Argentine : à 50 ans d'un coup d'Etat capitaliste-néolibéral
Wed, 25 Mar 2026 09:40:57 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe dernier coup d'Etat en Argentine portait un projet profondément bourgeois et capitaliste, une guerre civile ouverte et totale, politique et économique, contre la classe ouvrière et les classes populaires.

Quand on parle de coups d'Etat on a l'impression de parler d'une « lutte entre la dictature et la démocratie ». Mais cette vision simpliste n'a aucune utilité politique car elle masque les projets politiques, économiques et de société qui s'affrontent dans ces moments de la lutte de classes. La dernière dictature en Argentine est un exemple assez frappant de cela. Sans aucun doute il s'est agi de la dictature la plus sanglante de l'histoire du pays où les militaires et les civils qui ont pris le pouvoir avaient un projet clair : briser physiquement toute forme de résistance politique, syndicale ou culturelle du mouvement ouvrier, des secteurs populaires et progressistes afin de transformer profondément l'économie et la vie sociale du pays dans un sens néolibéral.
D'un point de vue international, le coup d'Etat du 24 mars 1976 en Argentine se produit dans un tournant important : le choc pétrolier et la défaite des Etats-Unis au Vietnam. Économiquement, les économies capitalistes centrales en crise cherchaient désespérément de nouveaux débouchés pour leurs biens et capitaux. Il fallait donc « ouvrir des marchés » jusqu'à présent relativement protégés par quelques dispositifs étatiques. Dans certains cas, cela signifiait la désarticulation de « modèles économiques » mis en place dans les années 1940/1950. C'était le cas de l'Argentine où depuis les années 1940 le péronisme avait profité de la Seconde Guerre Mondiale pour mettre en place un modèle de « substitution d'importations » et développer l'industrie nationale. Même si en 1955 des secteurs « traditionnels » de la bourgeoisie argentine (liées aux exportations agro industrielles) se sont alliées aux puissances impérialistes pour renverser Peron, ce qui a affaibli le poids de la bourgeoisie industrielle. Le modèle de développement industriel s'est largement maintenu, mais avec une ouverture plus grande aux capitaux étrangers et une forme de diversification des investissements de la bourgeoisie agro-industrielle. C'est ce modèle « développementiste » que la dictature de 1976 devait détruire pour développer un néolibéralisme débridé ouvrant totalement le marché (industrie, services et finances) aux capitaux impérialistes.
L'autre volet central de la politique de la dictature a été celui de l'anéantissement de l'influence du mouvement ouvrier dans la vie politique. En effet, le péronisme était un phénomène bourgeois mais il s'agissait d'un bonapartiste sui generis, ou de type particulier. A la tête du gouvernement, il avait dû concéder un renforcement du rôle politique de la classe ouvrière en l'intégrant, via ses bureaucraties syndicales, à l'Etat. L'industrialisation péroniste a fait croitre la classe ouvrière nationale en termes quantitatifs. Parallèlement, Peron a utilisé le mouvement syndical comme un levier politique. De ce fait, le péronisme, malgré son caractère de classe bourgeois, est devenu le principal courant politique au sein du mouvement ouvrier. Ce poids même du mouvement syndical lui octroyait un rôle déterminant dans la vie politique du pays. Tous les coup d'Etat successifs depuis 1955 ont eu pour projet de détruire ce rôle politique du mouvement ouvrier qui malgré la contradiction d'être dirigé par un courant bourgeois réussissait à imposer des conditions relativement favorables pour la classe ouvrière (même si avec beaucoup d'inégalités entre les secteurs formels et informels).
Toutes les dictatures ont échoué dans leur mission d'effacer le rôle politique du mouvement ouvrier. En 1969 le pays a même connu le début d'une importante montée de la lutte de classes, ce qui a précipité le « retour de Peron ». Depuis 1955 Peron était exilé, notamment dans l'Espagne franquiste. La bourgeoisie argentine fait appel à lui pour tenter de clamer une situation sociale explosive. En 1973 il revient mais avec la mission claire de mater la contestation sociale, y compris des ailes gauches du péronisme : le jour de son retour au pays est d'ailleurs marqué par le massacre des militants de la gauche péroniste. Un an plus tard, en 1974, Peron meurt. Mais le gouvernement péroniste se maintient avec sa femme Isabel Peron aux commandes. D'un point de vue économique le tournant anti-ouvrier s'accentue avec un plan économique brutal contre les classes populaires. D'un point politique le tournant est très violent aussi : c'est après le retour de Peron de l'exil en 1973, puis sous le gouvernement d'Isabel Peron qu'apparaît la néfaste « Triple A » (Alliance Argentine Anti-communiste) responsable des première « disparitions » et assassinats contre des militants politiques de gauche et ouvriers. La contestation ouvrière et populaire s'accentue, ce qui accélère les plans putschistes.
Ainsi la dictature civico-militaire commencée en mars 1976 a mis tout de suite en place une brutale répression contre le mouvement ouvrier, contre les syndicalistes, contre les militants politiques de gauche mais aussi contre des militants des droits Humains, des religieux, des intellectuels, des militants étudiants, des journalistes et toute forme de dissidence. Des arrestations illégales, des séquestrations, des centres de torture clandestins (y compris au sein des usines), des assassinats et des « disparitions forcées » ont marqué les sept ans qu'a duré la dictature (1976-1983). Au total, au moins 30 000 personnes ont disparu, y compris des adolescents et des enfants nouveau-nés. En effet, briser le poids politique de la classe ouvrière était fondamental pour mettre en place le plan ultra néolibéral qui impliquait une dégradation drastique des conditions de travail et de vie de la classe ouvrière, la privatisation et la destruction des services publics, la privatisation d'entreprises d'État, la perte de postes de travail, entre autres.
Ce qui est « paradoxal » dans cette situation c'est que l'essentiel du plan économique des militaires a été plutôt appliqué par les gouvernements « démocratiques » des années 1980 et surtout 1990. La dictature s'est occupée surtout du « sale boulot » : destruction physique des militants ouvriers, syndicalistes, politiques de gauche ; autrement dit, l'avant-garde du mouvement ouvrier et populaire capable de résister au tournant brutal néolibéral.
Mais ce plan n'était pas simplement un complot des « quartiers généraux » de l'armée. En effet, le coup d'Etat de 1976 portait un projet politique et économique soutenu par la bourgeoisie argentine, le grand patronat national et international et l'Eglise catholique. Il s'agissait d'un vrai projet de transformation économique, politique et sociale. Ce n'est pas un hasard qu'à la fin de la dictature et après des procès contre les responsables militaires, les gouvernements démocratiquement élus qui ont suivi aient émis des décrets de « pardon » pour les tortionnaires de la dictature (au début des années 2000 le kirchnerisme a abrogé ces décrets sans aller jusqu'au bout de la persécution de l'ensemble des responsables militaires et civils de la dictature). D'ailleurs, entre les militaires il y a eu un « pacte de silence » qui perdure jusqu'à aujourd'hui et qui empêche de trouver les restes des « disparus » ou de restituer l'ensemble des bébés appropriés par la dictature (les enfants des détenues). A cela il faut le refus des gouvernements successifs d'ouvrir les archives de l'époque. Contre l'impunité des tortionnaires et des assassins de la dictature, un vaste mouvement de lutte pour la reconnaissance des droits humains a été mené par des milliers de militants politiques, syndicaux, des droits humains, des victimes et leurs familles. Certains responsables sont encore en prison aujourd'hui, d'autres ont profité du fait que les archives de la dictature n'aient jamais été complètement ouvertes pour continuer à vivre en toute impunité. Pendant ce temps, nombreux sont les grands patrons qui se sont enrichis grâce aux privatisations de la dictature et de la démocratie, ou qui ont profité de la liquidation et l'assassinat de toute contestation du mouvement ouvrier pour exploiter sans aucune limite.
Mais les capitalistes sont prêts à recommencer. Le gouvernement de Milei est le représentant le plus cru non seulement du négationnisme des crimes des militaires mais il incarne une revendication politique et économique du legs de la dictature. Il est en ce sens aujourd'hui très important de rappeler cette histoire pour préparer la résistance face à un gouvernement argentin ultra réactionnaire mais aussi dans un contexte d'avancée impérialiste dans le continent. La lutte pour la justice et la vérité sur les crimes de la dictature, pour rappeler la mémoire de ceux et celles qui l'ont combattue, signifie se battre contre les capitalistes qui dominent encore le pays et leurs complices. A l'heure d'un retour du discours négationniste des crimes de la dictature, construire une opposition à l'ensemble des plans de la bourgeoisie argentine et du gouvernement réactionnaire de Milei et rappeler les crimes que les classes dominantes avaient déjà effectué par le passé est une tâche cruciale. La dictature argentine a signifié une défaite importante pour la classe ouvrière dans le pays. Mais cette défaite n'était pas une fatalité. Elle a été facilitée par des agents réactionnaires au sein même du péronisme et par la bureaucratie syndicale péroniste qui n'a pas hésité à collaborer avec les militaires pour éliminer les délégués syndicaux combatifs. Rappeler cela c'est aussi préparer les luttes du futur.
Crédit Photo : Image du Córdobazo (1969). DR