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Ester Raquel Kitay (1945-2026), le piano et la révolution

Tue, 31 Mar 2026 19:20:42 CEST

Révolution Permanente

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Ester Raquel Kitay, militante révolutionnaire d'Argentine, s'est éteinte le 24 mars, en région parisienne, à l'âge de 80 ans. Un hommage lui sera rendu, ainsi qu'à Marcelo Nowersztern, son compagnon de toute une vie, ce mercredi, au Père Lachaise.

« Le piano ou la révolution, il faut choisir », lui avait dit un jour un trotskyste avec qui elle discutait, sans doute un peu collet-monté et se prenant très au sérieux. N'avait-il pas tout à fait tort, néanmoins ? Entre le travail infini, du matin au soir et du soir au matin, sur les blanches et les noires du clavier, et le temps passé à imprimer les tracts à la ronéo, les distribuer, puis pointer à l'usine, la réunion de cellule, les discussions avec les contacts le dilemme, posé en ces termes semblait parfaitement insoluble. Et pourtant, Ester aura été les deux, et pianiste, et révolutionnaire.

Certes, elle ne se sera jamais produite sur les plus grandes scènes de concert, derrière un Steinway, comme elle en avait sans doute rêvé, enfant, elle qui avait l'une des élèves les plus brillantes du grand pianiste, Vincenzo Scaramuzza. Les accidents de son histoire familiale et ceux de l'Histoire avec un grand « H », celle qui ne fait pas davantage de cadeaux, en auront décidé autrement. Mais elle aura joué, chaque fois qu'elle le pouvait, et pour ses proches, et avec ses élèves, au Conservatoire d'Yerres, où elle a travaillé pendant de nombreuses années. Certes, elle n'aura pas connu de révolution victorieuse, mais elle y aura œuvré, tout au long de sa vie, en militant pour la Quatrième internationale, en Argentine, au Chili, puis en exil, en France, après 1975.

Née dans une famille juive ashkénaze des faubourgs de Buenos Aires, en 1945, Ester se trouve dans l'obligation de travailler, dès ses dix-sept ans, pour subvenir aux besoins de sa mère et de sa famille, après que son père a quitté la maison en les laissant dans le dénuement le plus complet. En même temps, ou presque, son propre chemin croise celui du trotskysme et de celui qui sera le grand amour de sa vie, Marcelo Nowersztern.

C'est aussi les temps des remous politiques et sociaux qui vont secouer l'Argentine et l'ensemble de la région, à partir de la fin des années 1960. Elle rentre donc à Política obrera, l'une des petites organisations politiques trotskystes d'Argentine qui se construit dans la clandestinité, où on la connaît sous le nom de « Mónica ». Rapidement, cependant, alors que l'Argentine se relève à peine d'une série d'explosions et de soulèvements populaires, en province, extrêmement prometteurs pour les révolutionnaires et qui poussent la dictature dans les cordes, elle part avec son compagnon et leur petite fille s'installer à Concepción, au Chili. Salvador Allende et l'Unité populaire viennent de remporter les élections et, de l'autre côté de la Cordillère des Andes, la révolution semble au coin de la rue. Dans cette ville portuaire, bastion ouvrier et de la gauche, ils vont créer l'Organisation marxiste révolutionnaire et participer corps et âme aux « mille jours » chiliens. Jusqu'à ce que le 11 septembre 1973 ne vienne briser leur élan et leurs espoirs.

Arrêtée le lendemain du coup d'État de Pinochet après avoir confié sa seconde fille, de quelques mois à peine, à une voisine, elle est internée dans le stade de football de Concepción puis sur l'île de Quiriquina. Les mauvais traitements qu'elle a déjà connus à la suite de sa première arrestation, en Argentine, alors qu'elle réalisait son premier tractage, quelques années auparavant, ne sont rien par rapport à ce que lui feront subir les militaires chiliens. Estampillée « subversive », elle est expulsée quelques semaines plus tard. C'est à pied, avec sa fille enveloppée dans une couverture, en compagnie d'autres militants étrangers qui ont subi le même sort, qu'elle traverse la frontière, dans la neige, pour regagner l'Argentine.

L'année suivante, en décembre 1974, elle est arrêtée à l'aéroport alors qu'elle est sur le point d'embarquer pour assister, à Paris, à une réunion du Comité d'organisation pour la reconstruction de la Quatrième international (CORQI) auquel participe plusieurs partis et groupes d'Amérique latine qui gravitent autour de l'Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert. C'est un escadron paramilitaire de l'Alliance anticommuniste argentine (la Triple A, de sinistre mémoire) qui la tient au secret. Grâce à une campagne menée en Argentine et à échelle internationale, le gouvernement péroniste finit par « reconnaître » son arrestation extra-judiciaire et Ester quand bien même aucune charge ne pèserait sur elle, est placée à « Disposition du pouvoir exécutif national ». S'ensuivent plus de sept mois d'une détention particulièrement pénible dans la prison pour femmes d'Olmos. Malgré la torture, elle ne livrera aucune information. Elle finit par obtenir « le droit » d'être expulsée, en 1975, en direction de la Suède, où elle sera bientôt rejointe par Marcelo et leurs deux filles, avant le coup d'État du 24 mars 1976.

C'est en France qu'ils s'installent, finalement, et qu'ils continueront à militer, en lien avec l'OCI, jusqu'à la désintégration du CORQI, puis en tant que PO en exil, avec d'autres miltant.es de leur organisation réfugié.es en Europe. C'est en France où elle reprendra le piano, pour en faire sa profession, tout en continuant à rester très active et fidèle à ses combats de jeunesse. C'est alors que nous l'avons connue, au tout début des années 2000, d'abord en jetant les bases, avec elle et Marcelo, du Comité d'appui aux luttes du peuple argentin (CALPA), créé dans le sillage des Journées révolutionnaires de décembre 2001, puis au sein du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Rayonnante, ne laissant jamais rien des brisures de la vie, de la maladie contre laquelle elle a lutté pendant de très longues années, Ester était pour nous davantage qu'une camarade. Elle nous a quitté.es, sombre ironie du calendrier, un 24 mars, à un demi-siècle, jour pour jour, du coup d'État de 1976 en Argentine qui aura marqué l'instauration d'une dictature qui emportera 30000 de nos camarades, de ses camarades.

A ses filles, Mariana et Miriam, à ses petits-enfants, à ses proches et ami.es, à l'ensemble de ses camarades, nous présentons toutes nos condoléances et nous nous associons à l'hommage qui lui sera rendu au Crématorium du Père Lachaise, Mercredi 1er avril, à 16h.

¡Hasta el socialismo siempre, Ester !

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