La capitulation ou une escalade dangereuse : les options de Donald Trump se resserrent
Fri, 27 Mar 2026 11:18:25 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe conflit avec l'Iran met à nu les limites de la puissance étasunienne et place Washington face à un choix toujours plus coûteux.

Le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran est entré dans une phase où la marge de manœuvre stratégique de Tel-Aviv et Washington se réduit. Loin de la rhétorique de la « pression maximale », initialement agitée par Trump, la réalité à laquelle Washington est confronté s'avère bien plus inconfortable. La perspective d'une victoire a disparu : il ne reste plus qu'à trancher entre deux options également lourdes de conséquences – accepter un équilibre défavorable ou s'engager dans une escalade aux issues potentiellement catastrophiques.
Le récent recul de Donald Trump qui a suspendu sa menace de frapper les infrastructures énergétiques iraniennes ne doit pas être lu comme une simple correction tactique, mais comme l'aveu implicite des limites stratégiques auxquelles il fait face. Le recours à la menace ne modifie pas le comportement iranien ; il tend au contraire à durcir la position de l'Iran. De ce fait, la crédibilité de la superpuissance étasunienne est entamée.
Dès lors, le dilemme ne relève plus seulement du calcul stratégique : il prend une dimension tragique. Trump peut soit avancer vers un accord qui implique des concessions substantielles à Téhéran, soit parier sur une escalade militaire susceptible d'étendre le conflit à l'échelle régionale, d'aggraver considérablement les coûts économiques mondiaux et, malgré tout, d'échouer à atteindre ses objectifs.
Un Iran éprouvé mais renforcé
L'erreur stratégique la plus profonde de Washington a été de mal appréhender la logique qui guide les actions iraniennes. Loin d'adopter le comportement d'un acteur qui agit selon une stratégie de dissuasion classique – de manière prudente et réactive – l'Iran est prêt à prendre des risques élevés : l'escalade n'est pas impulsive, elle est pensée comme un instrument.
Sur le plan stratégique, les dirigeants iraniens perçoivent l'escalade comme un moyen indispensable de rétablir la dissuasion. Le message est sans ambiguïté : toute attaque contre ses intérêts vitaux provoquera une réponse équivalente – voire amplifiée – visant notamment des infrastructures énergétiques et des cibles sensibles dans la région.
Sur le plan opérationnel, les faits confirment cette logique. Malgré des attaques répétées, le système de commandement iranien demeure fonctionnel. Les frappes coordonnées contre des installations à Haïfa ou à proximité de Dimona, en réponse à des attaques contre South Pars ou Natanz, attestent à la fois de la capacité de riposte immédiate de l'Iran et de la cohérence de sa stratégie.
Mais l'élément déterminant est ailleurs : la pression extérieure n'affaiblit pas le régime, elle le consolide. Les attaques ont renforcé les courants les plus durs, resserré la cohésion interne et légitimé l'escalade auprès de la population. L'idée selon laquelle la guerre pourrait provoquer un changement interne apparaît, une fois de plus, illusoire.
États-Unis : un affaiblissement du front intérieur
Si, sur le plan extérieur, comme le souligne The Economist, « le résultat est que, pour l'instant du moins, l'avantage est du côté de l'Iran », la guerre entame le capital politique de Trump sur le plan intérieur.
Même des médias traditionnellement favorables à la Maison Blanche s'inquiètent du caractère contre-productif de la stratégie qu'elle a adoptée. Le Wall Street Journal résume ce basculement :
L'attitude unilatérale de M. Trump s'est révélée contre-productive. À mesure que le conflit entre dans sa quatrième semaine, les doutes initiaux de l'opinion publique se sont transformés en une opposition généralisée. Les sondages réalisés au cours de la troisième semaine montrent que le soutien à la guerre est tombé à une moyenne de 39 %.
Une part croissante de l'opinion considère désormais ce conflit comme une guerre de choix, et non de nécessité. À cela s'ajoute un rejet explicite des effets économiques de la guerre – en particulier la hausse du prix de l'essence – ainsi qu'une crainte largement partagée au sujet d'une escalade qui conduirait à une intervention terrestre.
Le fait le plus préoccupant est d'ordre politique : même au sein de sa propre base électorale, des fissures apparaissent. Un quart des Américains qui ont voté pour lui en 2024 désapprouvent sa politique à l'égard de l'Iran, et cette désapprobation est particulièrement marquée au sein de segments qui lui étaient pourtant favorables : 56 % chez les jeunes adultes, 62 % chez les Hispaniques et les indépendants.
Le poids des précédentes guerres est déterminant. Après les guerres en Afghanistan et en Irak, la société américaine a développé une forte aversion pour les conflits prolongés. Or Trump, qui avait en partie bâti sa légitimité politique en critiquant ces interventions, se retrouve aujourd'hui pris au piège d'un conflit du même type.
Une alliance américano-israélienne sous tension
Si, sur le plan militaire, le conflit semble s'enliser dans une dynamique d'usure dangereuse, sur le plan politique la fracture entre Washington et Tel-Aviv apparait de plus en plus nette. Le désaccord n'est pas tactique, mais stratégique : les deux alliés ne s'entendent pas sur ce que signifie « gagner » cette guerre.
Pour le gouvernement de Benjamin Netanyahou, l'objectif ne se limite pas à affaiblir l'Iran : il s'agit de provoquer l'effondrement du régime, quitte à créer une situation de fragmentation interne. Les références implicites – Libye, Syrie, Soudan – ne doivent rien au hasard : le chaos peut être perçu comme un moyen d'éliminer un adversaire structurel.
Cette perspective entre toutefois en contradiction directe avec les intérêts américains. Washington ne souhaite pas voir émerger un vide de pouvoir dans le golfe Persique, région essentielle pour l'équilibre énergétique mondial et pour son système d'alliances. Le risque d'un Iran en voie de désintégration – livré aux rivalités de milices, de factions armées et à une prolifération nucléaire incontrôlée – constituerait une menace bien plus grave que l'équilibre instable actuel.
Cette divergence s'inscrit en outre dans des contextes politiques opposés. Tandis que Netanyahu a besoin d'une victoire nette à l'approche des élections et bénéficie d'un soutien interne important à la guerre, Trump fait face à un électorat de plus en plus réticent et préoccupé par les conséquences économiques du conflit. Pour Trump, prolonger la guerre est politiquement coûteux ; pour Netanyahu, y mettre fin sans résultat tangible est inenvisageable.
À cela s'ajoute un facteur structurel : la surestimation, côté israélien, du soutien des États-Unis. Pendant des décennies, la supériorité militaire des États-Unis a constitué le socle implicite de la stratégie israélienne. Aujourd'hui, cette garantie apparaît plus incertaine. Les capacités industrielle, logistique et politique de Washington à soutenir un conflit de haute intensité sont plus limitées que ce que beaucoup en Israël pouvaient penser.
Il en résulte une alliance traversée par des objectifs contradictoires : l'un cherche à clore le conflit, l'autre a besoin de l'intensifier pour le justifier.
Une impasse stratégique
Sur le terrain, l'évolution du conflit renforce l'impression d'un blocage. Loin de diminuer, la pression sur Israël s'est accrue. L'augmentation des frappes de missiles iraniens et, surtout, l'intensification des tirs de roquettes du Hezbollah depuis le Liban ont créé une situation intérieure de plus en plus difficile à maîtriser.
Les enquêtes menées cette semaine par les Forces de défense israéliennes ont montré que les impacts directs à Dimona et Arad ont provoqué une vive inquiétude au sein de la population, alimentant les doutes quant à la poursuite d'une guerre qui semble désormais s'inscrire dans la durée. Lors d'une réunion nocturne du Conseil des ministres, le chef d'état-major a averti que l'armée approchait de ses limites, ses forces étant en partie redéployées sur un autre front en expansion : le terrorisme sioniste en Cisjordanie.
Il apparaît de plus en plus clairement que les dirigeants étasuniens se sont engagés dans une impasse stratégique et ils ne savent pas comment en sortir sans en payer le prix fort. Sur le plan diplomatique, la question n'est plus de savoir s'il y aura des concessions, mais lesquelles seront inévitables.
L'Iran, conforté par sa capacité de résistance, durcit ses exigences : au-delà de la garantie que les États-Unis ne lanceront pas de nouvelle attaque et de la demande de réparations pour les dommages subis pendant la guerre, il réclame la reconnaissance de ses droits sur le détroit d'Ormuz, à l'image de ceux de l'Égypte sur le canal de Suez. Autrement dit, il entend imposer son contrôle sur le droit de passage dans le détroit. Parallèlement, l'Iran menace également de fermer le détroit de Bab el-Mandeb, à l'entrée de la mer Rouge, apparemment avec le soutien des Houthis au Yémen.
L'Égypte, la Turquie et le Pakistan apparaissent désormais comme des médiateurs qui agissent en coulisses dans les discussions indirectes entre les États-Unis et l'Iran. Le chef d'état-major pakistanais, Asim Munir, transmet des messages entre les deux parties. La montée en puissance du Pakistan, puissance nucléaire à part entière, ainsi que le resserrement de ses liens avec l'Iran, sont mal perçus en Israël, mais l'influence israélienne sur le cours des événements reste limitée. La décision de conclure un accord – et ses modalités – dépend désormais de Trump.
Comme nous l'avons déjà souligné, l'administration étasunienne est entrée dans cette guerre, avec le soutien appuyé d'Israël, sans objectifs stratégiques clairement définis et avec, semble-t-il, une compréhension limitée des mécanismes décisionnels qui prévalent à Téhéran. Trump pensait avoir affaire à un scénario comparable à celui du Venezuela : une frappe rapide et décisive suivie d'un succès presque assuré.
Dans ce contexte, Washington oscille entre la tentation de se désengager du golfe Persique et celle d'obtenir une victoire hors d'atteinte. Pris entre ces deux options – aujourd'hui toutes deux impraticables – il tente d'exercer une pression pour modifier l'équilibre des forces. Mais la réalité du terrain montre qu'il n'existe aucune « solution militaire » viable qui puisse prévenir une escalade catastrophique, avec des coûts considérables pour l'ensemble des belligérants.
Tout accord visant à mettre fin à ce conflit ne pourra être qu'un compromis stratégique entre les États-Unis et l'Iran, très loin des objectifs maximalistes que Washington comme Israël, espéraient atteindre.
À l'inverse, le discours triomphaliste de Trump – de plus en plus déconnecté de la réalité – témoigne de la confusion qui règne à Washington. Dans ses nombreuses interventions publiques, le président étasunien construit une réalité parallèle à destination de son auditoire, sans rapport avec la situation sur le terrain. Selon lui, l'Iran serait déjà totalement vaincu, son armée détruite tandis que le pays aurait subi « deux ou trois » changements de régime après l'élimination de ses hauts responsables par Israël (opérations dont Trump s'attribue rétrospectivement le mérite).
Dans ce contexte, la possibilité de sortir du conflit sans donner l'impression qu'il s'agit d'une défaite majeure se réduit de jour en jour. Cette perspective hante les nuits de l'occupant de la Maison Blanche, si bien qu'on ne peut exclure que Trump prenne une initiative désespérée. Le spectre de l'échec de l'opération militaire menée par Jimmy Carter en Iran en 1980 plane à nouveau sur Washington. Ce qui avait commencé comme une démonstration de force pourrait bien se conclure par un nouvel échec retentissant.