Asphyxier, étrangler, plier : la stratégie de Trump contre Cuba
Sat, 11 Apr 2026 22:41:59 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalD'abord le Venezuela, puis l'Iran et enfin Cuba : telle est la liste des courses de l'administration Trump pour l'année 2026. Elle pourrait être revue à la baisse, très prochainement mais Cuba, névrose obsessionnelle de l'impérialisme étatsunien, n'en reste pas moins dans le viseur de Donald Trump, de son porte-flingue, Pete Hegseth, et de son VRP pour les Amériques, Marco Rubio.

Depuis début avril, l'étau sur l'île de la Caraïbe s'est très légèrement desserré par rapport à la situation d'asphyxie dans laquelle était plongé le pays depuis janvier, sur ordre des États-Unis, avec l'arrêt complet des livraisons de brut sans lequel Cuba est condamné à l'étranglement.
Il y a dix jours, un tanker russe a pu décharger sa cargaison – un répit très relatif pour l'île qui est à nouveau confrontée, au moment où nous écrivons, à une panne de courant généralisée. Le gouvernement mexicain de Claudia Scheinbaum vient d'annoncer, après s'être plié aux diktats de Washington, que ses livraisons de pétrole pourraient reprendre. L'ONU, de son côté, a déclaré envisager des livraisons humanitaires de carburant mais sans préciser, là non plus, de calendrier, alors que le temps presse. Sur place, en effet, la situation reste d'une extrême précarité pour la population alors que le renforcement de l'embargo et des sanctions étatsuniennes contre l'île a accentué un peu plus encore les difficultés auxquelles le pays était déjà confronté pour faire tourner ses services essentiels.
Après de longues semaines de silence complet, entrecoupé de quelques déclarations, pour la forme, certains alliés historiques de La Havane ont recommencé à donner signe de vie. C'est le cas de la Russie qui a dépêché sur place, le 10 avril, le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov. La raison de ce changement de pied, comme celui du Mexique ou de l'ONU, se situe à plusieurs milliers de kilomètres de la capitale cubaine, quelque part entre le Golfe persique et l'Iran. Il est lié à l'enlisement de l'agression américano-israélienne contre Téhéran et aux flottements actuels qui caractérisent l'ouverture de négociations bilatérales au Pakistan.
Le président cubain, Miguel Díaz-Canel, a déclaré dans sa première interview sur une chaîne étatsunienne, NBC News, que son départ n'était pas négociable, réaffirmant la souveraineté du pays et une « résistance indestructible » face aux menaces, mais tout en continuant à tabler sur des négociations et des concessions avec Trump qui affirmait, encore récemment, vouloir « prendre l'île ». Ce dernier et Marco Rubio, son secrétaire d'État, continuent à camper sur leurs positions et la pression sur Cuba reste à son comble.
Tour de vis impérial
Comme nous l'avons couvert dans Révolution Permanente au cours des dernières semaines, Cuba ne se retrouve pas simplement au centre des vociférations de la Maison-Blanche. Le pays est ciblé par un ensemble de nouvelles sanctions qui ont aggravé le blocus étatsunien auquel l'île est soumise depuis plus de soixante ans. Galvanisé par le « succès » de son opération commando à Caracas qui a conduit, le 3 janvier, à l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, Trump a désigné La Havane comme une menace « inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis pour accentuer sa pression contre l'île et espérer qu'elle allait bientôt tomber comme un fruit mûr.
À Cuba, pourtant, ni programme balistique ou nucléaire, pas davantage qu'un soi-disant haut-patronage du narcotrafic mondial ou l'utilisation d'armes chimiques, la possession d'armes de destruction massive, le fanatisme religieux ou un risque encouru par des minorités nationales persécutées : autant de casus belli plus ou moins fallacieux et de prétextes avancés au fil des vingt-cinq dernières années par Washington pour justifier ses interventions militaires à l'extérieur, depuis la Serbie de Slobodan Milosevic, en 1999, jusqu'à la sinistre actualité iranienne, en passant par l'Afghanistan ou l'Iraq, en 2001 et 2003. Il n'y a même plus, comme facteur structurant du discours de la Maison-Blanche, cette insistance sur l'exportation ou l'établissement de la démocratie qui a pu servir, dans le passé, à toute sorte d'ingérence étatsunienne. Même la rhétorique anticommuniste primaire qui a servi, tout au long de la Guerre froide, pour couvrir les coups tordus les plus criminels au nom de la lutte contre « le cancer marxiste » en Amérique latine n'est plus vraiment au cœur des propos de Trump.
Quand bien même Rubio et Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison-Blanche, l'auraient démenti, il semblerait que l'actuel président se contenterait d'une démission du chef de l'État cubain, Díaz-Canel, tout en maintenant les structures actuelles de pouvoir et le monopole politique exercé par le Parti communiste tant que ce dernier accepterait de plier face à ses exigences selon le modèle imposé au Venezuela. Dans la phase actuelle d'exacerbation des rivalités et contradictions entre puissances mondiales, en déclin ou candidates à déplacer Washington et son hégémonie, l'enjeu pour les États-Unis vis-à-vis de Cuba est proprement impérial et dépasse le cadre de la stricte relation entre Washington et La Havane.
Sur un plan géopolitique, économique mais aussi symbolique, il s'agit pour Washington de réaffirmer sa prééminence sur cette île de la Caraïbe qui a représenté, avec Puerto Rico et les Philippines, le premier marchepied de son projet expansionniste extracontinental à partir de la fin du XIXe mais dont le contrôle lui échappe depuis maintenant plus de six décennies. À travers ses menaces et le nouveau train de sanctions mis en place depuis le 29 janvier, Trump entend envoyer un message non seulement à l'arrière-cour traditionnelle de l'impérialisme étatsunien qu'est l'Amérique latine mais plus globalement à l'ensemble de ses partenaires et concurrents. Avec les conséquences que l'on sait pour les quelque dix millions de Cubaines et Cubains qui vivent sur l'île et à qui l'administration étatsunienne promet une prochaine « libération » mais qu'elle condamne, aujourd'hui, à une lente agonie.
Privée de combustible, soumise à une logique de guerre économique totale, l'île se retrouve plongée dans l'asphyxie. Ce sont l'ensemble des activités productives du pays, contrôlées par l'État, mais également ses secteurs essentiels, de la santé à l'éducation en passant par le ramassage des ordures et l'accès, tout simplement, à l'électricité et à l'eau potable, qui sont suspendues ou très fortement entravées. La vie, déjà extrêmement précaire et compliquée, s'est transformée en survie pour l'ensemble de la population. On ne compte plus les exemples de situations critiques dans lesquelles les hôpitaux ont dû décommander des opérations urgentes, les personnes âgées sont privées d'accès à leurs traitements, dans un pays dont l'espérance de vie avoisine, grâce aux acquis de la révolution, les mêmes niveaux que les pays occidentaux, avec des situations limite dans l'intérieur du pays, comme la province d'Holguín, où les coupures de courant journalières, en dehors des black-out qui frappent l'ensemble de l'île et qui peuvent s'étendre sur plus de quarante heures consécutives.
Pour ce qui est des promesses de Trump de rétablir la « liberté », l'Histoire est là pour rappeler que les immixtions, interventions et « changements de régime » pratiqués par les États-Unis n'ont jamais débouché sur la mise en place de systèmes « démocratiques », y compris du point de vue des critères libéraux du système capitaliste. En revanche, et c'est là l'une des autres spécificités de l'action trumpienne à l'encontre de l'île, c'est bien la pleine et entière « liberté » de mouvement du capital, des investissements et des profits que Washington entend rétablir dans un espace où le capital étranger et cubain a été exproprié et l'économie nationalisée au cours des années qui ont suivi la Révolution de 1959. On comprend pourquoi depuis Miami, et pas uniquement, la bourgeoisie américano-cubaine exilée, et pas seulement elle, suit avec un certain intérêt les développements de la situation.
Plusieurs scénarios et quelques contradictions
À la différence de l'Iran, pas de campagne de bombardement en vue contre Cuba, par-delà les propos martiaux réitérés en conférence de presse par Trump le 16 février, depuis le Bureau ovale, au cours de laquelle le président étatsunien a prétendu avoir « l'honneur » d'être en capacité de « prendre Cuba » et d'en faire ce qu'il souhaiterait. Le général Francis Donovan, chef du Commandement sud des États-Unis, en charge de l'Amérique latine, a néanmoins rectifié le tir, le 19 février. Tout en précisant que le Pentagone se tenait prêt à faire face à toute menace visant l'ambassade américaine à La Havane, à défendre sa base de Guantánamo et à aider les efforts du gouvernement américain face à un possible afflux de migrants en provenance de l'île, il a écarté la version selon laquelle les forces armées se prépareraient à intervenir contre Cuba. Pour autant, la politique conduite par Trump et Rubio n'en est pas moins d'une extrême brutalité, en violation de l'ensemble du cadre légal international qui n'a jamais engagé que celles et ceux qui y croient.
À défaut de renverser le gouvernement de l'extérieur par une opération armée, ce qui semble aujourd'hui improbable tant le coût politique serait important et compte tenu de l'enlisement actuel en Iran, plusieurs options sont sur la table. Parmi celles envisagées, la première consisterait à parier sur un écroulement du gouvernement, en fomentant une situation intenable qui mènerait à un « changement de régime ». À la différence de l'époque où il s'agissait d'une idée clé de la stratégie des faucons néoconservateurs étatsuniens qui avaient voulu la mettre en place (avec l'insuccès que l'on sait), en Afghanistan et en Iraq, le concept est aujourd'hui tellement galvaudé dans la bouche de Trump et de ses conseillers qu'il ne veut plus vraiment dire grand-chose si ce n'est qu'il habille la rhétorique bizarrement triomphaliste qui tente de maquiller les revers subis au Moyen-Orient.
Quoi qu'il en soit, cette hypothèse de « grand chamboulement » aurait la faveur de Rubio ou, du moins, des partisans de la ligne dure au sein de la communauté américano-cubaine de Floride. Trump l'aurait-il réellement soutenu, dans un premier temps en parlant de son secrétaire d'État comme d'un possible substitut à l'actuel président, Miguel Díaz-Canel ? Il semblerait opter aujourd'hui pour une seconde option, consistant à miner le régime de l'intérieur pour le faire plier et le contraindre à se soumettre, pour la première fois depuis 1959, aux diktats de Washington et obtenir, rapidement et symboliquement, la défenestration de Díaz-Canel. Si le premier scénario pourrait s'avérer périlleux, il n'est pas sûr que Washington ait les moyens, dans les conditions actuelles, d'imposer le second.
Un ébranlement interne et une crise sociale sans précédent dans une région déjà très fragilisée sur le plan social et/ou sécuritaire provoquerait des secousses aux portes des États-Unis et un possible afflux massif de migrants, impopulaire à la veille des élections de mi-mandat. Par ailleurs, un déboulonnage complet du régime avec pour tableau de chasse l'ensemble de ce que les médias occidentaux nomment le « clan Castro » et son premier cercle aurait certes pour avantage d'être célébré comme une victoire historique par les secteurs les plus réactionnaires de la communauté latino de certains États clés. Le désavantage, néanmoins, serait de créer un possible vide de pouvoir et une situation d'ingouvernabilité, aiguisant les rivalités au sein d'une opposition anticastriste étatsunienne très fragmentée, assez peu présentable, largement méconnue des Cubains et, en tout état de cause, incapable de proposer une solution de rechange clé en main pour Washington.
Reste à résoudre quelques inconnues supplémentaires à l'équation cubaine. La première a trait au fait que l'île de la Caraïbe, de par son histoire de résistance et de résilience, et ce malgré la détresse dans laquelle est plongée actuellement sa population, est suffisamment emblématique pour avoir infligé, en 1961, la seule défaite militaire et diplomatique étatsunienne jamais enregistrée après-guerre, avant celle du Vietnam, en 1975. La seconde consiste à identifier qui seraient les possibles « Delcy Rodríguez » à Cuba, le régime ne se trouvant pas dans le même niveau de décomposition que l'appareil chaviste. Sa cohérence et sa cohésion sont également dictées par la menace que représenterait une restauration capitaliste incontrôlée, conduite depuis Miami, et qui le balaierait sur son passage. Par ailleurs, si Miguel Díaz-Canel pouvait, malgré ses dernières dénégations télévisuelles, jouer le rôle de parfait bouc émissaire, les négociateurs étatsuniens qui ont pris langue avec La Havane semblent pour l'heure préférer traiter avec une partie de l'appareil d'État cubain et les Castro eux-mêmes, dont Raúl Castro Espín et Raúl Rodríguez Castro, respectivement fils et petit-fils de Raúl Castro.
Cela représente, bien entendu, une ligne rouge pour l'opposition de Miami et une fraction de la base trumpiste. Enfin, à force de trop promettre sans rien obtenir de concret, de trop menacer sans suffisamment frapper, l'agressivité de Trump vis-à-vis de Cuba pourrait provoquer des retours de flamme dans son propre camp, aux conséquences imprévisibles. Si la Maison-Blanche ne parvient pas à des résultats visibles et rapides, ses gesticulations pourraient encourager des secteurs ultras à passer à l'action sans qu'aucun feu vert ne leur ait été donné (on songera à la tentative d'intrusion organisée le 25 février par un petit groupe d'opposants basés en Floride qui a très mal tourné). Elles pourraient également accentuer les critiques qu'une partie de la base MAGA est en train de développer vis-à-vis de Trump, certains reprochant à ce dernier son trop grand interventionnisme, d'autres le jugeant, à l'inverse, de moins en moins convaincant.
Ainsi, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, un troisième scénario pourrait se dessiner. Puisque le temps presse pour Washington, et compte tenu du revers enregistré en Iran, un secteur de l'administration étatsunienne pourrait être tenté de « jouer la carte cubaine » pour se prévaloir d'être au moins efficace aux portes des États-Unis. Soit en durcissant la position US, en rompant les négociations en cours et en relevant le niveau des sanctions, pour montrer que Trump ne se dégonfle pas ("doesn't chicken out"). Soit en allant jusqu'à conduire des actions militaires ciblées, là encore pour montrer les muscles. Indépendamment des possibles « succès » tactiques dont ces opérations pourraient être couronnées, elles pourraient avoir un coût politique bien supérieur (comment, par exemple, justifier une intervention en Amérique latine auprès des alliés des Etats-Unis, non comme au moment du 3 janvier mais, aujourd'hui, après l'échec essuyé en Iran ?) au regard des bénéfices qu'elles pourraient permettre d'engranger auprès d'une portion de l'électorat étatsunien radicalement anti-castriste et anti-chaviste.
En tout état de cause, le dossier cubain va continuer à occuper la Maison-Blanche et l'administration Trump pour les semaines et mois à venir.
Une affaire personnelle
Cuba a toujours été « l'affaire personnelle » des présidents étatsuniens, y compris avant la Révolution de 1959. C'est en instrumentalisant la question cubaine que certains ont gravi les échelons du pouvoir ou ont construit une bonne partie de leur politique étrangère, à l'instar de Theodor Roosevelt, « vétéran » de la guerre hispano-étatsunienne à Cuba, de 1898, et plus tard auteur du fameux « corollaire » à la Doctrine Monroe dont Trump se veut l'héritier ou, avant lui, les présidents Polk (1848), Pierce (1854) ou Buchanan (1857) qui avaient pensé pouvoir « acheter » l'île, alors colonie de Madrid, à la couronne espagnole. L'indépendance, arrachée de haute lutte [1], s'est traduite, pour les soixante années suivantes, par une république fantoche, le plus souvent présidée par les hommes de paille des États-Unis. Ces derniers restaient en place tant qu'ils étaient en mesure de garantir la défense des intérêts diplomatiques, militaires et surtout économiques (les plus légaux comme les moins reluisants) de Washington. Jusqu'en 1934, d'ailleurs, Washington avait annexé à la Constitution cubaine le droit d'intervenir militairement, sur l'île, en toute « légalité », au nom de la défense de la stabilité et de l'indépendance. Après 1959, cependant, en dépit du trésor de coups tordus déployé pour faire rendre gorge à l'État ouvrier déformé qui naît dans la foulée de la chute de Fulgencio Batista (blocus économique, dès 1960 et rendu quasi-total après 1962, agression militaire, en 1961, tentatives d'assassinat des dirigeants cubains, mais aussi, après le démantèlement du Bloc soviétique, lois extraterritoriales renforçant l'embargo), l'ensemble des locataires de la Maison-Blanche se sont cassé les dents sur la question cubaine. Donald Trump n'a pas fait exception à la règle.
Avant de se lancer en politique, lorsque son seul critère était son portefeuille et ses intérêts de promoteur immobilier, Trump avait eu pour ambition de pouvoir investir sur l'île pour y développer des complexes hôteliers, ce qui aurait impliqué un assouplissement de la politique de Washington vis-à-vis de La Havane. Lors la seconde présidence Obama, à partir de décembre 2014, c'est d'ailleurs l'option qu'avait explorée l'administration démocrate au regard de l'insuccès de la ligne dure qui avait prévalu au cours des décennies précédentes [2]. Dès sa première accession au pouvoir, Trump a rapidement détricoté les éléments d'ouverture mis en place par son prédécesseur, revenant à une attitude beaucoup plus agressive vis-à-vis de Cuba et raidissant considérablement l'arsenal de sanctions, en rajoutant 240 autres à celles qui existaient déjà. Depuis sa seconde accession à la Maison-Blanche, Trump est revenu à la charge et la situation s'est considérablement détériorée, au cours des trois derniers mois.
Crescendo de menaces, renforcement des sanctions, mise au pas de la région
Aux menaces à peine voilées lancées par Marco Rubio à l'encontre du gouvernement cubain, l'avertissant qu'il avait bien raison d'être « inquiet » à la suite de l'enlèvement de Maduro, a succédé la bravade de Donald Trump affirmant qu'il verrait bien son secrétaire d'État, étroitement lié à l'aile la plus dure de l'exil anticastriste de Miami, en nouveau président de l'île. Le 29 janvier, Trump a publié un décret présidentiel désignant Cuba (déjà placé sur la « liste noire » des États soutenant le terrorisme, selon Washington) comme un risque inhabituel et imminent pour la sécurité nationale et la politique extérieure des États-Unis. Tout en rameutant autour de lui la petite clique de gouvernements réactionnaires de la région alignés sur sa « politique hémisphérique » [3], Trump a assorti son décret d'une autre menace : imposer de nouveaux tarifs douaniers sur les biens importés de tout pays qui vendrait, fournirait ou transférerait du pétrole à Cuba alors que depuis début janvier, déjà, plus une goutte ne parvenait du Venezuela, l'un de ses derniers fournisseurs avec le Mexique et la Russie [4].
L'avertissement a été entendu en un quasi-claquement de doigt par les gouvernements « progressistes » d'Amérique latine qui s'étaient, un temps, émus des modalités de l'opération militaire contre Caracas. Gustavo Petro, président colombien, s'est finalement rendu à une convocation à la Maison-Blanche, arborant un large sourire, alors qu'il avait lui-même été menacé des foudres de Trump. Lula, au Brésil, a également plié, alors que le Mexique de Claudia Sheinbaum, dernier fournisseur de pétrole à Cuba, a annoncé cesser ses exportations de brut en février. Ce n'est que tout récemment que la diplomatie mexicaine a opéré un changement de pied, sans que la présidente ne précise, pour l'heure, quand ni sous quelles modalités des livraisons de brut en direction de Cuba, « à des fins humanitaires », pourraient reprendre.
À la défection des partenaires latino-américains de Cuba s'est également ajoutée l'extrême prudence qui a été de mise du côté de Moscou et de Pékin. Quand bien même la Russie n'a jamais remplacé le rôle central assuré par l'URSS jusqu'à la fin des années 1980 pour Cuba et que la Chine a toujours été rétive à soutenir (au-delà d'échanges commerciaux tout à fait classiques) un pays jugé mauvais payeur et peinant à ouvrir son marché interne à ses investissements, les deux pays restent des soutiens de poids pour La Havane. Côté chinois, le ministère des Affaires étrangères a condamné l'ingérence étatsunienne mais aucun appui concret n'a été envisagé autre que l'accélération de l'installation de fermes et de panneaux solaires chinois sur l'île. Côté russe, l'envoi d'un premier tanker, fin mars (après qu'un autre a été dérouté vers Trinidad et Tobago, un peu plus tôt), de même que la visite du vice-ministre des Affaires étrangères, Riabkov, pourrait marquer un début de changement. Néanmoins, quoiqu'en dise La Havane, la politique russe vis-à-vis de l'île est loin d'être « 100 % solidaire ». Elle est avant tout tributaire de l'agenda de Vladimir Poutine en Ukraine, des possibles arrangements auxquels il pourrait arriver avec Trump et, dernièrement, de l'avantage qu'il entend tirer des difficultés étatsuniennes au Moyen-Orient.
Parmi les principaux analystes et conseillers républicains de la Maison-Blanche, il existe un débat autour de la manière dont la rivalité avec la Chine doit être traitée : comme une question indo-pacifique ou bien son « pivot » se situe-t-il, également, au Moyen-Orient, d'où la focalisation actuelle sur l'Iran ? Ce qui n'est pas en discussion, en revanche, c'est qu'il faut à l'impérialisme nord-américain de la « profondeur stratégique » pour mener à bien sa politique visant à freiner l'érosion de son hégémonie et contrer ses adversaires. Cette profondeur, c'est « l'arrière-cour » latino-américaine de Washington qui l'incarne, remise en avant par le « corollaire Trump à la doctrine Monroe » et définie dernièrement encore par le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, comme la « Grande Amérique du Nord », une « nouvelle carte stratégique allant du Groenland au golfe d'Amérique [à savoir le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes, en fonction du nouveau nom que lui a donné Trump] et jusqu'au canal de Panama et les pays environnants ».
Après la reprise en main du Venezuela, un coup asséné contre Cuba serait un gain énorme pour l'administration républicaine. Marco Rubio, plus au fait des classiques que Donald Trump, connaît bien l'œuvre du poète nationaliste et révolutionnaire José Martí, l'un des pères de l'indépendance de l'île et pour lequel Cuba, pouvait être la clé de voûte de la liberté de la Caraïbe et la gardienne de l'indépendance de toute l'Amérique ou, à l'inverse, l'arme aux mains des États-Unis pour en faire son pré carré.
Négociations, reculs de La Havane et avancées de la restauration capitaliste
Ce n'est pas la première fois de son histoire récente que Cuba fait face à une telle batterie de menaces et de pressions. Ce qui caractérise la Révolution cubaine, au début des années 1960, qui en détermine le cours et qui lui permet de résister là où d'autres expériences portées par des gouvernements progressistes avaient été stoppées net par l'impérialisme étatsunien, c'est bien un processus de « révolution par contrecoup », tel que le définit Ernesto Guevara : l'intransigeance, le raidissement et l'hostilité croissante des administrations Eisenhower puis Kennedy, qui refusent que de simples réformes démocratiques et nationalistes soient mises en place dans ce qu'elles considèrent comme leur pré carré après le renversement de Batista, poussent le gouvernement révolutionnaire à avancer sur le grand capital et la grande propriété terrienne, en s'appuyant et en étant pressé par la mobilisation des masses rurales, du monde du travail et de la jeunesse [5].
Malgré une absence de véritable démocratie socialiste impliquant liberté d'organisation et d'expression pour l'ensemble des courants soutenant les acquis de la révolution (un état de fait qui s'est renforcé au fil du temps au point d'en devenir caricatural et étouffant, notamment après les années 1970), c'est cette dynamique qui explique pourquoi l'île a survécu à toutes les crises auxquelles elle a pu être confrontée sans jamais plier, depuis la tentative d'invasion de la Baie des cochons jusqu'à la « Période spéciale » des années 1990, faisant suite à la désintégration du Bloc soviétique. Aujourd'hui, néanmoins, face à l'agression étatsunienne, c'est une tout autre logique qui est défendue par le gouvernement.
Dans le sillage du cours restaurationniste en dents de scie qui s'est accentué depuis le milieu des années 2010, la bureaucratie au pouvoir (notamment les secteurs les plus concentrés qui tiennent les rênes du principal conglomérat entrepreneurial d'État, GAE, qui contrôle environ 40 % du PIB de l'île et ses actifs et infrastructures stratégiques) imagine pouvoir tenir tête à Trump en axant la défense de l'île sur les négociations, en multipliant concessions, reculs et signes de bonne volonté dans l'espoir de gagner du temps, tout en misant sur une remobilisation des partenaires diplomatiques régionaux mais sans jamais tabler sur une mobilisation des masses en solidarité avec Cuba [6]
Dans l'histoire de la seconde moitié du XXe qui n'est pas si loin de nous, en plus de l'état d'esprit des masses cubaines elles-mêmes et de leur mobilisation, les meilleurs alliés de la révolution cubaine ont toujours été les peuples d'Amérique latine, pour qui l'exemple cubain représentait espoir d'émancipation et de transformation. Ce soutien s'était même étendu à une fraction de la jeunesse, du monde du travail et des secteurs africains-américains et hispaniques des États-Unis, en butte à un système raciste et brutal quand il n'intervenait pas également au Vietnam et qui, en tout état de cause, ne faisait et continue à ne faire aucun quartier aux plus pauvres et aux plus précaires.
Mais ce n'est pas sur ces ressorts que s'appuie le gouvernement actuel pour s'opposer à la violence trumpiste, pas davantage sur un appel à la mobilisation nationale pour rejeter les ultimatums étatsuniens que sur un appel aux peuples de la région ou aux travailleurs et aux classes populaires aux États-Unis, et ce alors que plusieurs millions de personnes ont encore défilé, dernièrement, lors des manifestations « No Kings, No Ice, No War » [7]. À Cuba même, les dernières grandes manifestations, appelées de façon certes très verticale par les organisations liées au Parti communiste, le 28 octobre 2025, pour la commémoration de la mort de Camilo Cienfuegos, ou après l'intervention étatsunienne à Caracas, ont moins mobilisé qu'à d'autres occasions, ces dernières années. Elles ont néanmoins permis d'exprimer un sentiment internationaliste et anti-impérialiste qui continue à persister, au sein des classes populaires et de la jeunesse. Néanmoins, à aucun moment, depuis fin janvier, les organisations liées au PCC ont peu appelé à la mobilisation pour montrer l'opposition du peuple cubain aux menaces et aux pressions étatsuniennes, comme si elles déposaient davantage de confiance dans d'obscures négociations secrètes menées par différents canaux que dans la capacité des masses cubaines à défendre la souveraineté de leur pays.
À l'inverse, le gouvernement a choisi la voie de négociations menées, semble-t-il, à travers plusieurs canaux aussi bien officiels (comme le ministère des Affaires étrangères) qu'officieux (en la personne de Raúl Castro Espín, notamment), ce que l'exécutif a fini par reconnaître le 13 mars. Indépendamment du secret qui entoure ces discussions, ce genre de procédés, comme en atteste encore l'exemple vénézuélien, ne favorise pas la construction d'un rapport de force et permet encore moins d'éviter les défections et retournements de veste. Et ce d'autant que les négociateurs cubains ont annoncé plusieurs reculs par rapport à des questions centrales qui ouvriraient un peu plus la voie à une restauration capitaliste sur l'île et renforcent, par conséquent, la position de Washington. Parmi les dossiers abordés figurent la possibilité pour des investisseurs privés étrangers, y compris étatsuniens ou américano-cubains, de procéder à des investissements non seulement dans le secteur commercial mais également dans les infrastructures et les secteurs stratégiques en joint-ventures avec l'État avec la création de SRL ; l'ouverture de comptes bancaires en dollars, ce qui ouvrirait la voie à la capitalisation des profits en devises étrangères ; la possibilité d'accéder par usufruit à des propriétés, alors que les terres agricoles et productives sont aux mains, actuellement, de l'État, de coopératives ou de petits exploitants cubains non propriétaires ; la possibilité, enfin, de payer des compensations aux héritiers des familles ayant été expropriées au début des années 1960 et aujourd'hui installées aux États-Unis (près de 6 000 dossiers sont reconnus à ce titre par les tribunaux étatsuniens).
Ces ouvertures ne portent pas encore (mais pour combien de temps ?) sur la question des investissements directs étrangers depuis les États-Unis, de la libéralisation du marché immobilier, de l'élimination du contrôle étatique sur les entreprises, de la levée de toutes les restrictions sur les investissements directs étrangers ou, bien entendu, des privatisations d'entreprises d'État. Mais, si l'on en croit ses dernières déclarations, Marco Rubio en veut davantage. Cependant, au regard des rapports de propriété et de production, les contre-réformes avancées par les négociateurs cubains pour tenter de faire baisser la tension exercée par Washington écornent un peu plus et de manière, peut-être pour la première fois qualitative, ce qui pouvait subsister d'État ouvrier déformé à Cuba.
Ces réformes ne sont pas nouvelles et les premières batteries de mesures ont commencé à être mises en place sous la houlette de Raúl Castro, à partir de 2011. Si certains ont pu affirmer que ces réformes étaient une simple pause, un pas de côté, à l'instar de la Nouvelle politique économique (NEP), en URSS, et répondaient avant tout à l'impérieuse nécessité de donner de l'oxygène aux classes populaires cubaines en facilitant l'accès à des denrées que l'État n'était pas capable de fournir, de sauver ce qui pouvait encore être sauvé des acquis de la révolution ou simplement de représenter une digue protectrice pour défendre la souveraineté de l'île face aux appétits étatsuniens, le résultat a été bien distinct.
En lieu et place d'un redressement ou d'une relance de l'économie (le PIB de l'île ayant reculé de près de 15 % depuis la pandémie, en bonne partie en raison de l'assèchement des flux touristiques et, principalement, à cause de l'embargo, dévissant de 7% pour la seule année 2025), les réformes ont tout simplement miné les bases mêmes de l'économie planifiée et socialisée, sapant les dernières conquêtes de la révolution en termes d'accès à la santé, au logement, à l'éducation et à la culture. Ainsi, le parapluie protecteur que pouvait encore représenter l'État se voit réduire à néant, incapable de souscrire à ses obligations, à raccorder l'électricité en cas de panne, à protéger les immeubles d'habitation et d'entretenir les infrastructures autrement menacées d'effondrement, de garantir un repas de qualité à chaque enfant scolarisé, à prendre en charge une santé de très haute qualité pour l'ensemble des patients, sur tout le territoire national, comme cela était le cas il y a encore quelques années. Pour de nombreux Cubains, l'État n'a plus rien de socialiste quand ce n'est pas le socialisme lui-même qui fait office d'épouvantail compte tenu de la façon dont il est présenté par le pouvoir en place.
Aujourd'hui, et c'est la différence avec il y a encore une dizaine d'années, dans des secteurs non négligeables de la société cubaine et qui de par leur insertion dans le tissu social ne représentent pas une base objective de la contre-révolution, c'est l'État, et non l'embargo ou l'impérialisme, qui est tenu comptable des déficiences et de la précarité de la situation. À la différence de celles et ceux nés dans les années 1970 ou même dans les années 1980, une partie de la jeunesse qui n'a jamais connu du socialisme que la fin de la « Période spéciale » puis les « réformes » des années 2000 qui n'ont en rien transformé positivement le quotidien de la population, l'État est en outre réduit à sa seule fonction de maintien de l'ordre et répressive en cas de contestation de la politique gouvernementale. C'est ce qui a eu lieu lors des manifestations de juillet 2021 où la grande majorité des manifestants arrêtés et lourdement condamnés, en rien agents de l'impérialisme, étaient des jeunes issus des quartiers et des milieux les plus modestes.
Aujourd'hui, en raison de la situation encore plus catastrophique dans laquelle se retrouve l'économie cubaine, des pressions étatsuniennes qui ne sont contrebalancées par aucun discours mobilisateur cohérent et crédible, du discrédit qui pèse sur l'ensemble du personnel gouvernemental et, par ricochet, sur le projet révolutionnaire lui-même, les classes populaires cubaines se retrouvent dans une situation inextricable. Sans donner crédit à l'ensemble des informations qui sont relayées dans les médias occidentaux et qui reprennent, en grossissant souvent le trait un certain nombre d'informations relatives à Cuba, il est indéniable qu'un certain nombre de mobilisations qui se sont déroulées dernièrement, indiquent que la situation est extrêmement volatile, d'un point de vue social [8].
Le parti, celui de Miami et la solidarité internationaliste
Pendant longtemps, à Cuba, face aux critiques qui pouvaient être opposées au régime de parti unique et au monopole exercé sur la société par le PCC et l'ensemble des organisations lui étant liées (organisations syndicales, de jeunesse ou territoriales), il était avancé qu'à la lumière de l'histoire politique du pays il ne pouvait jamais exister sur l'île que « deux partis » : « le » parti, à savoir le Parti communiste et « celui des États-Unis » ou de « Miami ». Par conséquent, toute velléité de chercher une troisième voie entre les deux ou représentant une alternative au premier ne pouvait que conduire, inexorablement, à tomber dans l'escarcelle de Washington.
La formule servait tout d'abord à décrire la réalité politique de la grande majorité de l'opposition depuis la fin des années 1950. Pour les plus ouvertement anticommunistes, il s'agissait bel et bien d'un faux nez ou d'un ensemble d'officines soutenues ou pilotées par l'impérialisme étatsunien, ce qui est encore le cas aujourd'hui pour nombre de « partis cubains d'opposition » basés en Floride. Pour les autres, notamment pour les groupes ou courants plus ou moins organisés de la « dissidence » interne, démocratique, intellectuelle ou artistique qui a pu être sous le feu des projecteurs de la presse occidentale au cours des trois dernières décennies, ils ont également fini dans leur grande majorité par basculer du côté des forces pro-restaurationnistes, qu'elles soient exilées à Miami ou à Madrid. Mais la formule du tiers excluant avait également pour objectif de rappeler à l'ordre, de mettre au pas ou de désarmer toutes les voix, certes critiques mais résolument prorévolutionnaires du régime cubain : en dernière instance, elles n'auraient jamais pu être que les pantins, inconscients mais utiles, des forces pro-impérialistes, raison pour laquelle, malgré toutes leurs limitations, raideurs et défauts que même les moins critiques des militants pouvaient reconnaître, à Cuba, c'était bien depuis l'intérieur du PCC et de ses organisations qu'il fallait se résoudre à agir. Ou alors, renoncer à la politique et se replier sur la sphère sociale ou culturelle.
Sur le plan social, avec la mise en place des réformes économiques sous la houlette du PCC, depuis le début des années 2010, lors du Sixième congrès, et avec une accélération à partir de 2018-2021, avec la mise en place de la nouvelle Constitution, en 2019, puis le plan économique de « réagencement » (« Tarea reordenamiento »), voulu par Díaz-Canel, en 2021 (une mise en place erratique, souvent contradictoire et parfois couplée à des retours en arrière puis à des virages brusques), le « parti des États-Unis » a commencé à avoir progressivement pignon sur rue à Cuba. Indépendamment des dispositifs de contrôle inscrits dans les réformes pro-marché et dans les restrictions prévues par la loi au niveau de l'investissement privé (allant du travail indépendant à la petite et moyenne entreprise pouvant aller jusqu'à employer cent salariés, en passant par toute une gamme de micro-entreprises et de petits commerces qui sont aujourd'hui majoritaires dans le monde des PME commerciales), le poids des secteurs pro-capitalistes ou pro-restaurationnistes sur l'île n'a fait que croître depuis la fin des années 2010.
Cela s'est traduit, de façon très visible, par une accentuation des disparités sociales et géographiques au sein de la population et de l'île alors que cela n'était pas le cas jusqu'à la fin des années 1990, décennie pourtant caractérisée par une situation extrêmement précaire et des difficultés infinies liées à la chute de l'URSS et à la disparition du bloc soviétique. Aujourd'hui, ces différences ressemblent de plus en plus à des inégalités qui se cristallisent entre la majorité des Cubains vivant chichement, et les secteurs pouvant améliorer leur quotidien grâce à l'accès à des devises étrangères, soit à travers le tourisme, les missions à l'étranger ou le système de transfert d'argent à travers des proches résidant aux États-Unis ou en Europe. Il s'agit, désormais, d'une véritable rupture d'égalité et d'un fossé, y compris visuel, esthétique et de formes de vie, entre ceux qui sont au cœur de ces circuits d'investissement, ceux qui en sont les relais et les agents, et la grande majorité de la population : non seulement en termes d'habillement, de possibilité d'acheter des biens de consommation durables importés (véhicules, électroménager, matériel informatique, etc.), mais également d'accéder, de fait, à la propriété et à employer des salariés.
Désormais, et de façon croissante, le « parti de Miami » ou « des États-Unis » et « le parti » se superposent au sens où les intérêts d'une fraction de la bureaucratie d'État pourraient parfaitement épouser ceux qui lorgnent avec impatience sur une restauration du capitalisme pleine et entière, des deux côtés du détroit de Floride [9]. En tout état de cause, la prolongation des négociations, quand bien même les prémisses seraient celles d'un « dialogue d'égal à égal » comme le défend Díaz-Canel, et l'approfondissement des concessions faites en direction de Washington et de la bourgeoisie cubano-américaine sapent de plus en plus les chances mêmes d'une possible résistance aux injonctions impérialistes.
Depuis les affaires Eric Garner (2014) et George Floyd (2020), après les raids et les meurtres de l'ICE, à Minneapolis, plus personne ne saurait ignorer le mode opératoire de la police, aux États-Unis, afin de « neutraliser » les personnes qu'elle cible : elle procède par étranglement quand elle ne leur tire pas directement dessus. Dans sa volonté de réaffirmer son rôle de gendarme en direction de son « arrière-cour » traditionnelle et vis-à-vis de ses concurrents, c'est le même procédé que l'administration Trump entend utiliser sur les multiples théâtres dans lesquels il est engagé ou, parfois, mal engagé. Pour le faire reculer à Cuba comme ailleurs, ce qui serait une immense avancée pour notre cause et celle des peuples du monde entier, il faudra redoubler de solidarité. C'est en ce sens aussi que, dans le sillage de la mobilisation qui s'est dessinée contre le génocide à Gaza ou contre l'agression américano-sioniste en cours contre l'Iran et le Liban, un mouvement anti-impérialiste de solidarité avec Cuba pourrait se renforcer. Les flottilles « Nuestra América », sur le modèle des flottilles pour Gaza, les manifestations en Europe et ailleurs pour Cuba, sont un premier pas en ce sens mais devraient être intensifiées en lien avec un mouvement antiguerre et contre le militarisme qui reste à construire. Pour être pleinement en capacité de dialoguer et d'être solidaire des seuls secteurs réellement intéressés par la défense des acquis de la révolution, les masses populaires cubaines, ce mouvement devrait s'inscrire en toute indépendance du cours restaurationniste pratiqué par la bureaucratie en place, à La Havane.
[1] [[Au cours des deux guerres d'indépendance opposant les patriotes cubains à la Couronne (1868-1878 et 1895-1898), l'Espagne mettra en place les premières méthodes de guerre proprement contre-insurrectionnelles qui seront par la suite appliquées par les autres puissances européennes aux prises avec des soulèvements ou des contestations de l'ordre colonial, en Afrique ou en Asie. Après 1896, le corps expéditionnaire espagnol va ainsi procéder à la « reconcentration » des populations civiles pour casser les liens entre les maquis et la population rurale, une politique qui sera par la suite reproduite par l'armée française en Afrique du Nord et qui représente, selon certains spécialistes, une première matrice des camps de concentration nazis. La « reconcentration » des populations dans l'Est de l'île va notamment conduire à une véritable situation d'indigence et de famine sur laquelle s'appuiera la presse étatsunienne pour mobiliser l'opinion publique en faveur d'une intervention de Washington en faveur de la « liberté » de l'île. Il est tragiquement ironique de constater, aujourd'hui, que c'est à nouveau l'arme économique, notamment alimentaire, qui est mobilisée par Washington pour essayer de tenter de détériorer un peu plus le lien entre la population et le gouvernement avec les conséquences que l'on sait en termes de sous-nutrition qui impacte une partie de la société.
[2] Obama avait alors fait le pari d'avancer dans une détente vis-à-vis de La Havane avec le rétablissement de relations diplomatiques entre les deux pays en 2015 et, un an après, la première visite d'un président étatsunien sur l'île depuis 1928. Il comptait accompagner cet assouplissement, d'un appui à une série de réformes économiques visant à favoriser le secteur des TPE, sur l'île, pour y fomenter un secteur pro-capitaliste et y gagner des soutiens pour éroder, en interne, la base sociale du régime cubain.
[3] Pour ce qui est des gouvernements de droite et d'extrême droite latino-américains, en effet, on applaudit à tout rompre et on suit à la lettre les directives du chef. Après le 7 mars et la tenue d'un Sommet pompeusement baptisé « Bouclier des Amériques », organisé en marge des organismes continentaux multilatéraux, pourtant déjà à la botte de Washington, l'administration étatsunienne a obtenu la validation de son programme pour le Venezuela et un soutien résolu à ses menaces à l'encontre de Cuba. Dernier exemple en date, après l'expulsion de l'ambassadeur cubain de Quito, en Équateur, le 4 mars, le président costaricain, Rodrigo Chaves Robles, a annoncé le 18 mars la rupture des relations diplomatiques entre San José et La Havane, véritable retour en arrière depuis la normalisation des rapports entre les deux capitales sous la présidence d'Oscar Arias puis de Laura Chinchilla, à partir de 2009.
[4] Jusqu'à la fin de l'année 2025, le Venezuela, qui avait déjà considérablement réduit son flux de brut en direction de Cuba, livrait l'équivalent de 25 000 barils/jours, l'équivalent du volume nécessaire pour couvrir les besoins des transports publics sur l'île, alors que les centrales thermo-électriques de l'île, qui assurent 40 % des besoins en électricité, en consomment 100 000/jour. À l'époque la plus faste des rapports entre Caracas et la Havane, la revente d'une partie de l'aide pétrolière vénézuélienne représentait, au même titre que le tourisme (en chute libre depuis la pandémie, avec 4 à 5 millions de visiteurs au milieu des années 2010 contre moins de un million en 2025) ou certaines industries de pointe dans le secteur bio-médical, une source importante de devises pour une île soumise à un embargo commercial et bancaire drastique, couplé à des lois extraterritoriales.
[6] Pour ce qui est des avancées du processus de restauration depuis le début des années 2020, on pourra se référer à T. Posado et JB Thomas, Révolutions à Cuba, de 1868 à nos jours, Paris, Syllepse, 2020, p. 141-157.
[7] On notera par ailleurs que selon les derniers sondages d'opinion, au sein de la communauté hispanique, 70 % de la population rejette la politique de l'administration républicaine actuelle en raison de ses choix en matière de politique migratoire et économique, autant d'alliés auxquels le mouvement ouvrier cubain pourrait se tourner.
[8] On songera ainsi aux manifestations nocturnes qui ont eu lieu dans plusieurs arrondissements ou quartiers populaires des grandes villes de l'île comme La Havane (10 de Octubre), Matanzas ou encore Santiago, de la mobilisation dirigé contre le siège du Parti communiste à Ciego de Ávila, le 13 mars, que les manifestants ont fini par incendier, sans parler des concerts de casseroles ou de bidons vides quasi quotidiens pour protester contre la difficulté à se procurer de la nourriture (le carnet de rationnement ou « libreta » devant même être prochainement remplacé par le gouvernement provincial havanais) ou avoir accès à l'eau qui n'arrive parfois que par camion-citerne.
[9] Parmi les multiples inconnues qui persistent, l'une, de taille, consiste à savoir de quelle façon cette restauration pourrait être conduite par la bureaucratie cubaine elle-même. Les modèles « chinois » ou « vietnamiens » ont permis à la bureaucratie au pouvoir à Pékin ou à Hanoï de devenir une nouvelle bourgeoisie sans se faire balayer dans le processus par l'ancienne diaspora ou bourgeoisie de Taïwan ou sud-vietnamienne. Mais dans le cas cubain, ces modèles paraissent moins praticables, compte tenu de la spécificité et de la puissance relative de l'ancienne bourgeoisie ayant fui après 1959 et se trouvant, aujourd'hui, aux États-Unis.