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Derrière les éloges, le bilan anti-ouvrier de Lionel Jospin

Tue, 24 Mar 2026 16:53:51 CET

Révolution Permanente

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Lionel Jospin est mort ce dimanche. Tandis que la gauche s'épanche en hommages unanimes, rappelons le vrai bilan de cet emblème du social-libéralisme : un Premier ministre qui a privatisé des centaines d'entreprises, cassé l'Éducation, flexibilisé le travail et pavé la voie à la montée de l'extrême droite.

Lionel Jospin est mort ce dimanche 22 mars. Il s'agissait d'une des principales figures tutélaires de la gauche institutionnelle française, sûrement la seconde plus importante après son propre mentor François Mitterrand. Il suffit, pour s'en convaincre, de passer quelques minutes sur X après l'annonce de son décès : de LFI au gouvernement, en passant bien sûr par le Parti Socialiste, le consensus est à l'éloge.

Le président de la République a ainsi salué « sa rigueur, son courage et son idéal de progrès », tandis que son ex-ministre Jean-Luc Mélenchon a vanté « un modèle d'exigence et de travail ». Même son de cloche du côté de la presse de gauche : alors que l'Humanité affirme que Jospin est « la dernière personnalité à avoir essayé de gouverner à gauche », Libération dresse le portrait d'un « homme d'Etat de gauche honnête et droit ». Un récit bien loin de la réalité du bilan de celui qui fut Premier ministre de 2 juin 1997 au 6 mai 2002.

Un apparatchik mitterandien

Né d'un père directeur de centre éducatif et militant de longue date de la SFIO [1], Lionel Jospin grandit à Paris et parvient, en sortant du lycée, à entrer à Sciences Po puis à l'Ecole Nationale d'Administration (ENA). C'est à cette époque qu'il rejoint l'UNEF et l'OCI, une organisation trotskiste avec une tradition droitière pendant mai 68 puis adaptée à la social-démocratie. A sa fondation en 1971, Lionel Jospin rejoint le PS, sans doute sur la demande du dirigeant de l'OCI Pierre Lambert qui l'y envoie clandestinement, alors que sa propre organisation s'oriente vers une collaboration étroite avec le parti à la rose.

Jospin s'impose très vite comme un des protégés de François Mitterrand, qui le pare de nombreuses prérogatives dans le parti : responsable des relations Est-Ouest, membre du Bureau exécutif et Secrétaire national à la formation dès 1973, rédacteur du rapport sur la relation entre le PS et le PCF et secrétaire national au tiers monde en 1975. Les sources diffèrent quant à savoir quand il rompt définitivement avec l'OCI, mais la séparation survient sans doute à cette époque. Il est en cela loin d'être un cas isolé : les tactiques d'entrisme clandestin, de soutien acritique au PS et de fusion avec divers appareils bureaucratiques pratiqués par l'OCI seront responsables de centaines de cas semblables, dont plusieurs futurs dirigeants du PS, à l'image de Jean-Christophe Cambadélis, David Assouline, Philippe Darriulat, Alexis Corbière ou même Jean-Luc Mélenchon.

A partir du milieu des années 1970 donc, Lionel Jospin est l'un des principaux dirigeants du Parti Socialiste. Mitterrand lui en lègue même le poste de Premier secrétaire lors de son accession au pouvoir en 1981. Alors que le gouvernement entame en 1983 le « tournant de la rigueur », Jospin assure son service après-vente, affirmant notamment qu'il s'agit d'une « parenthèse », qui ne se refermera pourtant jamais. Début 1984, le premier secrétaire participe d'ailleurs au tournant droitier, pressant notamment le président à renoncer à son projet de grand service unifié et laïque de l'éducation nationale, sous la pression du patronat de l'enseignement privé.

En parallèle, l'homme politique s'expérimente au parachutage et au cumul des mandats : il est d'abord député de Paris de 1981 à 1986, poste qu'il cumule avec celui de conseiller de Paris et de député européen. Il se présente ensuite à l'autre bout de la France, en Haute-Garonne, dont il devient député et conseiller départemental, en parallèle d'un mandat de conseiller régional de Midi-Pyrénées. En 1988, à l'occasion de la réélection de François Mitterrand, Jospin est récompensé de sa fidélité par le poste de ministre de l'Education Nationale. A cette place, il est responsable du plan « Université 2000 », qui prévoit l'introduction de nombreux partenariats publics-privés, pose les fondations des futurs « EPE » (établissements publics expérimentaux) et réforme les modes de gouvernance internes des universités, renforçant ainsi les « corpos » au détriment des vieux syndicats étudiants traditionnels. En 1990, il doit faire face à un grand mouvement de contestation lycéen, contre les politiques d'austérité qu'il impose à l'éducation nationale.

Après un relatif passage à vide à partir de 1992 - que la presse bourgeoise a malicieusement surnommé la « traversée du bac à sable » en référence à la « traversée du désert » de Charles De Gaulle - lors de la cohabitation Mitterrand-Balladur, Jospin est le candidat du Parti Socialiste aux élections présidentielles de 1995, qu'il perd au second tour contre Jacques Chirac. Il revient à cette occasion au poste de Premier Secrétaire du PS, depuis lequel il dirige la victoire surprise de la gauche aux élections législatives de 1997 qui suivent la dissolution de l'assemblée nationale par Jacques Chirac. Il devient alors Premier ministre et cède son poste de Premier Secrétaire à l'un de ses dauphins, François Hollande.

1997-2002 : cinq années de cohabitation pour avancer dans les attaques néolibérales

Lors de la formation de son gouvernement, Jospin récompense à la fois plusieurs de ses fidèles (Claude Allègres, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Hubert Védrine, etc), mais nomme aussi à des postes importants des représentants des autres partis de gauche comme Jean-Pierre Chevènement (du très droitier Mouvement des Citoyens), Dominique Voynet (du parti Les verts) ou encore Jean-Claude Gayssot du PCF. C'est le gouvernement dit de la « gauche plurielle ».

Si Jospin met alors en place certaines réformes d'inspiration keynésiennes, comme les 35 heures, la CMU ou l'Aide Médicale d'Etat, il revient très rapidement sur ses promesses électorales en faveur des classes populaires. Les années de cohabitation Jospin – Chirac seront alors l'occasion pour le PS de confirmer son engagement sur la voie du néolibéralisme, suivie par les autres partis sociaux-libéraux du reste de l'Europe occidentale (comme le parti travailliste de Tony Blair ou le SPD de Gerhard Schröder). Contrairement à ses homologues européens, Jospin est arrivé au pouvoir suite au grand mouvement ouvrier victorieux de 1995, qui a fait tomber le projet de réforme des retraites de son prédécesseur de droite Juppé. Loin du discours en vogue actuellement à gauche, Jospin avait bel et bien un projet néolibéral, mais a été contraint par la victoire des travailleurs et la lutte des classes à faire quelques concessions.

Durant ses cinq ans comme Premier ministre, Lionel Jospin a laissé le champ libre au patronat pour licencier à la pelle des milliers de travailleurs et avancer dans ses attaques néolibérales. Alors que durant la campagne électorale, Jospin multipliait les promesses aux travailleurs menacés de licenciement, et promettait de donner aux inspecteurs du Travail le droit de contrôler et refuser des plans de licenciements. En à peine une semaine au pouvoir, il s'est dédit aussitôt, en affirmant aux travailleurs bientôt licenciés de l'usine Renault Vilvorde, qu'« en tant que responsable politique, je ne peux pas apporter une solution à un problème industriel ». Le premier renoncement d'une liste qui n'en finira pas de s'allonger, et qui verra des milliers de plans « sociaux » décidés par le patronat licencier des centaines de milliers de travailleurs, avec les cas emblématiques de Moulinex et Michelin.

En plus des vagues de licenciements violents, avec plus de 1000 plans « sociaux » annoncés par année sous son mandat, on se souviendra surtout de Jospin comme « Monsieur Privatisation », continuant l'oeuvre entreprise par Mitterrand puis Chirac et l'accélérant même. Il lance ainsi une vague inédite de privatisations, qui concerne plus d'un millier d'entreprises selon l'Insee, dont plusieurs entreprises publiques emblématiques comme AirFrance, Thomson CSF, le GAN, France Télécom, le CIC ou encore le Crédit lyonnais. Une politique anti-ouvrière cristallisée dans la célèbre phrase « l'Etat ne peut pas tout », qu'il prononce devant des travailleurs de Michelin mobilisés contre la suppression de 7500 emplois. Si Jospin essaye de justifier ces politiques anti-ouvrières par l'adaptation à une nouvelle conjoncture économique et un résultat de nombre de chômeurs en baisse, il occulte la dégradation des conditions de travail et de vie des classes populaires. En pleine vague de licenciements violents, un quart des embauches de 1999 se fait sous la forme d'intérim. Sous son mandat, les formes de contrat court et précaires se sont multipliées et généralisées.

La « gauche plurielle » : comment l'unité de la gauche a permis de rougir une offensive néolibérale brutale

En parallèle, son gouvernement a mené des offensives brutales contre les services publics, à commencer par l'école. Son ministre de l'Education et ami proche Claude Allègre, qui déclare vouloir « dégraisser le mammouth », sabre alors dans les salaires des professeurs et met en place la « Loi sur l'innovation et la recherche », qui vise à faciliter l'intrusion des entreprises dans l'enseignement supérieur.

Dans le même temps, il fonde la « police de proximité » avec son ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement, qui n'hésite pas à qualifier les jeunes des quartiers populaires de « sauvageons ». Cette nouvelle police, officiellement censée améliorer les relations entre la police et la population, ne tarde pas à dévoiler sa vraie nature : le 16 avril 2000, Riad Hamlaoui est tué d'une balle dans la nuque à Lille, par un policier « de proximité »…

Derrière quelques miettes visant à faire avaler la pilule aux travailleurs et travailleuses, le gouvernement Jospin aura joué un rôle essentiel dans les transformations néolibérales de la structure économique française et le soutien aux profits du patronat après l'essoufflement et la crise du modèle fordiste d'après-guerre. L'alliance de la « Gauche plurielle » aura servi de vernis social pour masquer ces avancées au service des classes dominantes, et mieux les faire accepter.

Ce bilan donne un tout autre sens à l'affirmation de l'Humanité selon laquelle Jospin est « la dernière personnalité à avoir essayé de gouverner à gauche ». D'ailleurs, cette politique néolibérale et anti-ouvrière revêtue des couleurs du socialisme a des conséquences immenses à l'occasion des présidentielles de 2002 : Lionel Jospin, qui brigue l'élection présidentielle, crée la surprise en n'arrivant que 3e au premier tour, derrière Jean-Marie Le Pen, avec seulement 16% des voix. Une conséquence directe de ses trahisons successives des classes populaires, qui ont donné un puissant élan au FN, qui surfe alors sur l'idée que la droite et la gauche institutionnelle sont les deux faces d'une même pièce. Alors qu'une partie des classes populaires opte donc pour l'extrême droite suite à ces trahisons, une autre partie apporte au contraire son vote aux candidats d'extrême gauche de Lutte Ouvrière et de la Ligue Communiste Révolutionnaire, qui obtiennent en cumulé plus de 10% des voix, un score historique.

Ironiquement, c'est cet échec historique de Jospin au premier tour face au FN, alors que les sondages le donnaient gagnant au second tour contre Jacques Chirac, qui a permis à posteriori d'améliorer son image. Accusant les petits candidats de gauche d'être responsables de sa défaite, le PS a en quelque sorte fait de Jospin un martyr de la gauche, permettant à n'importe qui d'imaginer à son avantage ce qu'aurait été une présidence Jospin, et tentant de faire oublier la politique anti-ouvrière menée lors de son mandat de Premier ministre.

De son côté, LFI n'a pas tari d'éloges à l'égard de Lionel Jospin, mettant en avant certaines mesures d'inspiration keynésienne et revendiquant l'héritage de son gouvernement de « gauche plurielle », ce qui n'a rien de surprenant de la part du leader insoumis, régulièrement présent lors des commémorations de la mort de François Mitterrand, lequel a pourtant aussi servi les intérêts de l'impérialisme français, imposé le tournant de la rigueur et fut le mentor de l'ancien Premier ministre. Il n'est d'ailleurs sans doute pas anodin que Jean-Luc Mélenchon ait lui-même participé au gouvernement Jospin, cette continuité politique se prolongeant aujourd'hui dans les alliances de LFI avec le PS lors des municipales, une gauche bourgeoise qui a soutenu les budgets austéritaires de Bayrou et Lecornu.

Loin du portrait qu'en dresse la FI, la mort de Jospin doit surtout être l'occasion de rappeler où mènent les promesses électorales de la gauche institutionnelle, et que c'est seulement en indépendance des institutions et par la lutte de classe, qu'il sera possible de mettre un frein aux offensives néo-libérales et militariste qui visent à faire payer la crise aux classes populaires.


[1] Parti socialiste - Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), qui deviendra ensuite le Parti socialiste.

Crédit photo : Wikimedia Commons

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