Nouvelle blanchisserie du CHU de Bordeaux : une « réhabilitation » qui cache (mal) de futures attaques contre les buandiers
Fri, 10 Apr 2026 19:23:09 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn mai 2027, les buandiers du CHU de Bordeaux déménageront dans une nouvelle blanchisserie dont les travaux ont déjà commencé. Derrière ce projet de « réhabilitation » du CHU, un manque de transparence qui cache mal une probable réduction des effectifs, des attaques contre les acquis sociaux ou l'ouverture au privé.

Depuis plus d'un mois désormais, les premiers coups de pelle ont commencé sur le site hospitalier de Haut-Lévêque, marquant le début de la construction du prochain lieu de travail des buandiers du CHU de Bordeaux. Si l'inauguration d'une nouvelle blanchisserie pourrait présager de meilleures conditions de travail, la forme juridique du nouveau groupement, déterminante pour l'avenir des agents, reste encore inconnue.
Une opacité qui cache une externalisation ?
En effet, la CGT Blanchisserie lance l'alerte sur le manque de transparence dans un communiqué. « Ce silence n'est pas anodin. Il traduit une volonté manifeste de contourner le débat, d'éviter toute confrontation avec les représentants du personnel et, surtout, de préparer en catimini des choix lourds de conséquences pour les agents. Derrière cette absence de transparence, nous voyons se dessiner le spectre d'une externalisation, d'une précarisation des emplois et d'une dégradation des conditions de travail » évoque le syndicat.
Les « conseils d'expression » invoqués par la direction pour se réunir avec les agents concernant le projet ne tiennent en réalité pas compte de leurs avis. C'est ce que dénonce Nicolas, buandier et militant CGT au micro de RP : « Lors de ces conseils nous n'avons aucun ordre du jour, aucun compte rendu, notre avis n'est que consultatif alors qu'il s'agit de nos vies et de nos emplois, on devrait être les premiers informés en plus d'avoir notre mot à dire sur les modalités du projet ».
Fin de l'accès à la titularisation, prestataires privés : la privatisation en ligne de mire
En effet, le groupement (gestion de différents acteurs) sur lequel va s'appuyer la direction pour définir le statut juridique de la nouvelle blanchisserie peut prendre deux formes différentes : un « Groupement Coopérative Sanitaire » (GCS) ou un « Groupement d'intérêt public » (GIP), qui pourrait devenir le nouvel employeur des agents, à la place du CHU. Ces statuts définitifs du groupement auront de nombreuses conséquences pour les agents, à commencer par la restriction de l'accès à la titularisation. Un statut de fonctionnaire de la fonction publique hospitalière qui garantit notamment la stabilité de l'emploi, des possibilités d'évolution, d'accès à la formation et des droits sociaux renforcés, entre autres.
Si le CHU souhaite changer la forme juridique, c'est aussi pour élargir le nombre de prestataires à la production de la nouvelle blanchisserie et obtenir un financement indépendant de l'administration de l'hôpital. Aujourd'hui, les 13 à 14 tonnes de linge que traitent les buandiers proviennent du CHU de Bordeaux (4 hôpitaux et 2 EHPAD) et le nombre de prestataires extérieurs au CHU est ainsi limité à 20%. Même si les prestataires de la nouvelle blanchisserie proviennent pour le moment tous du public, la mise en œuvre du groupement pourrait permettre à des prestataires privés d'entrer dans la danse.
Une logique de privatisation de la santé qui pourrait aboutir à la situation que subissent déjà les laborantines du même CHU. Alors qu'elles traitent les prélèvements et les analyses biologiques des patients des laboratoires extérieurs, permettant à l'établissement de réaliser des recettes importantes (10 millions d'euros en 2024), les techniciennes de laboratoire, elles, n'en tirent aucun bénéfice. C'est d'ailleurs ce qu'elles avaient dénoncé dans une grève très suivie, il y a tout juste un an, pour demander une prime de participation aux bénéfices.
Augmentation des cadences et casse des conditions de travail déjà très pénibles
Une augmentation du nombre de prestataires signifie aussi une augmentation de la production. La direction a pour ambition d'augmenter la cadence à 18 tonnes par jour contre 14 au total actuellement. Or, si la production doit augmenter, aucune embauche n'est prévue. Pire, les effectifs pourraient diminuer avec la modernisation de l'usine. C'est déjà ce qui s'est produit dans le nouveau laboratoire du CHU. À la blanchisserie, ce sont donc des dizaines de travailleurs qui pourraient être mis sur le carreau avec la modernisation de la chaîne de production, alors même que l'hôpital souffre d'un manque criant de personnel. Cela se traduirait entre autres par le non renouvellement des agents contractuels (CDD) ou le non remplacement des agents qui partent à la retraite.
Mais ce n'est pas tout. Ce que redoutent le plus aujourd'hui les travailleurs de la blanchisserie c'est la perte de leurs acquis, fruit de leurs luttes victorieuses des dernières années. En effet, ce secteur ouvrier de la santé qui dispose d'un syndicat combatif apparaît clairement comme un caillou dans la chaussure des responsables de la blanchisserie et de la direction du CHU de Bordeaux.
C'est ce que met en avant la secrétaire générale de la CGT Blanchisserie, Marie-Laure Charchar : « Le rapport de force que nous imposons depuis des années nous a permis d'améliorer nos conditions de travail. Même si nous avons encore beaucoup à gagner, demain la direction peut nous faire sauter la reconnaissance de la pénibilité au travail, les postes fixes, ou même diminuer nos temps de pauses en plus de faire disparaître le local syndical ». En 2023, dans un contexte national de répression syndicale, la direction avait d'ailleurs dû reculer face à la mobilisation des travailleurs et du syndicat alors qu'elle tentait de fermer le local syndical.
Des gestes répétitifs à l'accélération des cadences avec les machines en passant par l'environnement extrêmement bruyant et la poussière du linge qui flotte dans l'air, entraînant des asthmes chroniques chez les agents, ou encore les fortes chaleurs l'été et le grand froid l'hiver dans l'usine en tôle, l'activité quotidienne d'un buandier présente des conditions de travail difficiles alors que ces travailleurs essentiels au bon fonctionnement de l'hôpital sont déjà précarisés par des salaires qui n'excèdent pas 1400€ net/mois même après 20 ans d'ancienneté. Ces nouvelles attaques pourraient ainsi aggraver significativement la situation.
Dans ce contexte, le manque de clarté de la direction laisse présager du pire pour les petites mains invisibles de l'hôpital. Ce projet qui vise, prétendument, à « assurer la pérennité du linge du CHU de Bordeaux en modernisant les locaux et les installations techniques tout en intégrant la transition écologique » et « améliorer la qualité de vie au travail des personnels » cache ainsi mal la volonté de la direction de s'attaquer à celles et ceux qui lavent le linge au quotidien.
Enfin, les 40 millions d'euros de déficit que la direction veut faire payer aux travailleurs hospitaliers et aux usagers n'arrangent rien. Le plan de retour à l'équilibre (PRE) a déjà vu son lot d'attaques contre les blouses blanches avec des heures supplémentaires non payées ou dernièrement la volonté d'imposer les vacances par la direction entrainant un premier mouvement de grève le 25 mars dernier.
Une réunion aura lieu prochainement pour éclairer la situation. En attendant, du côté des buandiers tous les scénarios sont ouverts concernant leur avenir. Alors, comme le met en avant la CGT Blanchisserie dans son communiqué, il est nécessaire pour les travailleurs « d'exiger la transparence totale sur la forme juridique du projet du futur dispositif, une communication détaillée des effectifs, des statuts et des conditions de travail envisagés, des garanties écrites sur le maintien de tous les emplois et des droits à titularisation, et celles du maintien de tous les acquis, du statut de buandier, la reconnaissance de la pénibilité du métier et le maintien des titularisations. »
Depuis des dizaines d'années, l'hôpital est en première ligne des attaques budgétaires des gouvernements successifs. À l'heure actuelle, les plans d'austérité généralisée s'attaquent aux services publics pour mieux investir dans la militarisation. Il faut construire une riposte d'ensemble et la solidarité la plus large possible avec les travailleurs concernés et avec les buandiers du CHU de Bordeaux. De l'argent pour la santé, pas pour l'armée ! Stop au mépris des conditions de travail : c'est aux travailleurs de décider !
Crédit photo : CGT Blanchisserie