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« Les accidents sont monnaie courante sur le port » : témoignage d'un docker du port du Havre

Tue, 31 Mar 2026 15:55:26 CEST

Révolution Permanente

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Dans ce témoignage, un docker du port du Havre raconte les risques quotidiens auxquels sont confrontés les travailleurs portuaires. Entre accidents graves, fatigue physique et sécurité insuffisante, il lève le voile sur la banalisation des accidents au travail et les dangers permanents auxquels ils sont exposés.

Le 12 décembre 2024, un docker de 27 ans qui venait d'entrer sur le port du Havre est tombé d'un porte-conteneur, a fait une chute de sept mètres et, avant de s'écraser sur le quai, sa tête a frappé une partie du portique. Le chef de chantier a cru que c'était fini quand il l'a découvert, inerte, sur le sol. Le fait a été relayé par quelques médias, dont Actu 761. Transféré immédiatement à l'hôpital, il a survécu, souffrant d'un traumatisme facial et d'un poignet cassé. Ce travailleur n'était pas loin de la mort.

Pourquoi a-t-il chuté ? Il était 22h15, le début du shift de nuit. Il portait une grande barre de fer d'au moins 3 mètres qui permet de saisir les conteneurs sur le navire. Ce type de barre ne peut pas se tenir à la seule force des bras ; il faut la maintenir en équilibre, bien au-dessus de sa tête. Si jamais on la tient mal et que la barre tombe d'un côté, il ne faut pas la retenir, sinon on tombe forcément avec. Les causes réelles sont donc celles-ci : ce docker a voulu retenir la barre qui lui échappait et il est tombé avec.

Il y a même une cause plus profonde. Il ne voulait pas avoir la honte en la laissant s'échapper et, dans le feu de l'action, il n'a pas pensé qu'il pouvait mourir, à seulement 15 minutes après le début du travail. La réaction du syndicat a été l'instauration de l'obligation du port d'un harnais qu'on peut accrocher à certaines parties du navire quand nous nous sentons en danger, mais c'est de la poudre aux yeux, car, au moment d'une forte cadence de travail, la sécurité est loin d'être notre priorité. Ce type d'accident extrêmement choquant fait du bruit.

Si parfois certains accidents peuvent faire l'objet d'investigations, donnant lieu à des procès afin d'en déterminer la responsabilité, la majorité, qui sont monnaie courante sur le port, ne dépassent pas les barrières de la douane. À bord des bateaux, le danger est partout. Bien sûr, il en existe des plus ou moins dangereux, mais nous ne sommes jamais à l'abri d'une petite barre ou d'une galoche qui nous tombent dessus. Les casques peuvent nous protéger, mais parfois ils cassent sous le choc.

Il faut faire attention aux trous d'hommes : ce sont les trous laissés ouverts pour qu'on puisse grimper les échelles et accéder aux travées où nous pouvons saisir les conteneurs. En six ans de port, j'en ai vu des gars cassés. L'un vient travailler avec un hématome sur la jambe, il n'a pas fait gaffe, il est tombé dans le trou d'hommes, il s'est rattrapé au dernier moment et sa jambe a frappé l'échelle ; il vient quand même enlever et mettre les galoches parce qu'il a besoin d'argent. L'autre revient d'un an d'arrêt de travail, il montait une échelle et la trappe qui permet de fermer les trous d'hommes est tombée (certainement parce que ce qui permet de tenir les trappes était trop vieux et bon à jeter) sur son crâne, résultat : vertèbres tassées et 7 points de suture. Celui-ci, au moment du choc, est tombé de son échelle, paralysé. Depuis, il s'en est remis, il revient travailler.

Les vieux nous racontent qu'ils ont vu des camarades tomber dans les cales. Là, c'est toujours fatal. Il ne faut jamais s'appuyer sur les rambardes lorsqu'une cale est ouverte. Ce ne sont même pas des rambardes, mais souvent de gros fils qui menacent de casser.

Mais les dockers ne sont évidemment pas les seuls travailleurs du port à connaître ces accidents. Je pense aux marins, que nous fréquentons le plus, avec qui nous avons le plus de contact à bord. Il suffit qu'un marin tombe et se casse une jambe ou un bras, pour qu'on le voie se faire emmener par les pompiers à l'hôpital, et que des anciens nous racontent les accidents les plus violents dont ils ont été témoins.

Les marins doivent installer un filet en dessous de la coupée (c'est un escalier mobile amené par le Port Autonome) pour que nous puissions monter sur les bateaux. Un jour, me racontait un ancien, un portique, en se déplaçant sur son rail, a tapé la coupée sur laquelle était un marin. La coupée a été propulsée en l'air, et le marin avec, qui est tombé d'assez haut sur le quai. Il s'est écrasé, en sang, en pleurs.

Une autre fois, c'est une galoche qui est tombée dans une cale dans laquelle était un marin. Elle lui est tombée sur le casque qui a cassé sous le choc, et il s'est évanoui, entre la vie et la mort. À terre, sur la plate-forme du portique, des galoches tombent aussi, quand ce ne sont pas carrément des conteneurs.

Une fois, à la GMP, un conteneur est tombé sur la plate-forme, elle s'est pliée, mais ne s'est pas effondrée ; une barre de fer a traversé la vitre de la cabine où se trouvaient les dockers à terre, elle est arrivée à deux doigts de la tête de l'un d'eux. Aucun blessé : la chance...

Que dire des RoRos ? Ces énormes bateaux à voitures, des parkings sous-terrain sur l'eau. Je ne sais plus vraiment combien d'accidents j'ai vus. Nous sortons ou nous entrons des voitures à toute vitesse et, forcément, au bout d'un moment, on se rentre dedans. Il y a souvent au moins une voiture détruite par shift.

Parfois, il y a des blessés très graves : dans l'ancienne boîte ASMR (rachetée par Manucar récemment), un fourgon qui roulait à 90 km/h, voire 110 km/h, après observation des traces de freinage, a percuté une voiture qui a plié comme un accordéon, même l'arrière a éclaté, les portières se sont déployées et cassées. Plus de pare-brise, plus de vitres. Lorsque les pompiers sont arrivés, ils se sont demandé par quel miracle ce docker était encore en vie.

Sa jambe gauche surtout était dans un sale état : cassée par trois fois, dont une fracture ouverte au niveau de la cheville, l'os brisé a touché l'artère fémorale, et la seule raison pour laquelle cet homme ne s'est pas vidé de son sang, c'est que l'os a également touché les muscles de la cuisse, qui ont ainsi gonflé et coupé la circulation. On a d'abord cru qu'il fallait lui couper la jambe, puis les médecins ont réussi à le guérir, et il peut de nouveau marcher, mais pas trop, sinon, toute la journée suivante, il boite.

Mais il y a aussi l'usure de nos corps. Ceux qui sont proches de la retraite ont tous la colonne en vrac. Que ce soient les gars à bord, à force de lever des barres, ou bien les portiqueurs et les cavaliers, à force de passer des heures dans des cabines qui bougent à chaque mouvement, recroquevillés. Beaucoup de cavaliers ont les vertèbres tassées à cause d'un trou dans le quai sur lequel ils sont passés. Travailler devient difficile après. Ils demandent un autre poste. Souvent, ils vont à terre, font commis et entrent les conteneurs dans un ordinateur.

Mais l'usure est là. Il y a quelques jours, j'étais dans une navette avec un docker qui doit partir à la retraite dans deux ans. Je regarde sa main droite qui ne peut pas attraper le levier de vitesse. Ses doigts sont pliés, bloqués comme au moment d'attraper quelque chose. Il m'explique qu'il ne peut aucunement déplier les doigts et qu'il n'y a rien à faire, sa main restera dans cette position. Après 27 ans de bord ! Ce sont des cicatrices plus ou moins visibles et qu'on ne compte pas.

Tous ces accidents, toute cette usure, ne donnent pas lieu à de grandes remises en question des conditions du travail portuaire. Ils tombent dans cette zone sombre où s'affrontent et cohabitent le syndicat et le patronat, et où se trouve sans doute la justice. Mais nous, nous ne sommes pas informés de chaque lutte qui y est menée et des conséquences de ces luttes. Nos corps subissent, mais notre parole n'est pas réquisitionnée, ou plutôt, notre parole est vouée au vide.

Tout cela reste dans les discussions du quotidien : un accident en appelle plein d'autres par le souvenir. Mais ceux qui ont besoin de nous pour faire transiter ces tonnes et ces tonnes de marchandises, nous ne voyons jamais leur responsabilité mise sur la table, et donc les grands armateurs (MSC, CMA, ONE, Hapag Lloyd) demeurent « innocents » seulement parce qu'on ne leur demande jamais des comptes.

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