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Sultanat d'Oman : quand un pays du Golfe sonne l'alarme

Fri, 03 Apr 2026 13:41:37 CEST

Révolution Permanente

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Oman rompt avec son silence traditionnel et met ouvertement en cause le rôle des États-Unis et d'Israël, signe que l'équilibre stratégique du Golfe est en train de se fissurer.

Sur l'échiquier tourmenté du Moyen-Orient, où les alliances sont souvent tapageuses et les ruptures, spectaculaires, Oman a longtemps construit sa puissance dans la discrétion, comme un pays périphérique sur les plans démographique et militaire qui joue cependant un rôle central par sa position géographique – gardien, aux côtés de l'Iran, du détroit d'Ormuz – et par l'originalité de sa tradition diplomatique.

Aujourd'hui pourtant, cette discrétion vole en éclats.

Un État pris entre empires, conflits et équilibres

Pour mesurer la portée de la récente déclaration omanaise, il faut revenir à l'essentiel : qu'est-ce qu'Oman ? Ce n'est pas une pétromonarchie comme les autres. C'est un État qui a eu une histoire impériale dans l'océan Indien, fort d'une identité religieuse singulière (l'ibadisme, branche ultra-minoritaire de l'islam) et, surtout, d'une mémoire stratégique façonnée par un impératif constant de survie.

Lors de la guerre du Dhofar (1965-1976), une insurrection menée par des guérillas du Front de libération, d'inspiration « marxiste-léniniste », menaça de mettre fin au sultanat de Mascate et d'Oman. La monarchie ne survécut que grâce à une intervention décisive du Royaume-Uni et à l'intervention contre-révolutionnaire de l'Iran du Shah, qui jouait alors le rôle de principal gendarme régional. Cet épisode a laissé une empreinte durable : Mascate n'a jamais oublié que sa stabilité dépendait largement de Téhéran.

Depuis lors, Oman s'est gardé de tout alignement rigide, maintenant des canaux ouverts même lorsque des moments de tensions éclataient du fait des rivalités régionales. Il est resté à l'écart de la guerre entre l'Iran et l'Irak (1980-1988), comme du clivage entre sunnites et chiites qui a profondément marqué la région pendant des décennies. Parallèlement, le régime omanais a su s'attirer les bonnes grâces de Washington en étant le seul pays arabe à ne pas rompre ses relations avec Le Caire après les accords de Camp David (1978), et en autorisant Israël à ouvrir une représentation commerciale sur son territoire dans les années 1990.

Le médiateur de l'ombre

Cet équilibre est devenu une véritable ligne de conduite. Oman s'est imposé comme le médiateur par excellence du Golfe. Il a joué un rôle déterminant dans les contacts secrets qui ont conduit à l'accord nucléaire iranien de 2015, a facilité des discussions dans la guerre au Yémen et a contribué, plus récemment, à la détente entre l'Arabie saoudite et l'Iran.

Avant la guerre actuelle, Mascate occupait à nouveau cette fonction. Il n'est pas anodin que, selon le ministre omanais des Affaires étrangères, le conflit ait éclaté au moment même où les négociations venaient d'enregistrer des avancées concrètes. Lors de la session du 26 février à Genève, l'Iran aurait accepté, pour la première fois, de cesser de stocker de l'uranium enrichi et de se défaire de ses réserves. La logique omanaise était limpide : empêcher la militarisation du Golfe et préserver un statu quo qui garantit à la fois sa sécurité et sa rente géopolitique liée au transit par le détroit d'Ormuz.

La rupture : une prise de position inédite

Mais cette logique est aujourd'hui ébranlée. La récente déclaration du ministre des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi, marque un tournant. Pour la première fois, un membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG) accuse ouvertement les États-Unis et Israël d'être les principaux responsables de la déstabilisation régionale. Dans des propos sans précédent pour un membre du CCG, il a déclaré :

L'objectif de la guerre est d'affaiblir l'Iran et de promouvoir un projet de normalisation, dans un cadre plus large visant à empêcher l'émergence d'un État palestinien et à affaiblir tout État qui soutient sa création […]. Il existe un plan visant la région, dont l'Iran n'est pas la seule cible, et beaucoup en ont conscience, mais certains parient sur le fait qu'en adoptant une attitude conciliante à l'égard des États-Unis, ceux-ci pourraient infléchir leurs orientations et leurs décisions […]. J'appelle à repenser la philosophie défensive des pays du Golfe ; un débat public croissant s'y développe d'ailleurs quant à l'efficacité de certains accords de sécurité actuels.

Le message est doublement déstabilisateur. D'une part, il rompt avec le consensus tacite du Golfe, qui, malgré certaines nuances, tendait à faire porter à l'Iran la responsabilité des tensions. D'autre part, il remet en cause l'architecture sécuritaire régionale fondée sur la protection américaine.

Oman appelle ainsi à revoir la « philosophie défensive » du Golfe. Autrement dit, il suggère que le modèle de dépendance stratégique à l'égard de Washington pourrait toucher à ses limites.

Un Golfe de plus en plus fracturé

Cette prise de position met au jour une fracture croissante. Tandis qu'Oman privilégie la voie diplomatique, d'autres acteurs du Golfe s'orientent dans des directions opposées.

Les Émirats arabes unis ont ainsi ouvertement défendu un renforcement de la coopération avec Israël comme moyen de contenir l'Iran. Une ligne qui rejoint la vision de Benjamin Netanyahu et qui, dans certains cercles à Washington, est perçue comme la seule stratégie viable. Leur ambassadeur aux États-Unis, Yousef Al Otaiba, a exhorté Trump à ne pas relâcher ses efforts tant qu'un résultat décisif n'aura pas été obtenu, dans une tribune publiée dans le Wall Street Journal.

À l'inverse, des pays comme le Qatar se montrent plus prudents, redoutant qu'une telle orientation n'aggrave encore l'instabilité régionale.

L'Arabie saoudite, pour sa part, a opté pour une forme d'ambivalence. La présence de son ministre des Affaires étrangères au sommet d'Islamabad, visant à explorer une issue diplomatique avec l'Iran, n'est pas anodine : elle contredit l'idée d'un alignement automatique sur une stratégie d'escalade. Cette initiative de Riyad a surpris et déçu à la fois Washington et Tel-Aviv, d'autant qu'elle contraste avec les analyses attribuant à Mohammed ben Salmane une position plus favorable à la prolongation du conflit afin de redessiner l'ordre régional.

L'érosion du parapluie américain

Derrière ces divergences, un enjeu plus profond apparaît : la perte de confiance envers les États-Unis.

Depuis l'attaque contre les installations pétrolières saoudiennes en 2019, à laquelle Washington n'a pas répondu militairement, les monarchies du Golfe s'interrogent sur la réalité de l'engagement américain en matière de sécurité.

La guerre actuelle a accentué cette perception. Dans le Golfe, beaucoup estiment que Washington privilégie la défense d'Israël, quitte à déstabiliser l'ensemble de la région. Dans ce contexte, la déclaration d'Oman ne relève pas d'un simple coup d'éclat, mais constitue l'expression la plus nette d'un malaise profond.

Ormuz : quand la crise devient structurelle

La crise prend corps dans le détroit d'Ormuz. Le blocage partiel du trafic maritime et la stratégie iranienne de contrôle sélectif du passage dans le détroit ne perturbent pas seulement le commerce mondial : ils redéfinissent les règles du jeu. L'Iran ne se contente pas de faire pression ; il expérimente un nouveau mode de contrôle géopolitique des flux énergétiques.

Pour Oman, il s'agit d'une menace existentielle. Le pays ne perd pas seulement des revenus et de son importance stratégique : il risque d'être évincé de la cogestion du point le plus sensible du système énergétique mondial.

Dans ce contexte, les projets de militarisation du détroit, qu'il s'agisse de coalitions navales ou d'interventions plus directes, suscitent le rejet de Mascate. Mais dans un Golfe en guerre et de plus en plus polarisé, la neutralité cesse d'être un atout pour devenir une faiblesse.

Les attaques sur son territoire, sa marginalisation lors de certaines initiatives diplomatiques et les pressions exercées par les grandes puissances ne sont pas des faits isolés : elles constituent le prix croissant du non-alignement dans un contexte qui ne tolère plus les positions d'équilibre.

Plus encore, l'assassinat d'Ali Larijani (chef du Conseil de sécurité nationale iranien) lors d'une attaque israélienne a privé Mascate de son principal interlocuteur à Téhéran.

Dans ce cadre, sa déclaration inattendue ne suffit pas, à elle seule, à infléchir le cours de la guerre. Que même l'un des acteurs les plus prudents de la région rompe le silence, révèle cependant avec force que le système régional qui permettait, depuis des décennies, de contenir les crises, est en train de se déliter.

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