Retour

Les Amarres Nouvelles à Paris 13e : derrière le greenwashing, la mairie s'attaque à l'aide aux sans-papiers

Mon, 09 Mar 2026 12:07:18 CET

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Dans le 13e arrondissement, les lieux associatifs ne disparaissent pas brutalement : ils deviennent des variables d'ajustement dans des projets urbains présentés comme écologiques, innovants et « mixtes ». Zoom sur les Amarres, lieu emblématique de l'accueil des réfugiés, destiné à devenir la vitrine d'un projet d'arrondissement profondément inégalitaire.

Ces dernières années, les Amarres étaient devenues un lieu emblématique du monde associatif et militant parisien et un espace important de la lutte pour l'accueil des exilés. De fin 2020 à 2025, ce tiers lieu installé dans un ancien bâtiment des magasins généraux du port d'Austerlitz était géré par les associations Aurore et Yes We Camp. Y étaient organisés deux accueils de jour, des bureaux d'associations, un bar, et de nombreux évènements par des associations et collectifs militants.

Les accueils de jour gérés par Aurore, accueillaient à eux seuls plus de 300 personnes en parcours migratoire chaque jour, et assuraient des services de première nécessité (repas, douches, salles de repos), accompagnement social et psychologique, activités culturelles et cours de français. La trentaine d'associations accueillies dans le lieu portaient de leur côté des projets divers de soutien aux personnes exilées : sport, hébergement solidaire, scolarisation, cours de langue…

Malgré leur rôle social essentiel dans une ville largement hostile aux personnes exilées et aux associations, les Amarres ont fermé leurs portes en juillet dernier à cause du début des travaux pour le futur projet qui occupera le lieu. Porté par les associations Aurore, Yes We Camp et la société Sogaris, c'est le projet des Amarres Nouvelles qui a remporté l'appel d'offres. Derrière un vernis social et écologique, celui-ci participe à plein à la logique de soumission du quartier aux intérêts privés, au détriment des besoins de la population.

Les Amarres Nouvelles, vitrine verte et sociale d'un processus de gentrification de l'arrondissement

Sur le papier, le projet veut vendre du rêve. Au terme des travaux, le sous-sol du bâtiment, au niveau du quai, accueillera une plateforme logistique fluviale ; au rez-de-chaussée, l'association Aurore maintiendra un accueil de jour ; sur les étages et le toit, l'association Yes We Camp gérera une partie ouverte au public, accueillant un café, des bureaux et espaces de coworking. Dans un communiqué, les associations se disent ravies de pouvoir maintenir leur activité, et de pouvoir « pérenniser un nouveau lieu de vie solidaire dans le respect de l'identité du site et la continuité de son activité actuelle. » Jérôme Coumet, maire PS du 13e arrondissement vante de son côté l'intérêt du projet pour l'activité économique locale : « L'essentiel du projet porte sur la suppression de bureaux au profit de surfaces d'artisanat, d'entrepôts et de commerces ».

Mais ces discours élogieux cachent une réalité bien moins réjouissante. Derrière l'apparente « mixité des usages » vantée par les entreprises et associations à l'origine du projet, celui-ci cristallise en réalité une opposition politique : d'un côté l'optimisation des flux logistiques au service des intérêts privés, de l'autre les besoins urgents des personnes exilées. Et se vanter de la suppression de bureaux aux Amarres, comme le fait Coumet, est on ne peut plus hypocrite : lui-même a favorisé l'installation de milliers de bureaux pour les banques et assurances le long de l'avenue de France, mais quand ces bureaux sont occupés par des associations qui offrent des services essentiels à la population, il s'empresse de les éliminer.

Si l'accueil de jour des Amarres va être conservé, ce sont en effet les associations qui avaient leurs locaux dans le lieu qui ont été forcées de déménager. « La plupart des associations qui avaient leurs bureaux aux Amarres ne reviendront pas dans le futur projet, elles ont été obligées de quitter Paris, faute d'un autre lieu pouvant les accueillir dans la ville. Les associations UniR et Thot qui faisaient des cours de langue ont dû déménager à Ivry-sur-Seine, par exemple. C'est difficile pour les personnes accueillies, car c'est moins central et moins accessible. » témoigne un ancien stagiaire d'une de ces associations, poussées vers la sortie lors de la fermeture des Amarres. Cet éloignement pose effectivement un problème majeur pour les personnes qui dépendent de ces associations : nombreuses sont celles qui n'ont pas les moyens d'avoir un pass Navigo. Alors, soit elles fraudent les transports et s'exposent à la violence de la police, soit elles renoncent à l'aide des associations dont elles dépendent pourtant.

Ce qui est présenté comme une continuité masque donc en réalité une transformation, où l'accueil des étrangers devient minoritaire dans un projet dominé par des fonctions économiques : café, coworking à l'étage, plateforme logistique au sous-sol. Le projet de plateforme logistique est porté par Sogaris, société majeure de la logistique du Grand Paris à l'origine de deux grands projets à Rungis et aux Ardoines. Cette société privée aux capitaux publics, avec son conseil d'administration composé d'élus et de professionnels de la politique, œuvre à « mettre l'immobilier au service de la ville durable », formule qui cache une volonté de mise en valeur foncière au service d'une logique capitaliste.

En effet, parmi les investisseurs privés de Sogaris, on retrouve Méridiam, un fonds d'investissement français investissant dans des projets d'infrastructures en Europe, mais également en Afrique, où elle possède plus de 10 milliards d'actifs. Elle possède notamment la majorité du parc de fibre optique d'Afrique du Sud, elle a signé main dans la main avec des ambassadeurs français des contrats concernant la route Transgabonaise, le barrage hydroélectrique de Kinguélé, et le port minéralier de Libreville. Cette société profite donc pleinement des rapports de domination néo-coloniaux responsables des migrations de population, au moment même où elle participe à financer des projets qui fragilisent les structures d'aides aux personnes exilées à Paris. Ainsi, derrière une façade de projet à vocation écologique et sociale, on retrouve des liens avec des entreprises impérialistes.

Les nouvelles Amarres s'inscrivent plus largement dans la dynamique de Paris rive gauche, et constituent la caution verte et sociale d'un plan de gentrification accélérée qui est organisé par le maire PS du 13e arrondissement. Il a pour but d'augmenter l'attractivité du quartier pour les entreprises au détriment des habitants les plus précaires. Pour la mairie, la transformation des Amarres est devenue une vitrine de cette politique urbaine. Jérôme Coumet dit du projet des Amarres qu' « il a pour but de favoriser la mixité des usages » dans une « ambition écologique culturelle et solidaire ».

Sogaris, l'entreprise en charge du projet, ajoute que celui-ci a pour but de « réinventer un bijou du patrimoine industriel parisien, relancer une activité de logistique fluviale sur le quai d'Austerlitz et parachever la transformation de ce quartier en pleine mutation ». Derrière cet exercice de langue de bois typique des politiciens professionnels et des entreprises spécialistes en greenwashing se cache une attaque brutale à l'encontre des conditions de vie des personnes exilées. Leur éviction de l'espace public laisse alors le champ libre aux entreprises privées et à leurs actionnaires pour remodeler le quartier en fonction de leur intérêt.

Une offensive globale contre l'associatif et les étrangers

Les Amarres font partie d'une liste importante de lieux associatifs et militants parisiens ayant fermé ou étant menacés de fermeture. Les exemples ne manquent pas. Arrivés au terme de leur convention d'occupation, les Arches Citoyennes et la Flèche d'Or, deux lieux au service de la culture et de la solidarité seront bientôt remplacés par de nouveaux projets. Le Baranoux, poussé vers la sortie par les propriétaires des lieux, se bat actuellement contre sa fermeture. L'association les Midis du MIE, accueillant chaque jour une centaine de mineurs isolés, était obligée par la mairie du 13e arrondissement de quitter son local porte d'Ivry en septembre. Les habitants des Frigos, lieu culturel emblématique du 13e arrondissement accueillant de multiples ateliers d'artistes, se battent en ce moment contre leur expulsion par la mairie. Sans parler des nombreux squats expulsés définitivement grâce à la loi Kasbarian. Tous ces lieux composaient le tissu culturel, social et militant de la capitale. Mais la « ville de demain », portée par des projets tels que Paris Rive Gauche, ne s'accommode pas de ces modèles : alors que les besoins explosent, les lieux ferment et les habitants restent démunis.

Ces attaques contre les lieux associatifs et militants sont dans la droite lignée du bilan de la municipalité PS, qui a fait la guerre aux campements de personnes exilées et sans abri, a organisé le nettoyage social de la ville lors des JO et a expulsé sans solution d'hébergement les mineurs isolés occupant la Gaîté lyrique. Ces attaques s'inscrivent dans un contexte d'austérité et de coupes budgétaires massives dans l'associatif, ainsi que dans une offensive généralisée contre les personnes immigrées. Il est essentiel de s'opposer à ces attaques, mais aussi de dépasser la logique « d'administration de la misère », afin de se confronter à ses causes profondes. En effet, si nous défendons les associations attaquées aux Amarres et ailleurs, nous dénonçons aussi la précarité et l'isolement organisés par les pouvoirs publics, comme cause profonde de la dépendance de tant de personnes aux services d'urgence délivrés par les associations.

La défense des espaces de solidarité va de pair avec la lutte contre les causes structurelles de la précarité

À travers ces attaques se dessine une même logique : les politiques publiques continuent de décider d'en haut qui mérite d'être aidé, quels usages sont légitimes, et quelle place la solidarité peut occuper dans la ville. Face à cette logique, nous défendons une autre perspective : celle d'une ville où celles et ceux qui y vivent et y travaillent s'organisent pour la diriger.

Pour cela, il faut bien sûr commencer par s'opposer à toutes les fermetures de lieux associatifs à Paris qui se voient soumis à une logique de rentabilité. Que ce soient les Amarres, les Arches citoyennes ou le Baranoux, nous devons revendiquer le contrôle des travailleurs et usagers de ces lieux sur leur utilisation, pour en faire de véritable espaces au service de ceux qui sont dans le besoin.

Mais il ne faut pas nous limiter à défendre les rares espaces de solidarité encore existants. C'est pour cela que nous portons parmi nos revendications la réquisition de la Station F. Halle de la SNCF accaparée par Xavier Niel à un prix dérisoire, il en a fait un paradis pour les start-ups et les intérêts patronaux. À l'inverse, nous pourrions faire de ces 34 000 m² situés au cœur du 13e arrondissement un grand lieu solidaire accueillant des associations, des places d'hébergement d'urgence, une cantine populaire et des espaces autogérés. Ce lieu serait mis sous contrôle des habitants, des travailleurs associatifs et des personnes qu'ils accompagnent, afin qu'ils décident eux-mêmes de l'usage des lieux en fonction de leurs besoins.

Par-delà la création de nouveaux espaces au service des habitants, il est urgent d'affronter les causes structurelles des situations de précarité. Il est inacceptable que dans une région avec 6,2 millions de m2 de bureaux et une ville avec plus de 300 000 logements vides, des milliers de personnes doivent survivre dans la rue. Pour des conditions de logement dignes pour toutes et tous, il faut exiger la réquisition des logements et des bureaux vides, et leur rénovation sous contrôle des travailleurs. C'est la seule option pour accueillir les familles, les travailleurs et travailleuses de l'arrondissement, les personnes sans-papiers, les mineurs non accompagnés, les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, les familles monoparentales ou encore les étudiants.

Si les personnes exilées sont aujourd'hui dépendantes des services d'urgence délivrés par les associations, cette dépendance est organisée par l'État, qui, en passant des lois toujours plus répressives envers les personnes immigrées, produit des situations irrégulières par centaines de milliers, leur interdit de travailler légalement et d'accéder à une vie digne. Il faut en finir avec cette logique et revendiquer la régularisation de tous les sans-papiers. C'est à cette condition que les personnes immigrées pourront accéder à une vie digne.

Pour finir, nous invitons tout le monde à lutter aux côtés du collectif des artistes des Frigos, qui s'opposent actuellement à leur expulsion par la mairie du 13e arrondissement cherchant à parachever son projet de transformation du quartier. Rendez-vous nombreux le 10 mars à 19h devant l'Hôtel de Ville pour s'opposer à leur expulsion et pour revendiquer des lieux au service de la culture accessible pour tous !

Crédits photo : Wikimedia Commons.

/ / / / / / / /