignait d'une puissante « imagination politique [22] » et anticipait le fait qu'elle pourrait conduire les travailleurs noirs à une lutte frontale contre l'impérialisme étasunien lorsqu'ils auraient « l'audace de découper pour eux-mêmes un morceau des grands et puissants États-Unis [23] » : « Nous n'obligeons pas les Noirs à devenir une nation ; en être une dépend de la conscience qu'ils en ont, c'est-à-dire de ce qu'ils désirent et de ce pourquoi ils luttent. Nous disons : si les Noirs veulent cela, alors nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de sang, afin qu'ils gagnent le droit de prendre une partie du pays pour eux-mêmes [24]. » C'est pourquoi Trotsky considérait qu'il fallait articuler cette contradiction entre lutte pour le socialisme et lutte pour l'autodétermination noire au sein de deux organisations distinctes mais liées : une organisation socialiste multi-raciale et une organisation indépendante noire – la première apportant un soutien inconditionnel au droit à l'autodétermination noire défendue par la seconde, dans le but de créer les conditions d'une confiance mutuelle entre travailleurs noirs et travailleurs blancs, sans pour autant voir dans ce mot d'ordre une nécessité incontournable car, comme le résumait C.L.R. James, la « défense du droit à l'autodétermination ne veut pas dire qu'on mette en avant le mot d'ordre de l'autodétermination [25]. »

Échos de Détroit

Si l'expérience de la Ligue a été de courte durée, du fait des contradictions de son expansion dans un contexte de lutte des classes dynamique, elle a marqué durablement l'avant-garde de Détroit et influencé la stratégie d'autres organisations qui articulaient lutte des classes et lutte contre l'oppression raciale, comme la Sojourner Truth Organization dans les années 70 et 80, dans l'Illinois [26]. Aujourd'hui, si la lutte contre le racisme n'est plus associée, dans la conscience étasunienne, à une lutte de libération nationale, la pratique de la Ligue est d'une immense actualité pour penser la reconstruction d'un antiracisme offensif, de la suite du mouvement de Minneapolis à la lutte contre les violences racistes en France.

La contre-révolution néolibérale a tenté de borner l'horizon de la lutte antiraciste à l'intégration à l'État bourgeois et à une politique de représentation limitée de certaines franges des secteurs opprimés au sein des classes dominantes. Couronnement de cette promesse de réussite individuelle et d'émancipation par le mérite, quarante ans plus tard, Barack Obama parvenait à la tête de l'impérialisme américain en se présentant comme le visage d'une Amérique « post-raciale ». L'irruption du premier mouvement Black Lives Matter en 2013 était venue rappeler que cette présidence n'avait rien entamé au racisme structurel du capital nord-américain. Après le premier mandat de Trump, le Parti démocrate a démontré de nouveau sa capacité de cooptation du mouvement de masse en détournant la révolte de 2020 contre les violences policières derrière le vote Biden-Harris à grand renfort d'hypocrisie (Nancy Pelosi mettant le genou à terre en habit traditionnel ghanéen) et de nomination de ministres issus de la « diversité ». Dans ce contexte, les stratégies institutionnelles et « assimilationistes », vestiges d'un néolibéralisme en crise, font pâle figure à côté de la radicalité actuelle des classes dominantes, qui œuvrent au retour d'un racisme plus intégral et affirmé.

Cette radicalité raciste du capital exige une radicalité symétrique de la part des opprimés dont l'expérience de la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs de Détroit est une puissante incarnation. Ses militants ont placé leurs espoirs dans la force des secteurs racisés du prolétariat, condamnés à occuper les postes les plus exploités de l'industrie et de l'économie, mais jouant de ce fait un rôle central au sein de la machine capitaliste. La perspective de libération des travailleurs noirs ou des minorités racisés ne passait ainsi ni par des sièges dans les institutions, ni par une intégration pacifiée derrière les symboles et les institutions de l'impérialisme, mais par une lutte révolutionnaire pour le socialisme dans laquelle ces secteurs ont joué, jouent et joueront un rôle central.


[1] Dan Georgakas et Marvin Surkin, Detroit : I Do Mind Dying, op.cit., p. 153-155.

[2] James Boggs, The American Revolution : Pages from a Black Worker's Notebook, New York, Monthly Review Press, 1963.

[3] James Boggs, Racism and the Class Struggle : Further Pages from a Black Worker's Notebook, New York, Monthly Review Press, 1970.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid., p. 58.

[6] Cité in Dan Georgakas et Marvin Surkin, Detroit : I Do Mind Dying, op. cit., p. 59.

[7] Ibid, p. 14.

[8] Muhammad Ahmad, We Will Return in the Whirlwind : Black Radical Organizations 1960–1975, Chicago, Kerr, 2008, p. 266.

[9] Cité in Dan Georgakas et Marvin Surkin, Detroit : I Do Mind Dying, op. cit., p. 165.

[10] Muhammad Ahmad, We Will Return in the whirlwind, op. cit., p. 250.

[11] Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel . Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Les Éditions de Minuit (1964), 2015.

[12] Cité in Dan Georgakas et Marvin Surkin, Detroit : I Do Mind Dying, op.cit., p. 36.

[13] James Arthur Geschwender, Class, Race and Worker Insurgency : The League of Revolutionary Black Workers, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 94-95.

[14] Ibid., p. 46.

[15] Ibid., p. 76-77.

[16] Ibid., p. 74.

[17] Cokrel, Hamlin et Watson, « The split in the league », cité dans James Arthur Geschwender, Class, race and worker insurgency : the League of Revolutionary Black Workers, op.cit., p. 158.

[18] Documents internes, cité dans Ibid., p. 160.

[19] Freddy Lizzarague, « Notes sur les “formes élémentaires” et la “forme actuelle” de la révolution permanente », Armes de la critique, 17/12/25, lire en ligne.

[20] Cyril Lionel Robert James, « La réponse révolutionnaire au problème nègre », Rapport sur la question noire au XIIIe Congrès du Socialist Worker Party, 1948, dans Sur la question noire : la question noire aux États-Unis 1935-1967, Paris, Mont-Royal, Syllepse, M édition, 2012, p. 183.

[21] James Arthur Geschwender, Class, race and worker insurgency, op.cit., p. 184.

[22] Léon Trotsky, Question juive, question noire, Paris, Éditions Syllepse, p. 168.

[23] Ibid., p. 159.

[24] Ibid., p. 154.

[25] Cyril Lionel Robert James, « Le droit à l'autodétermination et le nègre américain », résolution du SWP, 11 juillet 1939, op.cit., p. 44.

[26] Selim Nadi, « Race, classe et autonomie dans le marxisme étatsunien : l'expérience de la Sojourner Truth Organization (1969-1985), Contretemps, 5 février 2016, lire en ligne.

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