Les Noir·es, la politique et la planète des singes
Fri, 03 Apr 2026 23:37:05 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalA propos du racisme débridé contre les élus noirs et l'animalisation comme outil de mise à l'écart des racisés en politique.

« Dans les films, les Noirs meurent toujours en premier ». J'ai grandi en me disant ça. Dans le film La planète des singes (1968), ce n'est en effet pas différent : le personnage noir meurt dès les premières minutes. Dans ce film critique de l'humanité, où les singes (ou les grands primates, pour être dans la thématique actuelle) incarnent la civilisation et les humains l'animalité, le personnage noir n'a même pas eu le privilège d'être traité longtemps comme un animal. Mais bon, ça reste un film, il ne faut pas chercher la malice là où il n'y en a pas, n'est-ce pas ? En effet, dans ce film, les singes civilisés sont très inquiets de découvrir un humain qui parle. Ils se demandent s'il s'agit vraiment d'un humain ou d'un mutant, sur lequel des singes scientifiques auraient trafiqué quelque chose dans son cerveau. Peut-il être comme nous ?
La société des singes y semble malgré tout limitée, incapable d'imaginer que les choses puissent défier leurs croyances profondes. Par conséquent, les singes sages sont chargés de veiller à ce que rien ne chamboule l'ordre établi : si les humains sont capables de parler et de se développer intellectuellement, il faut surtout les en empêcher, les écarter, voire les éliminer !
Mais ça reste des singes. Mais ça reste un film. La vie réelle, c'est autre chose. En France, par exemple, les singes ne parlent pas. En revanche, on donne largement la parole à ceux qui tiennent à parler de grands singes, de mâles dominants, de meutes, au milieu d'analyses de résultats électoraux où, par pur hasard, des candidats noirs ont remporté des élections. Mais attention, évidemment, personne ne prétend comparer ces maires noirs nouvellement élus à des primates !
En effet, plus le racisme fait partie de l'idéologie dominante, plus celui-ci devient « sens commun », plus facilement il peut s'occulter derrière des discussions « banales et innocentes ». Comment expliquer que ces candidats noirs aient gagné dans des communes où l'on a entassé des milliers de travailleurs pauvres, dont une grande partie vient des anciennes colonies de l'empire français ? Inexplicable, n'est-ce pas ? Il doit y avoir une réponse du côté du règne animal. Peuvent-ils être comme nous ?
Ce procédé raciste d'animalisation n'est qu'un révélateur de la profonde et structurelle négrophobie qui existe parmi les classes dominantes en France ; racisme qu'elles distillent sur l'ensemble de la société. Cette négrophobie, un type de racisme très spécifique, est essentiellement liée à l'une des premières grandes œuvres de division des exploités et opprimés par le capitalisme naissant : l'esclavagisme des Noirs africains. La France, précisément, figurait parmi les principales puissances coloniales esclavagistes de l'époque. Une fois l'esclavage officiellement aboli, elle a poursuivi son « œuvre » à travers la colonisation d'une grande partie de l'Afrique et d'autres territoires où elle avait déporté des esclaves noir-africains. Actuellement, l'impérialisme français s'appuie en grande partie sur des mécanismes de domination économique, politique et militaire de ses ex-colonies d'Afrique (même si sur ce terrain l'impérialisme français est en net recul face à d'autres puissances réactionnaires) et du reste de ses colonies sur les cinq continents, mais aussi sur la surexploitation directe sur le sol français de travailleurs et travailleuses racisés venus de ces ex-colonies françaises.
Dans ce contexte, on comprend aisément la réaction épidermique et horrifiée des classes dominantes françaises, de leurs serviteurs dans les médias, des racistes à lunettes profondément abrutis mais feignant la sagesse, face à la victoire d'une poignée de candidats noirs. Il arrive cependant que les Noirs trouvent une place de privilège dans la société française. Dans le sport par exemple : dans les différentes disciplines, des sportifs et sportives noirs mettent la France bien haut, et c'est la « fierté de la nation » (à condition qu'ils gagnent !). Certes, ce n'est pas la même chose à l'heure de choisir une « Miss France » noire. Certes, ce n'est pas la même chose quand on veut mettre une artiste noire au centre de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques. On adore aussi les acteurs noirs au grand sourire comme Omar Sy, jusqu'à ce qu'ils se mettent à parler de racisme ou de politique de façon critique (soit dit en passant que dans des émissions de type « Nouvelle Star », « The Voice » ou « Star Academy », il n'y a pratiquement pas eu de gagnants noirs, mais sans doute est-ce un hasard).
Justement, la politique est particulièrement une affaire pour « les grandes gens ». Donc, chose interdite officieusement pour les Noirs, dont les sensibilités ne sont jamais totalement déliées de l'animalité. L'élection de quelques maires noirs qui a déclenché une avalanche de racisme effréné n'est pas sans lien avec leur couleur politique non plus. C'est le cas notamment de Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis et affilié à La France insoumise. Mais cela n'est pas toujours vrai. Christiane Taubira, ex-ministre de la Justice sous Hollande, a également subi des attaques racistes. L'ex-porte-parole du gouvernement sous Macron, Sibeth Ndiaye, a été la cible d'offensives racistes. Même Rama Yade, ancienne secrétaire d'État aux Affaires étrangères sous la présidence de Nicolas Sarkozy, racontait avoir reçu des dessins de singe.
Alors dans cette France bien réelle où les singes ne parlent pas mais où certains parlent beaucoup pour comparer des humains à des singes, les Noirs peuvent-ils être les semblables de tous les autres ? Car dans la France impérialiste, ce racisme n'est pas simplement le reflet d'une sorte d'ignorance ou de « préjugés historiques ». Les différentes formes de racisme, et la négrophobie en particulier, jouent une fonction fondamentale dans le maintien de la domination de classe des capitalistes français : diviser les exploités et les opprimés. Si la route de la politique est spécifiquement barrée pour les racisés, ce n'est pas à cause d'une incapacité à réfléchir ou en raison de liens supposés avec des mafias, ou encore par crainte de tomber dans le « communautarisme » (fantasme bien rôdé de la bourgeoisie française). Non, c'est justement pour empêcher que les exemples de quelques-uns encouragent une prise de conscience plus large parmi les plus exploités et opprimés de ce secteur de la société, ce qui est potentiellement explosif pour l'impérialisme français. Même si des politiciens comme le maire élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko, sont loin de porter une politique radicale remettant en cause les bases de l'exploitation capitaliste et du racisme, le simple fait que ces exemples existent est suffisant pour affoler les classes dominantes françaises, suffisant pour tenter de faire taire ces voix, les criminaliser, les animaliser. L'attaque contre le « chef de tribu » Bally Bagayoko est finalement une attaque contre tous les « sauvages » du 93.
La lutte contre toute forme de racisme est en ce sens un combat central contre la domination, l'exploitation et l'oppression capitaliste. Il s'agit d'un combat de premier ordre pour la classe ouvrière et pour l'ensemble des classes soumises à la domination capitaliste. Pour les révolutionnaires, la lutte pour une société libérée de l'exploitation et de tout type d'oppression est intrinsèquement liée à la lutte contre le racisme. Et ce n'est jamais de trop de le rappeler et de le répéter.
Enfin, à la différence des singes de La planète des singes qui voulaient empêcher les humains de se développer pour éviter qu'ils se tuent entre eux et qu'en fin de compte ils détruisent la planète, les chroniqueurs à la solde qui s'adonnent aux pires instincts racistes face à une poignée d'élus noirs se montrent bien plus barbares que les grands primates civilisés du film.