Peine de mort pour les Palestiniens : la radicalisation de l'État colonial et ses contradictions
Fri, 03 Apr 2026 17:42:51 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe vote d'une loi généralisant le recours à la peine de mort pour les Palestiniens a suscité la consternation des principaux propagandistes d'Israël en France. Par-delà l'hypocrisie à l'œuvre et l'horreur du génocide, la radicalisation de l'État israélien pourrait finir par le menacer lui-même.

Toute la fantasmagorie israélienne est résumée de manière frappante dans cette phrase reprise en boucle par les opposants à la peine de mort qui vient d'y être votée. « Israël n'a exécuté qu'un seul homme dans son histoire : Adolf Eichman ».
Il est évident, et cela est largement documenté, que cette peine de mort s'appliquait déjà dans les faits. Depuis plus de 70 ans que le « génocide progressif » - selon le mot de l'historien israélien Ilan Pappé - du peuple palestinien a commencé, les exécutions sommaires se comptent par centaines de milliers, des cellules des prison israéliennes à Gaza en passant par Jénine, Naplouse, Sabra et Chatila.
Les dernières 48 heures ont cependant introduit une nouveauté. Après s'être acharnés à nier la réalité du génocide à Gaza et à criminaliser ceux qui le dénonçaient, certains des plus zélés soutiens d'Israël se sont découverts un penchant pour la « critique ». La raison en est que, comme la plupart des génocides, celui des Palestiniens doit être dissimulé autant que possible.
Ainsi, ce qui a posé problème aux Glucksmann, Guedj, Yadan, Baloul, BHL ou Enthoven ce n'est pas tant que des Palestiniens soient pendus mais que, désormais, leur mise à mort soit instutionnalisée, que les Palestiniens ne puissent plus être réduits à de simples « victimes collatérales » de la « guerre contre le terrorisme » mais apparaissent désormais pour ce qu'ils ont toujours été : les cibles explicites d'un siècle de colonisation de peuplement qui se fixe pour projet clair leur anéantissement.
La propagande de dissimulation occidentale au sujet d'Israël a ainsi longtemps consisté à présenter l'État sioniste comme la « seule » démocratie du Moyen-Orient - solitude justifiée de manière caricaturale par le discours raciste qui dépeint les populations voisines comme des « barbares », puisque « non démocratisées » (et musulmanes). Quand bien même Israël n'a jamais été démocratique, de l'état d'exception permanent en Cisjordanie à la négation de tout ordre légal à Gaza en passant par la citoyenneté à deux vitesses entre juifs et non-juifs imposée par la « loi sur l'État-nation du peuple juif » de 2018 et l'oppression raciale des juifs mizrahim et éthiopiens, ce récit et l'attribution d'un certain nombre de prétendues « valeurs » ont perduré.
En revendiquant aussi ouvertement l'exécution systématique des prisonniers palestiniens, en fêtant comme Ben-Gvir le vote de la loi en ouvrant le champagne, pin's de pendaison sur le costard, les responsables israéliens brisent ce narratif et la justification du génocide en cours. L'apartheid devient lui plus indéniable que jamais.
Derrière la radicalisation permanente, la crise du projet sioniste
Cette situation est d'autant plus problématique pour les « inconditionnels » d'Israël qu'elle intervient après plus de deux ans d'un génocide filmé en direct sous les yeux du monde entier et qui a considérablement dégradé l'image de l'État sioniste, jusqu'aux États-Unis où pour la première fois le soutien au peuple palestinien est en passe de devenir majoritaire au sein de la population, par-delà le clivage des Républicains et des Démocrates.
La guerre en Iran dans ce contexte menace de fracturer le mouvement MAGA et de faire perdre, parmi d'autres facteurs, les élections des mid-terms à Trump. L'été dernier, un mouvement de masse, à l'initiative de l'avant-garde des dockers de Gênes qui ont rallié autour d'eux de larges sections de la classe ouvrière d'Italie, sortait le mouvement social italien de décennies d'atonie, témoignant de la puissance mobilisatrice de la question palestinienne.
Alors que l'État israélien traverse « un processus de délégitimation accélérée » sur la scène internationale, pour reprendre l'analyse de Claudia Cinatti, la crise se traduit également sur le terrain militaire : les victoires tactiques enregistrées depuis deux ans n'ont mis fin ni à la question palestinienne ni résolu celle de l'avenir d'une colonie, qui à la différence de ses prédécesseuses au XIXème et au XXème siècle, ne repose pas sur le soutien d'une métropole, mais sur celui de puissances impérialistes aux intérêts antagoniques.
Alors que les États-Unis sont entrés dans une période de confrontation ouverte avec la Chine qu'ils perçoivent comme un rival systémique, la revendication d'une transformation de la « politique israélienne » gagne déjà en écho dans certains secteurs des classes dirigeantes étasuniennes. Ces dynamiques, sur fond d'une situation internationale particulièrement instable, pourraient aller en se radicalisant, d'autant plus si « l'opinion » fait pression.
En toile de fond, l'évolution interne de l'État hébreu attise ces tendances. Dans le contexte actuel de mobilisation guerrière, présentée comme « existentielle », le rapport de force entre les deux « factions » de l'État juif a profondément évolué. Les secteurs ultra-nationalistes et messianiques gagnent en audience, notamment dans les échelons supérieurs de l'armée et des services de sécurité israéliens.
Les éléments qui ont permis cette émergence se trouvaient dans la fondation même de l'État d'Israël - le concept de « Mamlachtiut » comme devoir de se soumettre aux objectifs du sionisme avant la loi ; l'identité religieuse juive comme substrat de l'éducation ; la permanence d'un pouvoir rabbinique et de son propre espace juridique ; et, surtout, l'oppression des Palestiniens comme base fondamentale de l'unité de toute la famille sioniste.
L'issue la plus probable se déroule déjà sous nos yeux. Plusieurs centaines de milliers d'Israéliens, représentants de la tendance plus laïque, ont déjà quitté le pays. Cette minorisation tendancielle du secteur libéral, plus riche et en alliance avec les syndicats historiques, qui privilégie des méthodes plus « propres » et plus contrôlées de colonisation, par crainte notamment de la marginalisation de l'État d'Israël sur le plan international, menace à terme la pérennisation de l'État juif.
Cela ne revient pas à dire que ce secteur remettait en cause le système colonial imposé, de diverses manières, à tous les Palestiniens vivants entre le Jourdain et la mer Méditerranée, mais qu'il défendait une façon différente de le construire, attentive notamment aux désidératas des puissances impérialistes sans lesquelles ne peut pas tenir Israël [1].
Pour l'heure, dans le contexte de la guerre contre l'Iran et sur fond d'un consensus colonial quasi-total au sujet de l'extermination des Palestiniens, les profondes divisions de la société israélienne semblent avoir été mises entre parenthèses. Mais les tensions subsistent autour de la gestion du génocide et du rapport aux institutions.
Le coup de force tenté par Netanyahu en avril dernier contre le pouvoir judiciaire et la Cour suprême, pour limoger notamment Ronen Bar, chef du service de renseignement intérieur, a réveillé la profonde division interne et les mobilisations de masse qui avaient agité le pays contre la réforme judiciaire en 2023.
D'autres éléments présentent également un danger comme la radicalisation d'un secteur ultra-orthodoxe qui joue un rôle actif au sein des milices qui attaquent les Palestiniens en Cisjordanie, qui expulsent les habitants palestiniens et qui établissent de nouvelles colonies dans les terres occupées. Cependant, ce secteur contribue très peu aux guerres coloniales d'Israël puisque, jusqu'à récemment, les jeunes étudiant la religion et les Haredim étaient exemptés du service militaire, ce qui crée des tensions avec le reste de la société. De fait, alors que l'extrême droite pousse à l'extension tous azimuts de la colonisation en Syrie, au Liban, à Gaza et en Cisjordanie, sa base sociale est largement exemptée du service militaire. On ne peut pas exclure que des fissures ouvertes par cette crise au long court puissent surgir des tendances larvées à la guerre civile en Israël même.
En arrière-plan, enfin, la situation économique se dégrade. Depuis le 7 octobre, Israël a perdu l'équivalent de 8,5% de croissance de son PIB, soit 177 milliards de shekels, d'après l'estimation de la banque centrale. La conscription permanente de centaines de milliers de soldats et les coûts d'une guerre qui n'a pas d'autre horizon que sa propre poursuite font de plus en plus de la question économique un autre front redouté.
Dans un article publié en juin 2024, Ilan Pappé voyait dans ces symptômes autant de facteurs susceptibles de préfigurer l'effondrement de l'État israélien. Près de deux ans plus tard, la radicalisation sans fin de l'État israélien participe plus que jamais de cette dynamique.
Dans l'immédiat, le danger est immense pour l'ensemble de la région et pour les Palestiniens qui devront survivre aux aux bombes à Gaza et à des simulacres de procès dans les tribunaux militaires en Cisjordanie. Mais le déchaînement de violences décomplexé dans lequel se noie Israël n'est pas sans rappeler, par-delà les limites de la comparaison, les derniers jours du régime d'apartheid sud-africain ou du Portugal de Salazar.
L'horreur à laquelle nous avons parfois l'impression d'assister un peu plus impuissants chaque jour depuis plus de deux ans ne doit pas masquer les contradictions grandissantes de l'État d'Israël (et de son allié étasunien enlisé dans la guerre en Iran), la résilience du peuple palestinien, toujours debout et résolu à ne pas quitter sa terre, et les recompositions importantes à l'international ouvert par le mouvement de solidarité avec la Palestine, qu'il faut plus que jamais construire et faire grandir.
[1] Plutôt que comprendre le champ politique israélien autour d'une division entre une prétendue « gauche » et « droite », la politiste Nitzan Perelman propose de le positionner sur un même « spectre sioniste ». Cet outil analytique vise à rendre compte des continuités idéologiques. Le « spectre sioniste » repose sur trois piliers : l'adhésion à la logique coloniale, le nationalisme et l'attachement à la primauté démographique juive. Ce qui distingue les différents groupes, ce ne sont pas des principes de fond, mais « le degré de visibilité et d'intensité d'adhésion à ces trois piliers », analyse Nitzan Perelman
Crédit photo : capture d'écran The Daily News