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Violences sexuelles dans le périscolaire à Paris : derrière le bruit médiatique, le silence des institutions

Fri, 10 Apr 2026 18:16:12 CEST

Révolution Permanente

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À Paris, les révélations de violences sexuelles dans le périscolaire s'accumulent et révèlent un système, marqué par l'omerta, le mépris de la parole des enfants et la casse de l'école et des services publics. Décryptage de la violence systémique d'une institution qui laisse faire, et des réponses nécessaires pour y mettre fin.

Les débats de la campagne pour la mairie centrale de Paris ont largement tourné autour des très nombreux cas de violences sexuelles recensés ces dernières années dans le périscolaire parisien, conséquence d'une crise structurelle profonde du système et de la casse de l'école en cours.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : rien qu'en 2025, 16 animateurs ont été suspendus pour des suspicions de faits à caractère sexuel et 15 enquêtes judiciaires ont été ouvertes en maternelle. Au total, ce sont des dizaines de dossiers et environ 60 enquêtes en cours auxquelles s'ajoutent 150 saisines de la Défenseure des enfants de la Ville depuis sa création mi-décembre 2025. Sur 10 ans, 128 animateurs ont été suspendus pour des faits de violences similaires.

Ces statistiques massives recouvrent surtout des faits d'une violence extrême, touchant des enfants parfois âgés de seulement 3 ans. Les témoignages évoquent des violences sexuelles répétées, commises dans des lieux isolés comme les toilettes, et rendues possibles par des rapports d'autorité qui se développent à l'intérieur de l'institution scolaire. Des parents décrivent des actes glaçants, de « introdu[ction d']une seringue dans les parties intimes » au « contact avec le sexe d'un adulte qui éjacule », créateurs pour les victimes d'énormes troubles psychologiques et physiques.

Ces affaires concernent plusieurs établissements à travers Paris, avec souvent plusieurs victimes dans une même école, et dessinent ainsi le visage d'un système incapable de protéger les enfants qui lui sont confiés.

L'affaire la plus récente date d'il y a à peine quelques jours et révèle que 3 hommes, dont 2 animateurs, ont été interpellés pour des agressions sexuelles sur 12 enfants âgés de 3 à 9 ans, dans les écoles Vigée-Lebrun, dans le 15e arrondissement, et Grands Champs, dans 20e arrondissement. Ailleurs, comme à l'école maternelle Alphonse-Baudin dans le 11e arrondissement, un animateur est soupçonné d'atteintes et d'agressions sexuelles sur 9 enfants tandis qu'à Saint-Dominique, dans le 7e arrondissement, l'accumulation des alertes a conduit à des suspensions en série de 9 agents en février.

Alertes ignorées et silence organisé, ou la création de l'omerta

Un des éléments les plus accablants réside dans l'inaction de la mairie de Paris, puisque dans de nombreux cas, les signaux existaient bien avant que les violences sexuelles ne soient reconnues. Les familles dénoncent aujourd'hui en ce sens une véritable « loi de l'omerta ».

Dans une école du 7e arrondissement, des parents décrivaient dès septembre un climat extrêmement préoccupant : cris constants, punitions humiliantes avec des enfants enfermés seuls dans le noir. Pourtant, lors des réunions avec l'administration, les faits sont minimisés et les parents rapportent que « le représentant de la Caspe [l'échelon local de la direction des affaires scolaires de Paris pour activités péri et extrascolaires] - n'a rien dit sur les punitions et a précisé qu'il fallait calmer les enfants qui font trop de bruit ».

Le décalage entre les alertes des familles et la réponse institutionnelle est flagrant : « La mairie nous parle des premières plaintes et là, une mère lève la main en disant : “Je ne comprends pas, j'avais déjà fait un signalement en septembre” ».

Dans plusieurs cas, ce silence ne relève même plus de l'inaction mais d'une stratégie assumée, puisque des parents affirment avoir été explicitement invités à taire des faits de violences sexuelles : « Vous nous aviez demandé de ne rien communiquer ». Certains parents se sont même vu répondre qu'il ne fallait pas « porter atteinte à la carrière » des agents mis en cause.

À cela s'ajoute la pratique du simple déplacement des agents signalés. Un animateur dénoncé à Saint-Dominique a ainsi été muté dans un autre établissement sans suivi, avant de faire l'objet de nouvelles plaintes pour viol sur mineur.

Et la parole des enfants continue sans cesse d'être remise en cause. La cheffe du parquet des mineurs de Paris va jusqu'à évoquer tranquillement des « effets d'entraînement » et une « inquiétude contagieuse », jetant un soupçon sur la véracité des témoignages et participant donc directement à la disqualification de la parole des enfants et de leurs parents.

Pourtant, les alertes existent depuis longtemps : dès 2015, un rapport de l'Inspection générale pointait déjà le « manque de procédures prédéfinies […] en matière de prévention et pour faire face à ces situations » - et rendait des recommandations restées largement lettre morte.

Derrière l'agitation politique, l'absence de réponses réelles aux violences

Si ces violences sont aujourd'hui au cœur du débat public, ce n'est pas parce que les institutions ont enfin pris la mesure du problème, mais bien parce qu'elles y ont été contraintes par l'ampleur médiatique récente autour des témoignages, dans le contexte des municipales.

D'une part, c'est la diffusion d'une enquête de Cash Investigation sur les « Dérives cachées dans nos écoles » qui a contribué à faire émerger la question dans le débat public - dans laquelle Patrick Bloche, alors 1er adjoint chargé de l'éducation, qualifie honteusement ces violences de « dysfonctionnements » et évoque de simples « mauvaises habitudes ».

D'autre part, à mesure que les révélations se sont accumulées fin 2025 et début 2026, le sujet s'est imposé comme un thème central de la campagne municipale jusqu'au scrutin.

Pour autant, loin de permettre un débat de fond sur les causes structurelles, elles ont été largement captées par des logiques d'affrontement politicien, dont l'illustration flagrante a été le face-à-face entre Emmanuel Grégoire et Rachida Dati pendant la campagne, tous deux se renvoyant la responsabilité d'un système qu'ils ont pourtant contribué à maintenir.

Dati a ainsi dénoncé un « scandale absolument choquant » et un « bilan désastreux », en mettant en avant des défaillances individuelles (comme des incompétences de recrutement), tout en défendant les politiques austéritaires qui détruisent les services publics et donc les moyens de lutter contre ces violences.

Face à ces attaques, Grégoire a adopté durant la campagne une ligne défensive, affirmant qu'il « n'est plus en charge » et « n'a jamais été en charge de ce sujet », tout en promettant de « tout revoir ». Une défense fragile de la part de Grégoire, qui a occupé pendant 6 ans le poste de premier adjoint de la mairie d'Hidalgo, et qui est responsable du bilan profondément austéritaire de la municipalité, accusée d'avoir laissé perdurer ces situations.

Du côté de ses revendications, aucune augmentation significative des moyens n'a été clairement proposée. Alors que Grégoire est devenu maire de Paris, il n'y a rien à attendre du Parti socialiste, qui a voté le budget 2026 et ses coupes austéritaires dans l'éducation et les services publics qui ont directement contribué à la dégradation des conditions d'encadrement des enfants. Au niveau local, les offensives antisociales du PS contre le périscolaire et les services publics se sont illustrées à Saint-Denis-Pierrefitte notamment par la suppression des espaces jeunesse par Mathieu Hanotin.

Et les annonces faites ce vendredi 3 avril par Grégoire confirment cette ligne de demi-mesures. Au-delà de la décision de mettre fin au poste de défenseure des enfants de la Ville au motif « qu'il existe déjà un défenseur des enfants au niveau national » - une décision absurde qui revient à affaiblir un outil local tout juste mis en place et déjà saisi à de nombreuses reprises -, il propose notamment de créer une « commission indépendante » et une « cellule d'écoute et de signalement ». Autant des dispositifs présentés comme des avancées mais qui restent, pour l'heure, très opaques.

Par exemple, la commission est dite « indépendante » sans qu'aucune information ne soit donnée sur sa composition réelle, sinon qu'elle serait de « type CIIVISE » - ce qui ne garantit en rien son autonomie vis-à-vis des institutions mises en cause (et qui n'a rien de rassurant au vu de ses dysfonctionnements internes depuis 2023).

Surtout, à l'image de ce que souligne le SUPAP-FSU (principal syndicat d'animateurs et animatrices de Paris), ces mesures sont « dérisoires en l'absence de revalorisation salariale, de personnels dédiés à l'hygiène corporelle en maternelle, de création de postes de titulaires par “centaines” ou faute de réduction des taux d'encadrement (1 adulte pour 12 enfants en élémentaire) », notamment.

Au-delà du périscolaire, une violence enracinée dans toute l'institution

Ce que révèlent les affaires parisiennes ne peut être compris que comme inscrit dans une réalité beaucoup plus large : celle de violences sexuelles systémiques au sein de l'ensemble de l'institution scolaire.

D'un côté, ces violences ne s'arrêtent pas au « péri » mais traversent toute l'Éducation nationale : des enseignants sont régulièrement mis en cause dans un contexte d'omerta tout aussi profond, où l'institution protège sa propre stabilité plutôt que les victimes en allant jusqu'à muter des professeurs pour avoir dénoncé des VSS sur des élèves.

De l'autre, ces violences ne s'arrêtent pas non plus à l'école publique. C'est même tout le contraire : les établissements privés, largement financés et couverts par l'État, en sont eux aussi traversés, et souvent dans des proportions encore plus massives. Les révélations récentes en ce sens sont accablantes : à Notre-Dame-de-Bétharram où une centaine de dépositions évoquent un vaste système de pédophilie et de pédocriminalité ; au collège Rambaud de La Brède en Gironde, où les témoignages décrivent des scènes de terreur à base de viols et de fellations forcées ; ou encore à Saint-Gènes à Bordeaux, où 36 victimes ont été recensées, dont 17 viols sur des jeunes filles de 9 à 11 ans.

Selon le rapport public 2023 de la CIIVISE, 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles (5,4 millions d'adultes en ont été victimes durant leur enfance) dont 11 % dans des institutions comme le cadre scolaire / d'apprentissage où c'est plus d'1 enfant en situation de handicap sur 2 (55 %) qui a subi des violences. Lorsqu'elles ont lieu à l'école, 13 % des victimes changent d'établissement, jusqu'à 18,7 % dans les centres de loisirs, et 42,6 % « perdent beaucoup d'amis ».

C'est parce que l'institution scolaire est en elle-même structurée par des rapports de domination patriarcale et de contrôle des corps, elle est un terreau plus que fertile à la survenance de violences sexistes et sexuelles - d'autant plus facilitées que les enfants occupent une position de dépendance totale où leur parole est disqualifiée.

La faiblesse (quand ce n'est pas l'absence) de l'éducation à la vie affective et sexuelle en est aussi une illustration, puisque le programme EVARS lui-même est, depuis la rentrée 2025, le fruit d'un compromis avec l'extrême droite.

À cela s'ajoute la transformation de l'école sous l'effet des politiques néolibérales qui entraîne la précarisation des personnels, des situations de sous-effectif et un manque de formation chroniques : autant de facteurs qui fragilisent les conditions d'encadrement et ouvrent la voie à des situations de violence. Le périscolaire parisien en est un exemple extrême avec un recours massif à des vacataires, un turnover important, des formations parfois réduites à quelques jours quand elles ont lieu, ce qui est rarement le cas.

Le co-secrétaire de la Supap-FSU déclarait ainsi en novembre : « Depuis peu, on a obtenu que les collègues vacataires nouvellement employés aient une heure de formation avant d'être envoyés auprès des enfants. Mais on réclame une formation sur les violences sexistes et sexuelles pour tous les agents, pour l'instant prévue pour les REV [Responsables Éducatifs Ville] uniquement ».

Dans ces conditions, non seulement la prévention est inexistante tandis que les mécanismes de contrôle et de protection sont profondément défaillants.

Contre les réponses répressives, allier mesures d'urgence et transformation radicale du système

Face à l'horreur des faits, la tentation peut être grande de répondre uniquement par des mesures répressives. Mais ces réponses, largement mises en avant par les institutions, passent à côté de l'essentiel : l'approche punitive présente des limites majeures en évitant toujours de s'attaquer aux conditions qui rendent possibles ces violences et en laissant intacte la structure qui les rend possibles. Dans le cas du périscolaire parisien, ce sont bien les institutions de l'Etat qui ont ignoré les alertes et déplacé les agresseurs. L'approche punitive peut même avoir des effets contre-productifs puisqu'en renforçant la verticalité et le contrôle, elle peut dissuader les signalements.

À l'inverse, une réponse efficace doit s'attaquer aux racines du problème : les rapports de domination, le manque de moyens, l'absence de formation, et surtout l'exclusion des premiers concernés - enfants, familles, personnels éducatifs - des processus de décision, Des expériences en ce sens existent déjà. Par exemple, il y a un an dans le Val-d'Oise, des personnels scolaires ont créé des espaces contre les violences sexistes et sexuelles et proposé une prise en charge alternative, en donnant un rôle actif aux jeunes eux-mêmes. C'est ce type d'approche qui permettra de briser réellement la « loi du silence » : en construisant des espaces d'expression, de prévention et de prise en charge indépendants pour l'ensemble des enfants et adolescents.

Face à l'inaction des institutions, les familles et les collectifs se sont d'ailleurs organisés elles-mêmes dans des structures comme SOS Périscolaire ou #MeTooEcole qui jouent un rôle important en documentant les violences, en accompagnant les victimes et en tentant de structurer la mobilisation.

Elles veulent briser l'omerta, traiter réellement et rapidement les signalements et garantir la sécurité des enfants. Ces revendications sont largement soutenues, comme le montre la mobilisation de plus de 22 000 personnes qui demandent une enquête globale sur le périscolaire. Cependant, si elles constituent un point d'appui, elles se heurtent au refus persistant des élus de remettre en cause des structures mêmes qui ont permis ces violences.

Alors, face à ce constat, il faut s'attaquer directement au système qui produit et invisibilise ces violences et revendiquer des mesures d'urgence.

D'abord, à rebours des vaines stratégies d'interpellation des élus, pour briser le silence institutionnel et mettre fin à l'impunité, nous devons exiger la mise en place d'une commission d'enquête à Paris composée de façon transparente par les victimes, les familles et les travailleur·euses de l'éducation, indépendante des directions et des institutions qui ont montré qu'elles protégeaient d'abord leur propre fonctionnement.

Ensuite, la précarité massive des postes du périscolaire étant un facteur central de l'incapacité à prévenir et traiter les violences, il faut des embauches massives et la titularisation de l'ensemble des personnels travaillant dans les écoles. Le tout en limitant la taille des classes, pour permettre une attention réelle portée aux enfants.

Ces mesures nécessitent des moyens. C'est pourquoi il faut exiger l'abandon immédiat des politiques d'austérité, notamment du budget 2026 qui prévoit la suppression de plus de 4000 postes d'enseignant·es et de 3000 postes d'AED. Il faut des investissements massifs, financés sur les profits du patronat, et la redirection des budgets austéritaires, et notamment militaires, dans l'éducation, mais aussi la santé ou les transports.

Enfin, la prévention ne peut être effective sans une véritable éducation à la vie affective et sexuelle, qui doit être repensée en profondeur et construite avec les élèves et leurs familles, pour permettre d'aborder concrètement les questions de consentement, de violences et de rapports de domination, dès la maternelle.

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