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Allemagne. La direction de Die Linke tente d'étouffer les voix propalestiniennes dans ses rangs

Wed, 25 Mar 2026 20:43:10 CET

Révolution Permanente

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L'adoption d'une motion critique du sionisme dans un congrès régional de die Linke a créé un véritable scandale en Allemagne. Alors que les services secrets menacent d'enquête, la direction du parti a condamné cette motion.

En temps normal, le congrès d'une fédération régionale d'un parti est un non-événement dans la politique nationale. Pourtant, le congrès régional de la fédération die Linke de Basse-Saxe (région du nord-ouest de l'Allemagne) a fait l'effet d'un véritable scandale dans le pays. En cause, une motion adoptée par une majorité des congressistes condamnant le « sionisme réellement existant ». Celle-ci appelle à la fin du génocide à Gaza, de la colonisation en Cisjordanie, la fin de l'apartheid, à l'application des poursuites internationales contre les criminels de guerre Netanyahou et Gallant et dénonce l'instrumentalisation de l'antisémitisme pour empêcher la critique du sionisme.

La presse bourgeoise allemande, le gouvernement, les partis de droite et de gauche, de l'AfD (extrême droite) au SPD (social-démocrates) se sont empressés d'hurler à l'antisémitisme et d'exiger une condamnation de la part des dirigeants nationaux de die Linke. Un politicien de die Linke, Andreas Büttner, ancien commissaire de police passé par la CDU (droite) et par le FDP (parti libéral) avant de rejoindre le parti de gauche pour occuper des postes dans l'État du Brandenbourg, a immédiatement rendu sa carte du parti.

Le président du Conseil central des Juifs, fédération d'associations juives alignée avec le soutien inconditionnel à Israël, a dénoncé die Linke comme un parti « qui donne un abri à la haine des Juifs, qu'il a pourtant plusieurs fois dénoncé dans des déclarations purement formelles ». De son côté, la ministre de l'Education CDU Karin Prien estime qu' « il ne s'agit pas de la politique actuelle d'Israël, mais de l'existence du peuple d'Israël et du futur de la vie juive dans le monde ».

La motion votée au congrès régional de die Linke est en réalité très modérée : le sionisme n'y est pas décrit comme une idéologie structurellement coloniale et suprémaciste mais comme un mouvement avec des ailes progressistes et d'autres réactionnaires dont seule la politique actuelle serait un problème. De fait, la violence des colons et des colonisés y est renvoyée dos-à-dos. Malgré cela, cette motion est allée jusqu'à attirer l'attention des services secrets. L'Office fédéral de protection de la Constitution (Verfassungschutz), une police politique dont les informateurs ont notamment été mouillés aux actes terroristes des néonazis du NSU au début des années 2000, a ainsi fait savoir par l'intermédiaire d'une story Instagram que la surveillance et l'espionnage de la fédération de Basse-Saxe de die Linke allait être renforcée.

« Sauve-qui-peut » général à la direction de die Linke

Dans les jours qui ont suivi, les dirigeants de die Linke ont immédiatement répondu à l'appel de la réaction et ont condamné la motion adoptée en Basse-Saxe. Ainsi, les secrétaires généraux Jan van Aken et Ines Schwerdtner (ex-rédactrice en chef de Jacobin en Allemagne) ont ainsi dénoncé la motion comme se situant « clairement en dehors du consensus du parti. »

Et de poursuivre : « il ne saurait y avoir de compromis avec des motions qui remettent en cause les fondements de notre parti. Cela vaut aussi bien pour les congrès régionaux que nationaux ». Ainsi, la direction du parti s'engage à lutter contre toute expression politique qui pourrait être comprise comme une remise en cause du droit de l'État d'Israël à exister ou comme une remise en cause du sionisme que les dirigeants de die Linke présentent, dans un formidable contre-sens historique, comme une protection pour les Juifs.

La même position a été adpotée par Elif Eralp, la candidate pour les élections de la mairie de Berlin et qui espère pouvoir co-diriger la capitale dans une alliance avec le SPD (actuellement au gouvernement fédéral en coalition avec la droite) et les Verts, ou encore pour Heidi Reichinnek, la tête de file de die Linke au Parlement et sa principale figure publique.

Finalement, la fédération de Basse-Saxe, où est implantée Heidi Reichineck, a capitulé en rase campagne en publiant un communiqué alambiqué dans lequel les dirigeants estiment que la motion votée « n'était pas parvenue à formuler clairement » le fait que la gauche combat à la fois l'antisémitisme et les crimes de guerre (la motion le mentionnait pourtant explicitement). Par-là, ce communiqué donne donc raison à la campagne politique et médiatique de ces dernières semaines, qui cherchait à associer antisionisme et antisémitisme, refus du colonialisme et haine des Juifs.

Ces événements de Basse-Saxe sont en fait une répétition à échelle plus grande, et cette fois dans le parti lui-même, de la crise ouverte en décembre 2025 lorsque le congrès national de l'organisation de jeunesse Linksjugend 'Solid avait adopté une motion intitulée « Plus jamais silencieux face à un génocide ». La direction nationale avait déjà dénoncé l'attitude de ses jeunes qui, sans défendre encore une position tout à fait révolutionnaire, ne reprenaient désormais plus les éléments de langage de l'impérialisme.

La Palestine comme ligne de fracture

Ces tensions entre la base et la direction de die Linke sont le reflet de tendances politiques de fond dans la gauche allemande. Le courant « antideutsch », caractérisé par un sionisme structurel, a par exemple longtemps constitué pendant des décennies une frange considérable de la gauche autonome radicale allemande. En à peine plus de deux ans, ce courant a quasiment disparu, balayé par la politisation anti-coloniale face au génocide à Gaza d'une grande partie de la jeunesse de gauche allemande. Ce courant de politisation touche évidemment les néo-militants qui ont rejoint par milliers die Linke depuis sa résurrection électorale face à la montée de l'extrême droite en début d'année 2025.

Cela crée désormais une contradiction structurelle au sein d'un parti qui a toujours été engagé en faveur du sionisme. Ce positionnement doit se comprendre comme l'expression de l'adaptation aux intérêts stratégiques de l'impérialisme allemand, la bourgeoisie allemande considérant l'alliance avec Israël comme relevant de sa « raison d'État ». Ainsi, en octobre 2023, les députés de die Linke avaient voté comme un seul homme avec tous les partis bourgeois et l'AfD pour la dissolution d'organisations palestiniennes et l'expulsion pour motifs politiques de réfugiés palestiniens.

Face à l'horreur du génocide et à la poursuite courageuse des mobilisations de solidarité en Allemagne, malgré une répression féroce de l'État, la direction de die Linke a dû commencer à dire quelques mots timides de soutien. Fin septembre 2025, die Linke a appelé pour la première fois à une manifestation pour la Palestine qui a réuni 100.000 personnes à Berlin. Ce gage donné sur sa gauche n'a pas empêché le parti de poursuivre la répression en interne, avec des expulsions prononcées contre plusieurs militants en raison de leur engagement anti-colonial, à l'image de Ramsis Kilani ou de dirigeants de la jeunesse comme Martha Wüthrich.

La nouvelle direction plus jeune, et prétendument plus à gauche, de Ines Schwerdtner, Jan van Aken et Heidi Reichinek prend en fait une position d'arbitre entre deux tendances de fond qui travaillent le parti. D'un côté, une aile droite favorable aux alliances avec la droite pour faire face à l'AfD, prête à voter les plans de réarmement qui visent à faire de l'Allemagne la plus grande armée conventionnelle d'Europe à coup de centaines de milliards. Ce sont les membres de cette même aile qui, en toute logique, se font les pourfendeurs zélés de tous les antisionistes dans le parti. Ainsi, Bodo Ramelow, figure historique du parti, s'est plaint de voir des jeunes militants partager des photos d'enfants palestiniens assassinés sur des boucles de messagerie du parti, ce qu'il a qualifié de « merde venant du Hamas ». Ces dernières semaines Gregor Gysi (fondateur du parti et figure très populaire) s'est illustré en déclarant que « la situation est devenue plus dangereuse parce que beaucoup plus de personnes issues de l'immigration, et d'une immigration spécifique, ont rejoint notre parti, ce dont je me réjouis d'ailleurs beaucoup. Mais elles apportent avec elles des points de vue sur Israël qui sont erronés. »

Aux antipodes de ces positions entièrement adaptées à la politique de l'impérialisme allemand, on trouve une génération plus jeune pour qui la dénonciation des horreurs du génocide à Gaza va de soi et qui doit faire face à la militarisation grandissante en Allemagne. Cette génération s'est éveillée à la politique dans un contexte de montée de l'extrême droite et de la répression. Elle apprend, à la dure, que lorsque la répression étatique et la chasse aux sorcières médiatiques ne suffisent pas, ce sont directement les têtes du parti qui prennent le relais. Et inversement, comme la situation en Basse-Saxe l'a montré, lorsque les dirigeants du parti ne parviennent pas à censurer leur base, c'est l'appareil policier qui s'en charge en annonçant publiquement l'infiltration et la surveillance de la fédération.

Ces derniers jours, plusieurs communiqués de solidarité envers les militants de Basse-Saxe ont été publiés, souvent par des groupes locaux de Linksjugend 'Solid, à l'image de ceux de Bavière, de Berlin, de Münster. De même, plusieurs militants de die Linke ont pris l'initiative ces derniers mois de fonder des commissions de solidarité avec la Palestine, structurées régionalement et nationalement, et qui sont pensées comme des foyers d'opposition face à la direction du parti.

Dans ces structures se croisent les autres lignes de fracture qui travaillent die Linke. Faut-il participer au gouvernement dans des coalitions avec des partis sociaux-libéraux comme le SPD ou les Verts ? Ce qui a longtemps été la perspective stratégique essentielle du parti est aujourd'hui questionné par des secteurs de la base, notamment à Berlin où die Linke pourrait arriver en bonne position aux élections de cet automne.

La question du réarmement et de la militarisation en fait bien entendu aussi partie. L'aile la plus à droite du parti, incarnée par les élus siégeant au Bundesrat, non content d'avoir validé le budget de 900 milliards d'euros par la Bundeswehr, s'engagent plus avant pour la livraison d'armes à l'Ukraine dans des résolutions communes avec la droite allemande au mépris du programme de leur propre parti. Dans le même temps, les dirigeants van Aken et Schwerdtner soutiennent de manière critique la militarisation en présentant l'armée allemande comme une armée de « défense ». Les militants les plus jeunes eux s'activent au contraire à construire la grève scolaire contre le service militaire que le gouvernement SPD/CDU veut imposer à la jeunesse allemande.

Lire aussi : Allemagne. 50 000 jeunes en grève des cours ce 5 mars contre le service militaire

Ces tensions ne vont pas disparaître et vont créer de nouvelles batailles internes dans le parti. C'est ce qu'alertent nos camarades de Klasse gegen Klasse qui appellent à une solidarité large avec les militants de die Linke de Basse-Saxe : « Soyons tout à fait clairs : dans le cadre de la prochaine étape visant à garantir la capacité du parti à gouverner, les positions antimilitaristes feront elles aussi l'objet d'attaques de plus en plus virulentes. »

Les événements et les positionnements pris sur la question de la motion de Basse-Saxe ne sont donc pas à banaliser. Ils traduisent les tensions créées entre un projet de gouvernement au service de la bourgeoisie allemande et une aspiration, encore confuse et balbutiante mais bien réelle, dans certains secteurs de die Linke (et au-delà du parti) de s'orienter vers une perspective anticapitaliste et anti-impérialiste.

Crédits photo : Simon Zinnstein / KGK

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