Mozambique LNG : l'UE lâche les forces rwandaises pour mieux protéger ses intérêts impérialistes
Mon, 30 Mar 2026 23:56:36 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalL'Union européenne ne reconduira pas son soutien financier au Rwanda dans le cadre du déploiement de ses troupes au Cabo Delgado, au Mozambique, engagé depuis 2021 pour « sécuriser » les sites de GNL exploités par les majors pétrolières. Quelles sont les raisons de cette décision ? Et par quels moyens entend-elle maintenir la protection de ses intérêts dans la région ?

Depuis 2021, une force armée rwandaise de 1 000 hommes a été déployée dans le nord du Mozambique, dans l'objectif affiché de combattre les rebelles d'al-Shabaab, groupe affilié à l'État Islamique. La présence de ces troupes, invitées par le FRELIMO, peut paraître surprenante car les deux pays entretenaient encore récemment peu de relations. Le FRELIMO domine la vie politique mozambicaine depuis la fin de la guerre civile en 1992 et s'appuie sur des forces extérieures pour maintenir son contrôle dans la région, l'armée mozambicaine, corrompue et mal formée, n'étant pas en capacité de faire face à la rébellion. Les forces rwandaises sont présentes dans la province du Cabo Delgado, l'une des régions les plus pauvres d'un pays qui compte déjà parmi les plus pauvres du monde. Longtemps délaissée par le pouvoir central, cette province a connu un tournant en 2010 avec la découverte de vastes réserves de gaz naturel offshore.
Avec la découverte des gisements, les grandes majors pétrolières se sont précipitées sur le Mozambique pour s'accaparer les ressources du pays. TotalEnergies, ExxonMobil, ENI et China National Petroleum Corporation opèrent désormais à proximité des zones d'insurrection. Pour protéger les installations des géants pétroliers, le Mozambique a fait appel à des mercenaires, puis aux forces de la SADC (Communauté de développement d'Afrique australe), avant de devoir inviter les Forces rwandaises de défense (FRD), une des armées les mieux équipées et entraînées du continent. Cette invitation est sans nul doute une initiative des puissances impérialistes visant à protéger les intérêts de leurs entreprises, au premier rang desquelles la France, qui avait réchauffé ses relations avec le Rwanda en reconnaissant partiellement son rôle dans le génocide des Tutsis à l'occasion du déploiement des forces rwandaises.
Ce déploiement est en partie financé par l'Union européenne, à hauteur de 40 millions d'euros sur deux tranches, pour un coût total estimé entre 120 et 250 millions de dollars par an. La seconde tranche arrive à échéance début mai 2026, sans plan de renouvellement. Selon Le Monde, l'UE a clairement indiqué ne pas vouloir prolonger ce financement, alors que le Rwanda a menacé de retirer tout ou partie de ses troupes en cas d'arrêt de l'aide. Ce revirement s'inscrit dans le contexte des sanctions étasuniennes visant les FRD, liées au refus de Kigali de se conformer aux accords de « paix » de Washington signés en 2025, qui imposent la fin de son soutien au M23 dans la guerre contre la République Démocratique du Congo.
Les relations entre l'UE et le Rwanda s'étaient déjà dégradées, devant le refus de Bruxelles de mettre pleinement en œuvre le protocole d'accord sur les chaînes de valeur des matières premières signé en 2024, suite à des exactions un peu trop médiatisées du M23 dans l'est du Congo, notamment lors de la prise de Goma et Bukavu, capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu en 2025. Au sein de l'UE, les positions divergent. La France, qui a des intérêts au Rwanda, a probablement poussé pour le maintien de l'aide, tout comme le Portugal, ancienne puissance coloniale du Mozambique. D'autres États ont exercé une pression inverse, au premier rang desquels la Belgique, soucieuse de ne pas se mettre à dos son ancienne colonie congolaise en soutenant les forces armées d'un pays qui est, de facto, toujours en guerre avec le Congo.
En réalité, le refus d'un maintien de l'aide de la part de l'UE relève davantage du symbole que d'autre chose. L'aide financière est somme toute assez modique, et le Rwanda est tout à fait en mesure d'assumer les coûts du déploiement. L'enjeu pour Kigali est surtout diplomatique, dans un contexte où ses alliés occidentaux ont ces dernières années pris leurs distances face à son soutien très mal caché au M23.
Par ailleurs, les menaces de retrait des troupes rwandaises sont elles-mêmes peu crédibles, Kigali ayant ses dernières années des intérêts économiques au Mozambique. Tout d'abord, Kigali utilise ces opérations comme vitrine pour vendre les services de ses forces armées, dans la même logique que son engagement en République centrafricaine, au Mali ou au Soudan du Sud. D'autre part, certains analystes mettent en avant des velléités de Kigali de s'approprier les ressources du Cabo Delgado, au premier titre les rubis, dont les gisements abondent dans la région. Cette appropriation passerait certainement davantage par des méthodes légales, contrairement à son entreprise de pillage de l'est du Congo, mais toujours au détriment des populations locales bien entendu, qui ne profitent en rien des riches ressources de leur province.
L'éventualité d'un retrait des troupes rwandaises intervient alors que TotalEnergies et ExxonMobil ont annoncé ces derniers mois la reprise de leurs activités au Cabo Delgado, après avoir déclaré un cas de force majeure face à l'avancée des rebelles à quelques kilomètres de leurs installations gazières en 2021. Ceux-ci ont depuis été repoussés suffisamment loin des installations, ce qui a permis à Patrick Pouyanné, PDG de Total, de se rendre sur le site et dans les villes alentours, condition préalable qu'il posait à la reprise de l'exploitation. Non sans exiger des compensations de la part du Mozambique, summum de l'arrogance impérialiste.
Pour préserver ses liens avec le Rwanda, il est en outre tout à fait possible que l'UE fasse usage de mécanismes indirects de financement. Des bruits de couloir avancent l'hypothèse d'une aide directe au Mozambique, qui transfèrerait à son tour les fonds au Rwanda. Visiblement, Maputo apparaît pour l'UE comme un partenaire plus respectable que Kigali, et les massacres perpétrés par la police du FRELIMO après les élections d'octobre 2024, qui ont porté au pouvoir Daniel Chapo et fait des centaines de morts parmi les manifestants, sont inconséquents. Certains pays de l'UE ont par ailleurs mis en avant la nécessité de mieux former l'armée mozambicaine plutôt que de se reposer sur le Rwanda. On pourrait ainsi assister à un renforcement de la mission de formation de l'armée, mission déjà présente dans le pays depuis, qui devrait être renouvelée en juin. Cette même armée dont les exactions contre la population locale sont monnaie courante ; il y a quelques jours encore, l'armée tuait 13 pêcheurs au large de Mocímboa da Praia, selon Cabo Ligado, le projet de suivi du conflit de l'ACLED.
Pour l'UE, l'intérêt du méga-projet gazier est clair : l'heure est à la diversification de l'approvisionnement en hydrocarbures, dans un but de découplage vis-à-vis de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. La guerre en cours en Iran met également en lumière les limites d'un approvisionnement reposant sur les pétromonarchies du Golfe : les exportations de GNL qatari ne sont viables qu'à condition que le détroit d'Ormuz reste sécurisé, et le blocus en cours par l'Iran montre la vulnérabilité structurelle de cette dépendance. Les méthodes prédatrices d'une multinationale comme TotalEnergies répondent très bien aux impératifs de « sécurité énergétique » de l'UE : s'approprier par tous les moyens les hydrocarbures d'une multiplicité de pays pauvres, sans aucun regard pour les effets de cette prédation sur les populations locales. Stratégiquement, il s'agit de constituer un réseau d'approvisionnement suffisamment redondant pour pallier à la défaillance ponctuelle de certaines sources.
La population du Cabo Delgado se trouve ainsi prise en étau, entre les exactions des islamistes d'al-Shabaab, les intérêts prédateurs des majors pétrolières, et le harcèlement et les exactions des armées mozambicaine et rwandaise. Au même titre qu'au Congo, la richesse en ressources minières et hydrocarbures de la province agit comme une malédiction pour les habitants, déjà délaissés depuis toujours par les autorités centrales, au point où la province, à majorité musulmane dans un pays où ils sont minoritaires, a été surnommée Cabo Esquecido (« cap oublié »). Partout où TotalEnergies s'implante, le même schéma se reproduit : la multinationale s'assure le soutien du gouvernement, souvent profondément corrompu comme dans le cas du FRELIMO au Mozambique ; son implantation se fait sous la protection de l'armée ou de mercenaires, et la population, loin de tirer profit des ressources, pâtit de la déstabilisation de la région et des exactions des différents acteurs.
Alors que la situation de la population du Cabo Delgado, et plus largement du Mozambique, déjà parmi les pays les plus pauvres du monde, est catastrophique, l'arrivée d'intérêts étrangers dans la région ne fait qu'aggraver la situation, qui n'a en aucun cas pour but d'améliorer les conditions de vie des populations locales. Il faut en finir avec la prédation des multinationales étrangères dans le pays, au premier titre de TotalEnergies, ExxonMobil et ENI. Les troupes étrangères, en particulier les Forces rwandaises de défense, n'ont fait qu'empirer la situation. Quant au régime de Daniel Chapo, profondément corrompu, il est lui-même un des premiers responsables et profiteurs de la situation et porte une responsabilité directe dans ce qui se déroule au Cabo Delgado. La seule issue progressiste ne pourra venir que d'en bas, dans l'affrontement avec ce régime corrompu et contre la prédation des puissances étrangères.
Crédit photo : Capture d'écran TV5 Monde.