Quels enseignements après les municipales à Bordeaux ? Billet de Petra Bernus
Fri, 27 Mar 2026 15:07:42 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLes élections municipales viennent de se terminer. Cinq mois de campagne se concluent à Bordeaux par l'élection du macroniste Thomas Cazenave qui va poursuivre les politiques de droite de ses prédécesseurs. Dans ce contexte, la campagne que nous avons menée a été remarquée. Il faut maintenant construire la riposte par en bas.

La droite sans vernis de retour au Palais Rohan
Dimanche dernier, Bordeaux est devenue l'une des rares conquêtes du macronisme dans une séquence qui a de nouveau montré les faiblesses structurelles du centre et son incapacité à s'ancrer localement. Thomas Cazenave, ancien ministre des Comptes publics a été élu d'une légère avance dans le duel qui l'opposait au maire sortant EELV, Pierre Hurmic, aidé par le retrait de Philippe Dessertine, dont la liste « citoyenne » était solidement ancrée à droite.
Le résultat du second tour n'est en réalité pas une surprise. La politique d'Hurmic n'était qu'un vernis vert sur une politique totalement à droite, ne suscitant aucun engouement du « peuple de gauche » à se mobiliser pour sa continuité. Bien que nous déplorions le passage à droite dans de nombreuses municipalités, la réélection d'Hurmic à Bordeaux n'aurait pas constitué une victoire pour notre camp social. Il était hors de question pour nous de soutenir la mairie sortante EELV, qui porte un bilan sécuritaire, répressif et anti-ouvrier.
C'est pour cette raison que nous avons mis au cœur de notre campagne les bilans de Pierre Hurmic en tant que maire écolo. Un bilan ultra-sécuritaire, parmi les plus durs du pays, qui franchit un cap inédit en brisant un tabou historique à gauche : l'armement létal de la police municipale. Un bilan antisocial, qui prolonge les politiques de la droite : gentrification et explosion des prix, le tout avec un vernis vert qui fait payer les mesures écologiques aux plus précaires.
La mandature de Thomas Cazenave, à l'image de la tonalité générale de la campagne, laisse présager une intensification des attaques et renforce la nécessité de préparer une riposte par en bas, comme nous l'avons défendu tout au long de notre campagne. Une exigence d'autant plus forte au regard de la situation, bien au-delà de Bordeaux, à l'échelle nationale comme internationale.
Au-delà des arguments arithmétiques
Dans ces élections, 17 000 voix – 17% – se sont portées sur les plusieurs listes à la gauche d'Hurmic. Si cela traduit, d'un point de vue global, une progression nette en termes de voix, il faut néanmoins distinguer deux dynamiques. D'un côté un électorat travailleur et jeune, mobilisé sur un programme d'indépendance de classe clair autour du programme de RP, LO et du NPA-R. De l'autre côté, un électorat aspirant à rompre avec les politiques menées par la gauche bourgeoise en soutenant La France insoumise, dont le programme et la stratégie se situent cependant entièrement sur le terrain institutionnel. Le vote pour Philippe Poutou apparaît comme une sorte de voie intermédiaire entre ces perspectives, puisqu'il s'est présenté de façon indépendante malgré le rapprochement structurel du NPA-L'Anticapitaliste avec la gauche institutionnelle, tout en bénéficiant de sa popularité nationale et de son ancrage local propre, hérité de Bordeaux en Luttes.
La France insoumise aura couru toute la campagne après Pierre Hurmic. En octobre, la tête de liste des insoumis Nordine Raymond regrettait le choix du maire EELV de « s'isoler », et entre les deux tours il fustigeait sa persistance à « s'enfermer dans ses positions » après l'énième refus catégorique de la part du maire sortant de toute alliance avec LFI.
Ainsi, si LFI déclare qu'elle a tendu sa main à toutes les forces de gauche de la ville, elle a surtout privilégié une stratégie d'alliance vers sa droite, cherchant du début à la fin à fusionner avec Pierre Hurmic et EELV malgré son bilan. Cette politique menée nationalement, où LFI a joué les champions de l'unité avec la gauche bourgeoise révélant ainsi plus profondément la dépendance à ses alliances de sa stratégie institutionnelle. Cela a conduit les insoumis bordelais à passer sous silence le bilan de la mairie sortante durant la campagne, tout en défendant un programme cantonné aux leviers institutionnels existants — notamment sur le logement — et sans remise en cause du caractère profondément réactionnaire d'institutions comme la police.
C'est cette orientation qui a empêché une alliance avec Poutou, malgré la politique d'unité avec la gauche que le NPA-A porte nationalement. La France insoumise n'avait aucun intérêt à s'aligner derrière une figure qu'elle ne pouvait contrôler, d'autant plus dans une ville où son implantation en dehors des périodes électorales reste faible. Porté par sa notoriété et une ambition personnelle, Philippe Poutou a voulu exister de manière indépendante. Ayant obtenu 5,14% au premier tour, il ne sera donc plus conseiller municipal, parachevant l'échec du projet de Bordeaux en luttes.
Né dans le sillage des Gilets jaunes et des mobilisations contre la réforme des retraites de 2019, ce collectif s'est rapidement désagrégé, sous l'effet du manque de contrôle politique autour de la figure de Poutou et du fonctionnement bureaucratique instauré par celui-ci avec la France insoumise. [1] Le fonctionnement du collectif était mis au service de ses interventions médiatiques, dont le blocage du second siège de Bordeaux en luttes — celui d'Evelyne Cervantes-Descubes (LFI), empêchée de siéger en raison d'un Covid long — constitue une illustration. Poutou a en effet refusé que d'autres colistiers — comme Willy Dhellemmes, postier syndicaliste ou moi-même — puissent occuper ce siège après la démission d'Antoine Boudinet, remplacé par Myriam Eckert, elle-même depuis écartée du noyau dirigeant avec des méthodes bureaucratiques.
Une campagne de Révolution Permanente remarquée et prometteuse
De notre côté, nous avons mené cinq mois de campagne municipale intense. Avant tout, je tiens à remercier les 895 électeurs qui ont soutenu la liste Révolution Permanente. Pour une première participation, dans un contexte de division de l'extrême gauche et face à une figure nationale comme Philippe Poutou, ce score est loin d'être anecdotique.
Nous pouvons être fiers : malgré nos forces réduites, nous avons réussi à exister pleinement dans cette campagne. Des milliers de tracts distribués, autant d'affiches collées et de portes frappées. C'est grâce à l'effort militant que nous avons mené la campagne d'égal à égal avec des partis disposant de bien plus de ressources humaines et financières.
Alors que la campagne était marquée par la droitisation des discours, transformant la surenchère sécuritaire en obsession et allant jusqu'à instrumentaliser le féminisme à la veille du 8 mars, nous avons réussi à faire entendre un autre son de cloche, en affirmant sans détours que l'insécurité est d'abord économique et sociale.
Nous avons porté des mesures essentielles comme la réquisition des logements vides dans une ville où 2 000 personnes sont sans toit tandis que 30 000 logements restent vacants dans la métropole. Nous avons aussi dénoncé le tabou du passé colonial de Bordeaux, en réclamant notamment l'expropriation des fortunes bâties sur la traite négrière. Aucune paix avec ce passé sans réparation.
La campagne que nous avons menée a aussi voulu porter un projet clair face à l'extrême droite, contre l'impasse des illusions institutionnelles et électorales. L'auto-organisation, la coordination des secteurs en lutte et l'unité d'action par en bas la plus large possible est vitale.
Nos résultats — comme ceux, plus largement, de Révolution Permanente à l'échelle nationale, jusqu'à l'élection de deux conseillers municipaux à Saint-Denis, deuxième ville d'Île-de-France — confirment une chose : face à la radicalisation des classes dominantes, il faut opposer un programme tout aussi radical et clairement anticapitaliste.
Pour nous, et en particulier pour celles et ceux qui ont fait le choix de voter pour l'extrême gauche, la dynamique doit se prolonger en s'organisant, dans les entreprises, les lieux d'études et de travail, pour appuyer chaque lutte et reconstruire une organisation révolutionnaire de combat en France, mais aussi à l'international.
[1] Le collectif s'était d'abord fissuré avec notre départ, notamment en raison des illusions entretenues par Poutou sur le rôle que la police pouvait jouer pendant le Covid.