Vassy veut faire de Sciences Po l'avant-garde de la militarisation de l'enseignement supérieur
Thu, 19 Mar 2026 18:21:12 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalMercredi 11 mars, le directeur Luis Vassy ouvrait les portes de Sciences Po aux journalistes du Point pour un entretien. Entre éléments de doctrine et de langage, un cap clair se dessine : placer cet établissement élitiste aux avant-postes de la militarisation.

C'est dans l'espace feutré de son bureau du 27, rue Saint-Guillaume que le directeur de Sciences Po a choisi de livrer au journal Le Point son analyse des basculements géopolitiques mondiaux. Au-delà de l'exercice de pédanterie, l'enjeu de l'entretien est triple pour la tête de l'école. Il s'agit de prendre acte d'un tournant de la situation internationale, d'esquisser les lignes d'un nouveau positionnement stratégique de Sciences Po, mais aussi de raviver des liens avec la presse bourgeoise brouillés par les mobilisations pro-palestiniennes. Le dernier objectif semble être immédiatement atteint puisque les deux journalistes du Point observent, satisfaits, la possibilité de parler sereinement « de guerre, de diplomatie et de puissance » dans un cadre où « le calme semble être revenu ».
Luis Vassy contre le « tabou » militariste
Dans un contexte marqué par le déclin de l'hégémonie occidentale et du « retour » de la guerre, Luis Vassy considère que l'Europe doit renoncer à sa « naïveté » et « sortir du tabou ». Ce tabou n'est ni celui de la complicité de l'État français avec le génocide à Gaza, ni celui de l'intime proximité de son établissement avec la multinationale de l'armement Thalès, mais de la militarisation.
Car à l'heure du génocide en Palestine, de la barbarie impérialiste en Iran, de l'explosion du budget de l'armée française (plus de 413 milliards d'ici 2030), la « démilitarisation » est un sujet que l'ancien directeur de cabinet aux Affaires étrangères juge trop « consensuel ». Il va jusqu'à déplorer que tant de financements publics lui soient consacrés : « En France et en Europe il y a trop peu de financements publics par exemple dédiés aux questions de sécurité internationale, de défense, de guerre et de paix, au bénéfice de sujets plus consensuels comme le désarmement ou les questions multilatérales. »
Dans la foulée des démonstrations de force militaires de l'exécutif, cette prise de position calquée sur les éléments de langage du Président confirme que, sous la direction de Luis Vassy, Sciences Po ne se contentera pas d'être à la remorque du tournant belliciste de l'État français. Son directeur entend bien faire jouer à l'école un rôle de premier plan.
Militariser le savoir pour réarmer les esprits
Avant d'être construite, « la puissance doit être pensée », explique Luis Vassy. Heureux hasard, il formule justement ce programme depuis le bureau directorial d'une institution disposant d'un vivier permanent de chercheurs, de contractuels, d'enseignants et de praticiens. Il aura certes le temps de déplier plus précisément son programme le 1er avril à l'occasion de l'événement organisé par Le Point « Réarmer les esprits : former la nouvelle génération au désordre mondial » dont il est l'une des têtes d'affiche, mais l'établissement présente déjà tout le potentiel d'une officine doctrinale au service du bellicisme français.
Les volontaires ne manquent pas : Pierre Charbonnier y théorise déjà l'« écologie de guerre », entreprise théorique visant à présenter la guerre comme levier de la transition écologique. Mais l'offensive dépasse les initiatives individuelles. Elle se structure d'ores et déjà institutionnellement avec la création d'un « Comité exploratoire sur la sécurité et la défense » cette année. Co-présidé par l'ancienne ministre des Armées Florence Parly et le chercheur Thierry Balzacq, ce comité a pour mission explicite « de repositionner Sciences Po comme un acteur majeur des études stratégiques et des relations internationales, d'identifier des priorités de recherche, de créer des passerelles avec les milieux diplomatiques, militaires et économiques ». Il s'agit de faire communier dans un même effort les étudiants de l'école, l'État-major des armées et les milieux économiques, afin de fondre dans une même direction la production idéologique et la préparation à la guerre, au service des intérêts stratégiques de l'impérialisme français.
Le choix des enseignants donne un avant-goût du tournant idéologique que prend la rue Saint-Guillaume sous la direction Vassy. L'ancien ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve – architecte de l'état d'urgence, de la loi « sécurité publique » qui a permis de justifier la mort de Nahel, et responsable de la répression des militants écologistes qui a conduit à la mort de Rémi Fraisse – dispense des cours sur l'antiterrorisme depuis septembre au sein du Master « Sécurité et défense ». Dans le même temps, le double cursus avec l'académie militaire de Saint-Cyr se porte au mieux. Au travers de cette nouvelle orientation adaptée à la marche guerrière, la déploration de Luis Vassy sur le manque de financements publics pour les questions de « défense » au profit de sujets « consensuels » comme le désarmement prend tout son sens.
Pour ancrer ce tournant au plus haut niveau de l'institution, Vassy a tenté d'intégrer directement le géant de l'armement Thales au Conseil de l'Institut, en cherchant à y imposer l'ancien conseiller politico-militaire de Macron, Alexis Morel. Entre généraux d'armée, porte-paroles de ministères et directeurs des affaires publiques d'industriels de l'armement qui déambulent dans les couloirs, Sciences Po entend se constituer en antichambre du complexe militaro-industriel français.
Sciences Po n'ambitionne pas seulement de produire la doctrine militariste de demain. Depuis la rentrée 2025, l'institution s'est déjà imposée comme l'une des tribunes importantes du discours belliciste européen. Ce vendredi 13 mars, l'activité académique a été suspendue pour accueillir en grande pompe Volodymyr Zelensky. Une conférence savamment introduite par le directeur avec une citation du boucher de l'impérialisme étasunien Henri Kissinger : « Face aux grands défis, une nation a besoin de grands dirigeants ».
Cette visite s'inscrit dans une séquence où le gratin des politiques se bouscule rue Saint-Guillaume pour marteler la nécessité du réarmement. Quelques mois plus tôt, c'est la Première ministre danoise Mette Frederiksen qui, sans passer par quatre chemins, venait prêcher l'inévitable croisade : « Pour moi, la chose la plus importante est de nous réarmer, pas d'ici 2035, comme cela a été décidé à l'OTAN. Ce serait beaucoup trop tard. C'est se réarmer maintenant qui est fondamental ».
De marchand d'armes à directeur : un héraut pour mettre Sciences Po au pas
Ancien diplomate et conseiller de l'ancien ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, Luis Vassy fait figure d'homme de la situation. Celui qui a fait partie de l'« équipe France » des promoteurs et vendeurs de l'armement du pays aux quatre coins du monde peut en effet se targuer d'un palmarès de haut vol au service des profits de Dassault ou Naval Group. Outre sa contribution à la vente de navires Mistral et d'avions Rafale à l'Égypte en 2015, revendiquée fièrement dans l'entretien, il a été à la manœuvre pour sécuriser les ventes de Rafale à l'Inde. Son implication allait bien au-delà des simples réunions de cabinet puisque, comme le révèle la journaliste Bérengère Bonte dans son enquête La République française du Qatar (Fayard, 2017), Luis Vassy a non seulement mené les tractations secrètes du contrat Rafale à Doha avec plus de dix allers-retours au compteur, mais il s'est aussi chargé de produire un narratif chargé d'enrober ce succès commercial à la presse française, lissant sciemment l'image de la monarchie du Golfe pour protéger cette transaction.
Derrière le vernis diplomatique, son travail a toujours consisté à subordonner la politique étrangère aux intérêts économiques des marchands d'armes et aux ambitions stratégiques de l'impérialisme français. C'est à l'aune de ce palmarès qu'il faut analyser sa politique à l'intérieur de Sciences Po, où il s'est placé à l'avant-garde de la répression des mobilisations pro-palestiniennes. Cette trajectoire dessine une implacable cohérence politique, forgée dans le creuset des intérêts de l'impérialisme français.
Alors que les secteurs traditionnels de l'économie s'essoufflent, l'industrie de l'armement apparaît comme un potentiel moteur pour la croissance et la défense des intérêts de l'impérialisme. D'autant que la diplomatie qu'il revendique fièrement est taillée pour une ère qui ne s'embarrasse plus du paravent du droit international. Il explique ainsi que, pour le Quai d'Orsay, il s'efforçait de faire disparaître des documents officiels la formule selon laquelle « il n'y a pas de solution militaire à un conflit », jugeant cette affirmation « évidemment fausse ». En somme, la nomination de Luis Vassy à la tête de l'école en septembre 2024 n'a rien de surprenant : il est un candidat parfaitement adapté à ce nouvel « esprit du temps » militariste.
Pour que Sciences Po devienne l'avant-garde de la remilitarisation française, Luis Vassy doit d'abord faire taire toute contestation interne et maintenir le climat de répression sur la durée. Les outils répressifs de l'administration, déjà mobilisés contre les étudiants protestant contre les liens de l'école avec des entreprises impliquées dans le génocide (Thales, Carrefour, Axa) et contre ses partenariats avec des universités israéliennes, ont été systématiquement renforcés depuis l'arrivée du nouveau directeur. Répression du mouvement étudiant pour la Palestine, mépris affiché pour la grève des agents d'entretien en 2025, passage en force sur des décisions pourtant soumises au conseil d'administration : les coups de force n'ont fait que s'accumuler.
En l'espace de deux ans, 53 procédures disciplinaires ont été engagées contre des étudiants et 13 mesures d'interdiction d'accès aux locaux prononcées. Ces mesures d'éloignement, innovation de la nouvelle direction, étaient auparavant réservées aux cas de violences sexistes et sexuelles pour protéger les victimes. Vassy les a converties en instrument politique, justifiant leur usage « dans les cas où il y a eu des atteintes aux biens ou aux personnes » – un prétexte qu'aucun élément concret ne vient étayer, et dont la fonction réelle est d'éloigner pendant de longs mois les têtes de file étudiantes des mobilisations.
La « liberté » que Vassy dit chérir dans son entretien au Point prend ici tout son sens : celle qui épouse en toute autonomie l'agenda politique d'Emmanuel Macron. La parenté est d'ailleurs explicite : « Nous ne pouvons être libres que si nous sommes puissants », dit Vassy, paraphrasant le chef de l'État qui affirmait lors de son discours aux armées que « pour être libre, il faut être craint ; pour être craint, il faut être puissant ». Le pluralisme revendiqué n'est pas en reste : Vassy revient dans l'entretien sur l'interdiction de la venue de Rima Hassan, accusée d'avoir appelé les étudiants « à une forme d'insurrection ». La neutralité de Vassy fonctionne ainsi autant comme un bâillon pour les voix des opprimés que comme un relai pour la défense des intérêts de l'impérialisme français.
Pour que le tournant militariste de l'école soit assuré, il est nécessaire pour le directeur de se comporter en petit potentat en interne. Mais ce pari politique reste incertain. La marche vers une guerre généralisée n'est pas un chemin tout tracé, et les étudiants de Sciences Po ont déjà démontré, par leur mobilisation de solidarité avec la Palestine, qu'ils aspirent à autre chose que de devenir les administrateurs des boucheries de demain.
Historiquement conçue pour refaire « une tête au peuple » après la Commune de Paris, Sciences Po acte aujourd'hui un nouveau cap sous l'impulsion de sa direction profondément alignée sur l'agenda des intérêts de l'impérialisme français. Ainsi, le cap est clair, mais le pari reste fragile. Dans le monde de crises et de guerres que les classes dirigeantes nous préparent, refuser de devenir les cadres d'un régime qui pourrit par le haut est une nécessité impérieuse. Face à la doctrine Vassy, qui entend nous enrôler dans la défense des intérêts impérialistes, la nécessité de reconstruire par en bas un front antimilitariste n'a jamais été aussi urgente. Nous ne serons ni les théoriciens ni les exécutants de leurs boucheries.