Bombardement de Téhéran : Israël, les US et la géo-ingénierie de la terreur
Mon, 09 Mar 2026 09:39:42 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans ce billet, Vincent Rissier, auteur de Contre l'écologie de guerre, définit les récents bombardements sur les sites pétroliers de Téhéran comme une forme spéciale et localisée de géo-ingénierie visant à briser une population en transformant son environnement en arme chimique.

Les images d'apocalypse des bombardements israéliens sur quatre dépôts pétroliers et un centre logistique de Téhéran et de sa périphérie ont déferlé samedi soir sur les réseaux sociaux. Des vidéos cauchemardesques montrent des colonnes de feu s'élever dans la nuit au milieu d'immenses panaches de fumée noire. Ces premières frappes contre des sites pétroliers iraniens depuis le début de l'offensive impérialiste « Operation Epic Fury » ont été qualifiées de « frappes significatives » visant à démanteler l'infrastructure militaire de l'Iran par l'armée Israélienne. Ces frappes annoncent un nouveau saut vers une guerre impérialiste totale, dans laquelle la destruction des infrastructures pétrolières iraniennes vise à saper les capacités économiques et militaires de l'Iran. Mais elles ont également une signification contre-révolutionnaire plus profonde : c'est une opération de géo-ingénierie de la terreur.
Si un premier bilan indique que les bombardements auraient tué au moins six personnes et blessé une vingtaine d'autres, l'impact global de cette attaque dépasse l'entendement. Pour cause : les stocks de pétrole ont été transformés par les frappes israéliennes en bombes chimiques par destination, diffusant massivement des polluants, fumées et toxines de toutes sortes dans l'environnement. Ce sont virtuellement tous les habitants de Téhéran et de son agglomération qui ont été frappés dans leur chair, leurs poumons et leur esprit par cette attaque, soit 17 millions de personnes.
La destruction des stocks était visée en elle-même, mais sans doute aussi et surtout pour contaminer massivement l'atmosphère, l'eau, les sols et le ciel environnant Téhéran. Les sites visés forment un triangle enserrant la ville : dans la nuit de samedi à dimanche, tout l'horizon des habitants de Téhéran était dévoré par les flammes. Des flux de carburant en combustion ont même fuité dans les canalisations de la ville.
The targeting of oil depots in and near #Tehran by Israel is causing a range of acute and long-term health and environmental risks, caused by toxic pollutants affecting air, soil and water. Reports of oil sooth raining down indicate widespead impacts https://t.co/sBOUZftZn0 pic.twitter.com/yee2emZrtF
— Wim Zwijnenburg (@wammezz) March 8, 2026
Au matin, celles et ceux qui avaient réussi à trouver le sommeil malgré les images de brasier et le son des déflagrations se sont réveillés dans un paysage d'apocalypse, au milieu d'un smog épais déposant une suie grasse dans les rues, sous des nuages noirs de carburants bloquant les rayons du soleil, tandis qu'une pluie de pétrole s'abattait sur la ville. « Une sorte de monstre noir a englouti le ciel au-dessus de Téhéran », déclare au magazine Time une habitante de Téhéran. « C'est comme si toutes les voitures et le revêtement des rues avaient été recouverts de peinture noire. ». « La situation est tellement terrifiante qu'il est difficile de la décrire. La fumée recouvre toute la ville. J'ai beaucoup de mal à respirer et j'ai les yeux et la gorge qui brûlent, et beaucoup d'autres ressentent la même chose », confie une autre habitante au Guardian.
March 8, 2026 - Tehran at sunrise today. But the sun is hidden behind a sky filled with smoke. After a night of intensive strikes on oil facilities, thick black clouds now hang over the city, turning morning into something that feels like night. pic.twitter.com/7MghBnWRRw
— RKOT (@RKOTOfficial) March 8, 2026
Des premières mesures font état dimanche matin d'une pollution aux particules fines nocives pour l'humain dans l'atmosphère dix fois supérieure aux seuils limites définis par l'OMS d'après les relevés de l'entreprise IQAir. Mais les particules fines ne sont qu'une fraction du cocktail de substances toxiques émises par les explosions, qui comprend selon le croissant rouge iranien « des quantités importantes de composés hydrocarbonés toxiques, de soufre et d'oxydes d'azote ». D'après certains témoignages, certaines réserves d'eau aurait été rendue acide et imbuvable en raison des contaminations.
This is Teheran this morning - Yes, this morning.
Thick black clouds are covering the city - oil and ashes are raining down on the streets.
War is hell.
A PH test of the water in Teheran also shows that the water has become acidic- resulting from the oil and ashes leaking… pic.twitter.com/M2LRoDXp6o
— ScharoMaroof (@ScharoMaroof) March 8, 2026
Un des objectifs de l'attaque est sans doute de faire saturer et s'effondrer le système de santé de l'agglomération, déjà touché par des bombardements : les statistiques récoltées lors d'accidents industriels montrent que les feux de raffineries ou de dépôts augmentent significativement les admissions pour détresse respiratoire, troubles cardiovasculaires et du système nerveux dans les heures et les jours suivant la catastrophe, notamment chez les enfants et les personnes âgées. L'ampleur des attaques de samedi dépasse largement celle des incidents qui ont ainsi pu être étudiés, laissant présager une mise sous tension massive du système de santé. Sur le long terme, une pollution aussi massive marquera durablement les corps par les cancers, les maladies cardiovasculaires ou chroniques, faisant de ces bombardements de véritables crimes de masse. « C'est véritablement un crime contre l'humanité », dénonce une habitante auprès du Guardian.
De la même manière que les Etats-Unis bombardaient les digues du delta du fleuve rouge au Vietnam aux endroits où il était le plus large afin de maximiser les ravages environnementaux des frappes [1], les bombes de samedi visent les stocks de carburant comme une manière de multiplier et diffuser au maximum les ravages. On observe ainsi autour de Téhéran l'émergence d'une « biosphère toxique de guerre ». Ce concept glaçant est né des observations de chirurgiens de guerre, ingénieurs hydrologues et anthropologues de la santé travaillant sur les terrains de guerre impérialistes dont l'Irak, la Syrie ou Gaza : « les sanctions, les blocus et l'état de guerre permanent affectent tout ce dont les êtres humains ont besoin pour prospérer, car l'eau est contaminée, l'air est pollué, les sols perdent leur fertilité et le bétail succombe à des maladies. Les habitants de Gaza qui ont échappé aux bombes ou aux tirs des snipers ne peuvent échapper à la biosphère. », expliquent ainsi les universitaires Mark Zeitoun et Ghassan Abu Sitta. La même menace s'étend désormais sur les Iraniens, visés par l'extension à toute la région de la dynamique génocidaire enclenchée à Gaza par Israël et les Etats-Unis, avec le soutien des impérialistes européens.
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C'est dans ce sens que, malgré les ordres de grandeur différents, on peut évoquer une géo-ingénierie de la terreur, par analogie avec les projets délirants d'intervention à grande échelle sur les systèmes climatiques terrestres de plus en plus promus par les gouvernements et think tanks pour faire face aux impacts d'une crise écologique hors de contrôle. Si la géo-ingénierie classique et ses fantasmes de bloquer une partie des rayonnements solaires par la dispersion massive de particules dans l'atmosphère incarne la fuite en avant des classes dominantes dans la crise écologique [2], la géo-ingénierie de la terreur témoigne du fait que cette fuite en avant s'opère en pleine radicalisation de l'impérialisme et de ses dimensions génocidaires. La recherche de la domination totale sur le Moyen-Orient passe par la transformation de son atmosphère locale, ses terres et ses cycles biophysiques en armes toxiques tournées contre la population et les résistances qui s'exercent face à l'impérialisme. L'un des premiers déploiements d'ingénierie climatique à large échelle date par ailleurs de la guerre du Vietnam, lorsque « des avions de l'US AirForce effectuent plus de deux mille missions dans le ciel vietnamien pour y disperser de l'iodure d'argent[…] afin de renforcer les précipitations et de prolonger ainsi artificiellement la saison des moussons, dans le but de ralentir la progression ennemie », rappelle Claire Legros dans Le Monde.
La géo-ingénierie de la terreur est une opération contre-révolutionnaire. En ciblant des installations pétrolières, elle cible également l'un des secteurs les plus combattifs du mouvement ouvrier iranien, symbole des luttes ouvrières de 1979. Elle consiste à saturer l'horizon collectif de brasiers et de nuages toxiques, et à saper les possibilités même de l'avenir en imprégnant de pollution la terre, les corps, l'air et l'eau. C'est la construction par le ravage de l'environnement de la « mort atmosphérique » qui caractérise selon Fanon la condition coloniale [3].
Depuis la France où nous assistons sidérés à ces images de désolation, il est urgent d'impulser un grand mouvement contre la guerre impérialiste, pour la défaite des Etats-Unis et d'Israël, mais également celle de notre propre impérialisme, pleinement impliqué dans cette barbarie qui menace tous les peuples de la région.
[1] Christophe Bonneuil et Jean Baptiste Fressoz, L'évènement Anthropocène, Seuil, 2016, p. 148
[2] Andreas Malm et Wim Carton, The long heat : Climate politics when it's too late, Verso, 2025
[3] « Il y a d'abord le fait que le colonisé, pareil en cela aux hommes des pays sous-développés ou aux déshérités de toutes les régions du monde, perçoit la vie non comme épanouissement ou développement d'une fécondité essentielle, mais comme lutte permanente contre une mort atmosphérique. Cette mort à bout touchant, est matérialisée par la famine endémique, le chômage, la morbidité importante, le complexe d'infériorité et l'absence de portes sur l'avenir. » Frantz Fanon, L'an V de la révolution algérienne, La Découverte & Syros, 2001 (1959), p.115