« Un Noir de moins ». Sur un assassinat banal au Brésil
Thu, 26 Mar 2026 12:39:37 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalPour les habitants des quartiers périphériques de l'immense Brésil, la peine de mort est toujours là, tout autant que la peine de vie. Et la morgue n'est jamais trop loin.

Les mauvaises nouvelles arrivent irrémédiablement au petit matin. Elles ont toute la nuit pour macérer et broyer du noir. Un appel collectif sur un groupe WhatsApp familial ne peut annoncer qu'un malheur. C'est ce petit matin-là que j'ai appris que la police ou un escadron d'extermination (quelle différence ?) avait assassiné le fils de ma cousine. Cela s'est passé à Bahia, dans le nord-est brésilien. Là où l'on débarquait par millions des Noirs-africains enlevés en Afrique. Là où la terre est rouge et chaude, comme le sang qui coulait du dos lacéré des esclaves rebelles punis par leurs maîtres et oppresseurs européens.
Qu'est-ce que cela a à voir ? Tout. L'abolition de l'esclavage pour la plupart des Noirs de ces pays n'a signifié rien d'autre que mourir de faim en liberté. Chaque génération représentait un maillon faible châtié par le temps, dépouillée de son identité culturelle, aliénée par des religions imposées tandis que leur propre interprétation religieuse était criminalisée. Naître, manquer de presque tout, avec chance un peu d'école, certainement beaucoup de galères, davantage de violences, sans futur, sans espoir même, des torrents de sueur, quelques petites joies, de la douleur, mourir ou être tué.
Ça n'a pas été différent pour le fils de ma cousine. Il avait un très joli prénom. Il était jeune, beau sourire. Il n'était pas innocent, il a été surtout une victime. Une victime de tout un système. Mais il n'a peut-être jamais su cela. Cinq hommes cagoulés, chez lui, se sont chargés de l'exterminer. La police ou un escadron, quelle différence ? « La vie de la délinquance », dit-on, pour disculper, pour légitimer, pour passer à autre chose. D'abord, on te fait crever de faim, ensuite on entasse toute la misère au même endroit, puis on utilise quelques jeunes pour vendre ceci ou cela, mais surtout pour faire des profits ; des jeunes auxquels on a préalablement enlevé toute possibilité de devenir ce qu'ils rêvent d'être ; des jeunes que l'on jette dans la marre du cynisme et du nihilisme. Mais des jeunes qui rêvent quand même un peu, des jeunes qui sourient, des jeunes qui aiment et sont aimés. Des jeunes qui ne peuvent pas s'échapper. Des jeunes que l'on tue parce qu'il faut « rétablir l'ordre » ou parce qu'il n'y a plus de place en prison ou parce qu'il faut « venger un camarade tombé » ou parce que, pour eux, ils ne valent rien et qu'ils ont la totale impunité d'en faire ce que bon leur semble. Un petit Noir de moins, qu'est-ce que ça fait, n'est-ce pas ?
Les cinq hommes cagoulés se sont chargés de le défigurer, de tirer au visage, dernière humiliation pour le dernier adieu de ceux qui restent, ceux qui souffrent le plus. Celles qui souffrent le plus. Car dans cette « terre d'Hommes qui tuent », ce sont les mères, les grand-mères, les tantes et les sœurs qui souffrent le plus. Sa sœur a tout vu, tout vécu. Il a demandé à ne pas être tué devant elle. La peine des Noirs leur a-t-elle un jour importée ? Une balle dans la tête. Parce que c'est comme ça qu'on tue les Noirs, surtout les pauvres, là-bas.
« Il faut exiger justice ! Mais, c'était un délinquant… » Non ! Les délinquants, ce sont ceux qui tirent profit du maintien de millions de personnes dans la misère, ceux qui font d'eux des pions jetables, tuables, ceux qui nous parlent de « sécurité » et qui célèbrent l'assassinat de chaque jeune comme un but de finale de Coupe du Monde. Car pour les habitants des quartiers périphériques de l'immense Brésil, la peine de mort est toujours là, tout autant que la peine de vie. Et la morgue n'est jamais trop loin : balle perdue, balle qui atteint sa cible, couteau, bagarres, règlement de comptes, police, polices spéciales, escadrons d'extermination.
Ironiquement, ce meurtre survient la même semaine où les Nations Unies déclarent que la traite des Noirs-africains constitue le « plus grave crime contre l'humanité ». Ce sont plus de 400 ans d'esclavage direct et presque deux siècles à subir ses conséquences : le racisme, l'exclusion sociale et économique, des millions de morts de faim, la violence d'État et celle de ses paramilitaires, mais aussi la violence patronale et la surexploitation.
Cette déclaration ne va changer la vie d'aucun Noir. Elle n'effacera aucune souffrance. Mais elle fait le lien entre ces plus de 400 ans d'esclavage et l'assassinat de ce cousin, noir, à peine sorti de l'adolescence ; elle explique sa courte vie. Le gouvernement brésilien a bien voté cette résolution à l'ONU. Cependant, pour l'État brésilien, ce cousin au beau prénom et au sourire plein de vie, ne restera qu'un chiffre, qu'un Noir en moins. Il n'ira pas chercher qui se cache derrière les cagoules, qui arme ces bandes, qui finance le trafic, qui en tire de gros profits. Les délinquants de classe bourgeoise, eux, ne risquent pas de se faire exploser la tête dans leur salon ou leur chambre. Ces messieurs-là ne sont même pas inquiétés par leur justice ; et s'il leur arrive le malheur d'être démasqués, on les convoque de façon civilisée aux tribunaux où on les traite de « docteur » avant d'être jugés par leurs pairs.
Pour eux, un Noir de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait ? Mais cette histoire résonne à travers le monde, dans les ruelles à la périphérie des grandes villes aux quatre coins du monde où le capitalisme entasse la misère de toutes les couleurs et de toutes les croyances. Un jour, c'est dans ces quartiers ouvriers et populaires que le poing rageur se lèvera pour attraper l'Hydre par la tête et la couper. Ce jour arrivera.