« Kingia » : l'Etat lance une nouvelle opération sécuritaire contre les plus précaires à Mayotte
Thu, 09 Apr 2026 19:33:27 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalMercredi, la préfecture de Mayotte a annoncé lancer l'opération Kingia contre l'économie et l'habitat informel. Une nouvelle offensive sécuritaire contre les habitants les plus précaires de l'île, dans la continuité de Wuambushu et de Place Nette.

Cette semaine, préfecture de Mayotte a annoncé le lancement de l'opération Kingia jusqu' à la fin du mois de mai. Un nom pour le moins cynique, car ce mot signifie « protéger » en shimaoré, alors qu'il s'agit d'une nouvelle offensive sécuritaire et xénophobe. La ministre des territoires dits d'Outre-mer, Naïma Moutchou, avait déjà annoncé dans un entretien accordé à LCP la semaine dernière une nouvelle opération de type « Place nette » à Mayotte qui devait démarrer dans les prochains jours.
L'opération se situe dans la continuité des précédentes opérations policières et militaires : on se souvient du déploiement de Wuambushu 1 et 2 en 2023 puis en 2024, ainsi qu'au premier « Place nette » cette même année, au mois d'avril. Cependant, il faut souligner une spécificité de cette opération, qui cette fois ne vise pas seulement les habitants sans-papiers, mais l'ensemble des travailleurs précaires et des classes populaires, en ayant pour objectifs principaux la lutte contre l'économie informelle et l'habitat illégal. Cette offensive vise donc les habitants les plus précaires de l'île, qui subissent des coupures d'eau, le mal logement et la vie chère, des conditions de vie propres à la gestion coloniale et aggravées depuis le passage du cyclone Chido.
L'opération Kingia comme réponse sécuritaires aux conséquences du cyclone Chido
A Mayotte, le contraste entre les moyens investis dans les opérations sécuritaires et la réalité quotidienne de la population est saisissant : un an après Chido, de nombreux habitants témoignent encore de l'inaccessibilité à un logement salubre, à l'éducation ou encore à l'eau. Les coupures d'eaux répétées, qui avaient déjà lieu avec la catastrophe se sont intensifiés depuis, et poussent certains Mahorais à des gestes de désespoir : l'un d'eux s'est filmé en train de se doucher dans les locaux de la Mahoraise des eaux, organisme chargé de la distribution de l'eau sur l'ile pour dénoncer publiquement l'incapacité des infrastructures à répondre aux besoins les plus élémentaires de la population.
Cette opération Kingia s'inscrit dans la lignée de la gestion ultra sécuritaire des conséquences du cylone Chido, qui s'est abattu sur Mayotte en décembre 2025 : alors que les habitants venaient de subir une catastrophe naturelle d'ampleur, la priorité du gouvernement a été de dépêcher un contingent policier et militaire pour faire appliquer un couvre-feu, et de conditionner la vente de tôles pour reconstruire les maisons à une pièce d'identité, une manière détournée de faire la chasse aux sans-papiers.
Une politique brutale légitimée par les récentes lois relatives à Mayotte : d'abord, la loi d'urgence votée en février 2025, qui autorise le contournement de règles d'urbanisme pour faciliter les démolitions et les expulsions, puis par la loi de refondation Mayotte votée le 10 juillet 2025, qui entérine des dispositifs sécuritaires et xénophobes dérogeant au droit commun : durcissement des conditions d'obtention de certains titres de séjour, création de centres de rétention « familiaux » pour enfermer les enfants et leurs familles en CRA, alors que l'Etat français enferme déjà près de 2 000 enfants chaque année. Sept mois après le cyclone, cette loi a mis fin au droit inconditionnel à un relogement suite aux destructions des bidonvilles par l'État.
Une politique xénophobe au service de la militarisation de Mayotte
Quatre mois après Chido, le gouvernement annonçait l'installation d'une seconde base militaire qui abriterait le commandement de la gendarmerie. Un projet qui illustre la centralité de Mayotte et des autres territoires sous domination coloniale française dans la militarisation. En effet, les différentes opérations sécuritaires visant les personnes sans-papiers qui sont menées dans les colonies et tout particulièrement à Mayotte, justifient le déploiement de toujours plus de forces armées, mais aussi de moyens matériel, financier et législatif, qui servent in fine à maintenir l'ordre colonial et à réprimer toute contestation sociale, comme en témoigne la violente répression des révoltes en Kanaky au mois de mai 2024 contre le dégel du corps électoral, ou encore les mobilisations contre la vie chère en Martinique la même année.
Mayotte, souvent présenté comme un territoire à « problèmes » par la classe politique et les médias bourgeois, est en réalité un maillon essentiel de l'impérialisme français : l'île est située dans le canal du Mozambique, véritable autoroute maritime mondiale : environ 30 % du pétrole brut mondial transite dans cette zone, et plus de 5 000 navires par an empruntent ce chemin maritime qui relie directement l'Asie, l'Afrique australe et l'Europe. À cela s'ajoutent les immenses réserves de gaz offshore découvertes au large du Mozambique et exploitées par Total. Une position qui est donc plus que jamais stratégique comme en témoigne la guerre impérialiste en Iran et la centralité du détroit d'Ormuz : si le canal du Mozambique n'a pas encore la même importance qu'Ormuz, il s'y joue des enjeux similaires : dès qu'un passage maritime devient crucial pour les échanges mondiaux, les puissances impérialistes cherchent à le contrôler, à le militariser et à verrouiller les territoires environnants. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre la succession d'opérations sécuritaires à Mayotte : Wuambushu, les opérations « Place nette » et les lois récentes votées garantissent la domination coloniale de l'île, et ce sont les populations locales qui se retrouvent prises dans ces politiques d'exception, de surveillance et de répression.
Alors que Naïma Moutchou a affirmé être « pour aller plus loin » en matière d'immigration et vouloir « a minima suspendre le droit du sol, le temps de la reconstruction », il faut s'opposer à cette politique migratoire meurtrière : le mois dernier, dix-sept migrants se sont noyés en tentant de rejoindre Mayotte. Des morts qui sont le résultat dans le continuum de la violence coloniale racontée dans Mayotte : île sous domination. Ce documentaire, produit par le Collectif d'action judiciaire et les Editions communard.e.s, donne la parole aux habitantes et habitants, qui à travers leurs témoignages dévoilent la réalité de la gestion coloniale de l'île, et les effets concrets des politiques d'exceptions et du droit comme instrument de contrôle.
À Toulouse, lors d'une projection du film, le chercheur en sciences sociales Mathieu Rigouste, auteur de La guerre contre les peuples, a rappelé avec précision le rôle joué par la « mécanique impériale » qui structure les politiques françaises depuis des décennies. Les dispositifs répressifs, qu'il s'agisse des armes utilisées en manifestation, des techniques de maintien de l'ordre ou de l'arsenal juridique, sont d'abord expérimentés dans les colonies, mais aussi dans les prisons, aux frontières et dans les quartiers populaires. Cette logique s'inscrit dans une longue histoire : de la Kanaky à l'Indochine, de la guerre d'Algérie au néocolonialisme en Afrique, la police française s'est façonnée comme une police de guerre tournée contre les populations dominées. Avec l'opération Kingia se joue donc le renforcement de l'appareil de répression d'Etat et de l'impérialisme français contre lequel nous devons lutter, en exigeant la fin cette opération, l'abrogation de toutes les lois xénophobes et d'exception coloniale, ainsi que la régularisation de tout les sans-papiers.