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Centrale de Paluel, un chantier à risque. Récit d'un travailleur du nucléaire

Thu, 09 Apr 2026 16:58:26 CEST

Révolution Permanente

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Le chantier de modification du réacteur nucléaire n°1 de Paluel, en Normandie, a débuté il y a quelques semaines mettant sous tension les équipes d'EDF et des nombreuses entreprises prestataires. Entre la pression au respect des coûts et des délais et le recours massif aux entreprises de sous-traitance, la santé et la sécurité des travailleurs sont un enjeu capital face aux patrons du nucléaire.

Dans le secteur, tous les regards sont tournés vers la Normandie : il s'agit de la première centrale 1300 MW à modifier son installation afin d'atteindre les exigences de sûreté imposées par l'Autorité de Sureté Nucléaire (ASNR), pour permettre à EDF d'exploiter le réacteur au-delà de ses 40 ans d'existence. Pour donner un ordre de grandeur, l'effectif de la centrale double, plusieurs milliers de travailleurs se déplacent sur quelques semaines ou quelques mois afin de réaliser les travaux de chaudronnerie, robinetterie, électricité, câblage, etc.

Le planning est serré, les enjeux économiques pour EDF sont rappelés régulièrement : chaque jour d'arrêt du réacteur (où celui-ci ne met pas son électricité sur le réseau) est un manque à gagner pour la boite de plusieurs millions d'euros. Autant dire que tout retard est scruté et doit être justifié. Cela ajouté à l'ampleur des chantiers - par exemple, la modification du contrôle-commande du réacteur est chiffré à plusieurs centaines de millions d'euros -, la pression est forte pour respecter les délais et ne pas trop dépasser les coûts prévus. Mais cela peut-il être compatible avec la sécurité des travailleurs et travailleuses sur place ?

En effet, les risques sont nombreux sur ce chantier, en plus de la particularité du risque d'irradiation liée à l'installation nucléaire. EDF vient d'ailleurs d'être condamné, mercredi 4 février, pour homicide involontaire suite au décès en 2019 de Joel Gallego, un chauffeur, écrasé par l'une des caisses qu'il venait livrer sur le site de Paluel. Malgré les paroles de la direction qui affiche la santé des travailleurs comme objectif prioritaire, les accidents sont réguliers et la fatigue et le ras-le bol se font sentir.

Le marché des travailleurs du nucléaire

Toutes les semaines, c'est le même quotidien pour ces travailleurs du nucléaire : le planning de la semaine suivante arrive, décidant du site nucléaire où ils seront envoyés (souvent le périmètre est national). Trouver un appart ou une chambre d'hôtel, le trajet, et le retour pour le weekend. Selon les besoins, l'organisation des équipes peut passer en 3x8. Quelle que soit l'entreprise, le deal reste le même, le temps contre l'argent. D'ailleurs, tous les anciens le disent, c'est dur de faire ça longtemps : les trajets épuisent, les amis s'éloignent, la relation amoureuse en prend un coup. Bref, la vie et les projets sont mis entre parenthèses pour aller courir sur les chantiers aux quatre coins de la France.

Au final, les mêmes têtes se recroisent dans les chantiers et c'est tout un réseau de travailleurs qui se constitue. D'ailleurs, à la fin de la journée, tout le monde se retrouve au même bar du village de Saint Valéry en Caux. En période d'arrêt de tranche, loger tout le monde relève aussi d'un petit défi : les travailleurs doivent trouver dans le privé et les logements sont saturés. Pour ceux qui n'ont pas pu prévoir suffisamment en avance, il faut parfois partir jusqu'à Rouen pour trouver un logement et faire une heure de route pour rejoindre la centrale. Parfois, les logements sont à la limite de l'insalubrité, bruyants, etc. Les locaux sont aussi impactés : les appartements sont transformés en AirBnB, faisant grimper les prix de l'immobilier. En effet, les chantiers vont se poursuivre sur plusieurs années sur les quatre réacteurs de Paluel.

La sous-traitance : une aubaine pour les patrons

Ce qui étonne le plus sur le chantier, c'est le nombre d'entreprises de sous-traitance. Si certaines sont historiquement liées à EDF comme Framatome, ou font du nucléaire leur cœur de métier comme Assytem, ou Orano, d'autres réalisent des travaux pour toutes sortes d'industries comme SPIE, Ardatem, GME,etc. La grande majorité des travaux sont d'ailleurs réalisés par ces boites de sous-traitances, EDF étant le client qui réalise la surveillance de ces travaux. Cela crée une division importante : EDF est vu comme le client contrôlant, donnant des ordres sans avoir parfois les compétences techniques nécessaires et les prestataires comme ceux qui essaient de fournir le moins de travail possible quitte à rogner sur la qualité. Parfois les travaux sont réalisés sur plusieurs niveaux de sous-traitance. Cette division des travailleurs masque les profiteurs de ce système. Spoiler alert, ce ne sont pas les travailleurs, ni d'EDF, ni de la sous-traitance.

Cela fait une vingtaine d'années que le recours à la sous-traitance a explosé. Pour EDF, il s'agit de bénéficier de plus de flexibilité. Pour le patronat de toute cette galaxie d'entreprises, ce sont des bénéfices aux actionnaires, à l'image de WestingHouse France réalisant plus de 40 millions de bénéfices sur l'année 2024. Pour les travailleurs du secteur, cela se traduit par plus de précarité. En effet, EDF reste une entreprise dont les salariés ont un statut qui leur garantit certains droits (statut gagné à la sortie de la seconde guerre mondiale, lorsque le rapport de force était favorable aux travailleurs), bien que les réformes des gouvernements successifs aient érodé ces droits (à l'image de la perte du régime de retraite). La multiplication des boites de sous-traitance permet d'abord d'avancer un argument idéologique sur le « privilège » du statut EDF. Qu'il faudrait donc homogénéiser par le bas. C'est aussi évidemment une manière de recruter pour le secteur à moindre coût. Bref, c'est l'ensemble des conditions de travail des salariés du secteur qui sont dégradées.

Santé et sécurité, les travailleurs en première ligne

Le recours à la sous-traitance permet également d'afficher une politique de santé au travail « clean ». En effet, si tous les travaux à risque sont délégués aux prestataires, EDF peut bien se gargariser d'un zéro accident. C'est d'ailleurs la défense que la boite a avancé lors du récent procès de la mort d'un travailleur. Selon Paris-Normandie : « EDF avait contesté toute responsabilité dans la mort du chauffeur routier, expliquant avoir délégué ses obligations de sécurité à une société de prestation tierce dans le cadre d'un contrat de prestation signé en 2014 ». Même si cela n'a pas convaincu les juges, l'argument reste pratique. En tout cas, les accidents du chantier concernent principalement les prestataires : doigt fracturé, genou abimé, accident de levage etc. Sans compter les dommages liés à l'exposition prolongée aux radiations. D'après une étude datant de 2018, 80% de la dose reçue le serait par des prestataires. Alors certes, les doses sont faibles mais la répartition montre bien qui sont les travailleurs de première ligne. Pour résumer : EDF sous traite ses travaux à risques à des entreprises prestataires, moyennant des contrats bien payés qui permettent d'alimenter le portefeuille des actionnaires, tout cela sur le dos des travailleurs du secteur.

Enfin, et c'est une question qui revient régulièrement dans les équipes, c'est le risque pour l'installation. En effet, le recours à plusieurs niveaux de sous-traitance ainsi qu'à une surveillance qui se complexifie favorise les erreurs. La pression quant au respect des délais et des coûts entraine également une dilution des responsabilités : personne ne veut prendre la responsabilité de l'arrêt ou du retard du chantier. Ce sont les deux raisons qui ont été pointées du doigt par le rapport commandé par le CHSCT du site lors de la chute du Générateur de Vapeur (énorme échangeur de plus de 400 tonnes et de 22 mètres de long) il y a dix ans, dans l'un des bâtiments réacteur de Paluel. Un incident qui n'a pas eu de conséquences humaines ou en termes d'irradiation par chance mais qui questionne en profondeur les pratiques du milieu.

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