Islamabad : une coalition qui cherche à contenir le chaos au Moyen-Orient
Wed, 01 Apr 2026 15:11:57 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn pleine guerre, l'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte et le Pakistan tentent de freiner l'escalade et d'éviter un effondrement régional qui menace déjà de submerger toute la région.

La réunion qui s'est tenue le 29 mars 2026 à Islamabad entre l'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte et le Pakistan n'est pas une simple initiative diplomatique. C'est l'ébauche d'une alliance militaro-stratégique en formation. Il ne s'agit ni d'une organisation formelle ni d'un traité, mais de quelque chose de plus instable, une coalition de nécessité.
À première vue, l'objectif déclaré est modéré : réduire l'intensité du conflit avec l'Iran, progresser vers un cessez-le-feu et construire un cadre de négociation pouvant être présenté tant à Téhéran qu'à Washington. Dans le meilleur des cas, ils pourraient même se poser en garants d'un éventuel accord et éviter une nouvelle escalade.
Lire cet événement uniquement sous l'angle diplomatique serait une erreur. La véritable nouveauté se trouve ailleurs. Ces pays tentent de redéfinir l'équilibre régional et de contenir simultanément la puissance de l'Iran et la dynamique expansionniste d'Israël.
Un équilibre délicat
Pour tous les acteurs impliqués, l'affaiblissement de l'Iran représente, en principe, un avantage. Il réduit sa capacité de projection dans le monde arabe et limite son influence dans des théâtres tels que la Syrie, l'Irak ou le Golfe. Mais ce même affaiblissement recèle un risque plus grand, à savoir un effondrement désordonné qui déclencherait des dynamiques impossibles à contrôler.
La position de la Turquie résume clairement ce dilemme. Ankara préférerait un Iran suffisamment affaibli pour reculer au Levant, mais pas au point d'ouvrir des fronts instables dans le monde kurde ou à la frontière caucasienne.
L'Arabie saoudite partage cette logique, bien que sous un autre angle. Riyad cherche à réduire la pression iranienne sur le Golfe, mais ne peut se permettre une perturbation systémique qui affecterait le flux énergétique mondial dont dépend sa propre stabilité. C'est de ce calcul commun qu'est née la coalition d'Islamabad.
Une alliance qui se définit aussi par ses absents
L'absence des Émirats arabes unis, du Koweït, de Bahreïn et d'Oman — tous membres du Conseil de coopération du Golfe — révèle une fracture silencieuse au sein du système régional.
Les Émirats se méfient de toute initiative impliquant un dialogue avec Téhéran et maintiennent une ligne plus alignée sur celle des États-Unis et d'Israël. Oman, médiateur traditionnel entre Washington et Téhéran, est écarté pour une raison structurelle : sa diplomatie discrète fonctionne dans des crises circonscrites, mais pas dans une guerre d'ampleur régionale. Le centre de gravité s'est déplacé.
Le Qatar, quant à lui, n'était pas non plus présent. Bien qu'il soit favorable à la fin de la guerre, il a choisi de ne pas assumer un rôle actif de médiation après l'attaque iranienne contre des infrastructures clés telles que Ras Laffan. La prudence de Doha reflète à quel point même les acteurs les plus enclins au dialogue sont en train de recalibrer leurs positions.
Pakistan : médiateur par nécessité
Ce glissement a un nom : le Pakistan. Contrairement à d'autres acteurs, Islamabad est structurellement contrainte de stabiliser le conflit. Sa dépendance énergétique vis-à-vis du Moyen-Orient, l'importance des transferts de fonds en provenance du monde arabe et la pression interne générée par la guerre — hausse des prix, manifestations et tensions sectaires — font de cette crise une menace directe.
L'instabilité s'est déjà infiltrée à l'intérieur de ses frontières. Les attaques contre l'Iran et la mort de l'ayatollah Ali Khamenei ont déclenché de violentes émeutes dans des villes comme Karachi, faisant des dizaines de morts et entraînant une forte détérioration de l'ordre public.
Pour Islamabad, la guerre n'est pas un scénario extérieur, mais un vecteur de déstabilisation interne. C'est pourquoi son rôle a dépassé le cadre de la médiation classique. Le Pakistan ne se contente pas de transmettre des messages : il tente de préserver les conditions mêmes de la négociation. Selon diverses informations, il serait même intervenu pour empêcher l'élimination de figures clés de la direction iranienne, conscient que sans interlocuteurs, aucune diplomatie n'est possible.
Un bloc marqué par des tensions internes
Le quatuor est loin d'être homogène. La Turquie et l'Égypte se sont disputé l'influence en Libye, bien qu'elles aient récemment entamé un rapprochement. Ankara et Riyad ont des visions différentes de l'ordre régional. L'Égypte dépend financièrement de l'Arabie saoudite, mais résiste à toute subordination stratégique.
Cependant, tous partagent une même contrainte : aucun de ces États ne peut se permettre une poursuite de la guerre. L'Égypte dépend du canal de Suez, l'Arabie saoudite des flux énergétiques passant par Ormuz, la Turquie de l'équilibre énergétique régional et le Pakistan de la stabilité du Golfe.
Ce n'est pas un projet commun qui les unit, mais la nécessité d'éviter une issue catastrophique. L'urgence de cette crainte a été mise en évidence ce lundi, lorsque le président égyptien Al-Sissi a imploré Trump de mettre fin à la guerre. Le conflit armé « représente deux chocs : celui de la pénurie d'approvisionnements et celui de la hausse des prix », ce que, a-t-il ajouté, « les pays riches pourraient absorber, mais dont les répercussions seraient très dures pour les nations aux économies en développement ou fragiles ».
Comme le souligne Yasmine Farouk, spécialiste de l'International Crisis Group, la région est entrée dans une phase particulièrement dangereuse : le risque n'est plus seulement la poursuite de la guerre, mais sa transformation en une crise systémique, susceptible d'affecter les infrastructures critiques et de déclencher des conséquences irréversibles dans le Golfe
La fin d'une illusion
Pendant des années, Israël a promu l'idée d'un « OTAN arabe » aligné contre l'Iran. À certains moments, notamment sous la présidence de Joe Biden, ce projet semblait viable. Mais la guerre a bouleversé ce scénario. Aujourd'hui, une grande partie du monde arabe perçoit que le conflit a dépassé toute logique de confinement et a ouvert la voie à une déstabilisation généralisée.
Le résultat est paradoxal, au lieu de consolider un bloc pro-israélien, la guerre accélère la formation d'une architecture de sécurité plus autonome, où la priorité n'est pas de s'aligner, mais d'éviter l'effondrement régional.
Une opportunité pour la Turquie ?
Le format d'Islamabad ne garantit pas la fin de la guerre. Il ne garantit pas non plus qu'il puisse perdurer dans le temps. Il a toutefois déjà produit quelques résultats concrets : des accords de confiance limités, comme le passage de navires pakistanais dans le détroit d'Ormuz, et la consolidation du quatuor en tant que principal canal de dialogue avec l'Iran.
Mais son importance est plus profonde. Le Moyen-Orient entre dans une phase où les puissances régionales tentent de gérer elles-mêmes l'équilibre stratégique, après l'échec du parapluie de sécurité américain. Par ailleurs, il n'est pas anodin que, après la réunion, le ministre pakistanais des Affaires étrangères se soit rendu en Chine pour informer Pékin de la crise. Au sein même de l'Iran, le rôle de la Chine en tant que garante de tout accord a été évoqué, un scénario difficile à accepter pour les États-Unis.
Dans ce contexte, la Turquie cherche à se positionner comme une puissance d'ordre. Face à la crainte des monarchies du Golfe d'une déstabilisation iranienne — et, dans le même temps, d'une escalade incontrôlée impulsée par Israël —, Ankara se présente comme un acteur capable d'articuler un équilibre régional relativement stable.
Les avertissements de ses principaux responsables de la politique étrangère vont dans ce sens. Avant la réunion, İbrahim Kalın, directeur des services de renseignement turcs, a déclaré : « Parmi les objectifs visés par cette guerre, il n'y a pas seulement l'élimination de la capacité nucléaire de l'Iran, mais quelque chose de plus dangereux : jeter les bases d'un conflit qui pourrait durer des décennies entre les nations fondatrices de la région — Turcs, Kurdes, Arabes et Perses. Cela ouvrirait la voie à une guerre civile prolongée et à des représailles sanglantes ».
Il a ajouté : « Nous savons très bien que ceux qui ont déclenché cette guerre tentent de créer de nouveaux faits accomplis sur le terrain au Liban, en Syrie, dans les territoires palestiniens et ailleurs, par des politiques de destruction, d'annexion et d'occupation. Les attaques de l'Iran contre les pays du Golfe sont inacceptables. Mais nous ne devons jamais oublier qui a déclenché la guerre. » De son côté, Hakan Fidan, ministre turc des Affaires étrangères, a déclaré lors d'une longue interview télévisée que « les pays du Golfe ne doivent pas tomber dans le piège tendu par Israël ».
En ce sens, le pari turc n'est pas seulement défensif. C'est aussi une opportunité. La combinaison de l'affaiblissement de l'Iran, de l'agressivité stratégique d'Israël et de la perte de capacité d'arbitrage des États-Unis ouvre un espace qu'Ankara tente d'occuper. La lutte pour le partage du Golfe a commencé et ravive les ambitions d'une Turquie qui se considère à nouveau comme une puissance impériale.
Crédits photo : capture d'écran Youtube AL Jazeera.