Château-d'Eau : des salariés d'un salon de coiffure occupent leur lieu de travail pour défendre leurs droits
Tue, 31 Mar 2026 01:36:37 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDepuis le 3 mars, treize salariés dont neuf femmes sont en grève illimitée et occupent jour et nuit leur salon de coiffure et d'esthétique, boulevard de Strasbourg. Leur mot d'ordre est clair : obtenir l'intégralité des salaires impayés, faire respecter le droit du travail et obtenir la régularisation des travailleurs en attente d'un titre de séjour.

Les faits rapportés par les salariés dessinent un tableau accablant. L'une d'entre elles témoigne :« Le patron fait payer 250 euros les fiches de paie à celles qui n'ont pas encore leur titre de séjour. » Une autre raconte : « On n'a jamais eu de congés payés ni de congés maternité, il fait travailler les femmes enceintes jusqu'à l'accouchement. » À cela s'ajoutent des heures supplémentaires jamais rémunérées et des salaires systématiquement en retard ; certaines n'ont pas été payées depuis trois mois.
En plus d'un véritable système d'extorsion organisé par le patron, les travailleurs subissent des conditions de travail très dures : ils et elles n'ont jamais fait de visite à la médecine du travail et l'entreprise ne respecte pas les conventions collectives. Pour elles, le salon est un environnement de travail qui met en danger leur santé : elles utilisent des produits chimiques qui ne respectent souvent pas les normes, tandis que la direction ne fournit aucun matériel de protection : « Quand je fais de la teinture, je sens mon nez qui picote et ça descend jusque dans mes poumons. » Des conditions de travail qui durent depuis des années.
Après plus de trois mois sans être payée et à la suite d'une altercation avec leur patron, l'une des coiffeuses a décidé de contacter la CGT du 10ᵉ arrondissement pour savoir comment faire valoir ses droits. Accompagné·es par le syndicat, l'ensemble des employé·es a choisi de se mettre en grève illimitée et d'occuper leur lieu de travail jour et nuit. En consultant des avocats, elles ont découvert que les fiches de paie, que le patron ne leur donnait qu'à la condition qu'elles lui paient 250 euros par mois, étaient en réalité falsifiées, ce qui pouvait les exposer à une obligation de quitter le territoire français (OQTF) si elles les utilisaient pour une demande de régularisation.
Face à cette situation, elles se sont organisées : chaque soir, au moins deux personnes restent dormir sur place et le piquet de grève est constamment tenu. Elles subissent des pressions de la part de la direction, qui a mobilisé ses avocats pour mettre fin à la grève. Le patron a même tenté de mettre son entreprise en liquidation mais sa demande a été rejetée lorsqu'une dette de plus de 60 000 euros à l'Urssaf a été découverte.
En outre, elles n'ont pas droit à des congés payés ni au remboursement des cartes de transport alors que certaines habitent dans des centres d'hébergement d'urgence qui se situent à plus d'une heure du salon et travaillent près de 12 heures par jour. Comble de l'hypocrisie, un gréviste rapporte comment le patron justifiait ses conditions de travail : « Parfois, il venait à midi et mangeait dans les plats qu'on préparait pour nous, en expliquant que c'était normal, qu'on était une famille. »
Un système d'exploitation qui repose sur le racisme d'État et le patriarcat, qui les privent de tout droit tout en les maintenant dans une extrême précarité. Mères pour la plupart, elles subissent une double journée qui les enferme davantage dans une dépendance au salaire : « On doit ramener nos enfants avec nous au salon, ils passent la journée à tourner en rond, et peuvent respirer les produits toxiques qu'on utilise pour les teintures. »
Mais alors que le gouvernement multiplie les offensives racistes et accélère la précarisation de masse des travailleurs étrangers, les grèves se sont multipliées ces dernières années : de la grève victorieuse des travailleurs sans-papiers d'Emmaüs en 2024, à la grève des travailleurs du nettoyage d'ONET, ces mobilisations ont apporté une réponse sur le terrain de la lutte des classes au racisme d'État et à l'exploitation. Plus récemment, la grève des agents d'entretien d'ONET au CHU de Montpellier a démontré la capacité de ces secteurs, particulièrement précaires, à montrer beaucoup de détermination dans la lutte face à leurs employeurs.
Pendant 80 jours, ces travailleuses, étrangères pour beaucoup, ont tenu tête au géant du nettoyage. Elles ont gagné des hausses de salaire, la fin des pointages abusifs et le paiement des jours de grève. Cette expérience fait écho à d'autres victoires, comme celle des femmes de chambre de l'hôtel Ibis Batignolles en 2019, soutenues par les anciens grévistes d'Onet et de l'hôtel Holiday Inn, une grève qui avait révélé les conditions de travail insoutenables de la sous-traitance et mis en lumière la nécessité de faire lien entre les luttes du secteur.
La grève du salon de coiffure du 65 boulevard de Strasbourg à Château-d'Eau n'est donc pas une lutte isolée et les grévistes partagent avec tous les secteurs dits « en tension », qui emploient majoritairement des travailleurs étrangers, les mêmes conditions de travail. Les femmes de chambre, les agents d'entretien, les livreurs et les coiffeuses s'affrontent au quotidien à un système d'exploitation raciste et sexiste, qui s'appuie sur des outils administratifs et répressifs mis en place par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche.
Les grévistes du salon font preuve d'une détermination sans pareille et comptent bien tenir aussi longtemps qu'il le faudra, comme en témoigne Mariam* : « Au début, on avait peur de réagir, même le patron savait qu'on avait peur, mais maintenant c'est fini. On a peur quand on ne connaît pas nos droits, mais maintenant qu'on commence à les connaître, personne n'a peur maintenant. » Depuis le début de la grève, elles ont organisé plusieurs fêtes pour médiatiser leur mobilisation, recueillir du soutien et alimenter leur caisse de grève. Comme dans toutes les luttes, cette caisse est essentielle pour pouvoir tenir dans la durée : nous vous invitons à y participer en faisant un don à leur cagnotte en ligne, et à venir nombreux à la prochaine soirée de soutien qu'elles organisent le vendredi 3 avril, à partir de 17 heures au 65 boulevard de Strasbourg, Paris 10e.
* Les prénoms ont été modifiés.