Derrière les appels à la « paix », Mélenchon s'aligne avec l'orientation impérialiste de Macron
Fri, 06 Mar 2026 17:23:21 CET
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalTout en appelant au « cessez-le-feu », Mélenchon et LFI apportent leur soutien aux opérations de l'impérialisme français visant à protéger ses bases mais aussi ses alliés, telles que les pétromonarchies du Golfe. Une position qui conduit à s'aligner sur le déploiement de l'impérialisme français au large de Chypre et en Méditerranée orientale.

Depuis samedi matin, les bombes impérialistes pleuvent sur l'Iran. Alors que la suprématie militaire étasunienne n'est pas certaine de venir à bout de l'Iran et que la riposte iranienne perturbe les flux énergétiques et commerciaux mondiaux, la France a décidé d'entrer en scène. Emmanuel Macron a ainsi annoncé, ce mardi, le lancement d'une opération militaire de grande ampleur dans la région afin de couvrir les arrières de l'agression impérialiste de l'Iran menée par Trump et Netanyahou et de défendre les intérêts de l'impérialisme français. À travers, notamment, le déploiement en Méditerranée orientale du porte-avions Charles de Gaulle et de son groupe aéronaval, l'État français se propose à la fois de défendre ses principaux partenaires stratégiques dans la région, à commencer par les pétromonarchies du Golfe, et d'offrir son aide pour « reprendre et sécuriser » le détroit d'Ormuz.
Dans ces conditions, Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise ont pris position en mettant en avant la nécessité d'un « cessez-le-feu » et en appelant à la « paix » au Moyen-Orient, tout en validant les opérations annoncées par Macron dans la mesure où elles demeurent « défensives ». Un discours prétendument pacifiste qui ne saurait masquer une logique largement alignée sur la politique de l'impérialisme français.
Des objectifs défensifs ? Quand LFI couvre la propagande impérialiste de Macron
À la suite du discours d'Emmanuel Macron, les dirigeants de la France insoumise ont critiqué - à raison - l'attitude de l'État français consistant à attribuer intégralement à l'Iran la responsabilité de l'agression impérialiste en cours, tout en appelant à un « cessez-le-feu » dans la guerre, regrettant que Macron ne se soit pas prononcé en ce sens. Des critiques de forme qui n'ont pas empêché Jean-Luc Mélenchon d'affirmer, à propos des opérations annoncées par Macron, que « le respect des engagements internationaux de notre pays, notamment avec Chypre, membre de l'Union européenne, est légitime. » Seule condition pour le dirigeant insoumis, que celles-ci « ne deviennent [pas] des actions offensives ».
À son tour, Mathilde Panot a réitéré cette position sur France Inter, ce mercredi matin. Interrogée sur le déploiement de Rafale au-dessus des Émirats Arabes Unis, la promesse d'assurer la sécurité de Chypre, du Qatar et du Koweït ainsi que le déploiement du Charles de Gaulle en Méditerranée orientale et d'une mission de coopération pour libérer le détroit d'Ormuz récemment obstrué par l'Iran, la porte-parole de LFI a affirmé son soutien au fait que la France « honore ses engagements » auprès de ses partenaires stratégiques régionaux. Pourtant, en présentant la France comme un acteur responsable dans la situation, ce discours va en réalité dans le sens inverse de s'opposer sérieusement à la dynamique guerrière et au rôle spécifique que joue l'impérialisme français.
En effet, en appuyant les opérations annoncées par Macron et en reprenant la rhétorique qui les présentent comme des actions « défensives », la France insoumise masque leurs objectifs stratégiques réels : couvrir les arrières de Trump, Netanyahou et des pétromonarchies et faire entendre les intérêts de l'impérialisme français. D'une part, le déploiement militaire agressif de la France est en grande partie fonctionnel aux opérations de Trump et de Netanyahu. Avec l'envoi d'une frégate au large de Chypre et d'un porte-avions en Méditerranée, l'État français se propose de combler les brèches du dispositif des États-Unis et d'Israël au moment où leurs capacités d'interception sont limitées par le risque d'une pénurie de munitions. Tandis que Washington privilégie la défense d'Israël à celles des monarchies du Golfe, l'arrivée des forces françaises avec l'objectif annoncé de protéger « nos amis, nos alliés dans la région pour leur sécurité et leur intégrité territoriale », et en particulier le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, permet de rassurer les régimes pétroliers.
En même temps, cette politique est la condition du maintien des liens entre la France, son industrie de l'armement et des partenaires stratégiques avec lesquels elle a multiplié les accords économiques et de sécurité ces dernières années. Comme le soulignait cette semaine Pierre Razoux, directeur de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques, devant une commission sénatoriale : « C'est la diplomatie du carnet de chèques […]. Le contrat mirifique de Rafale aux Émirats arabes unis n'a pas commencé à être délivré. Je me mets à la place de l'État français et de la société Marcel Dassault, si vous voulez garder le contrat de 80 Rafale, il faut montrer que vous êtes présents. » Une initiative sur laquelle s'est alignée l'Italie ce jeudi et qui pourrait par ailleurs servir à faire basculer les pays du Golfe dans une guerre qui leur a infligé des dommages considérables et dans laquelle ils sont encore réticents à s'engager.
Si Macron « protège » quelque chose, c'est donc d'abord les intérêts de l'impérialisme français et de ses amis les plus réactionnaires. Après l'attaque de drone essuyée par sa base d'Abu Dhabi, le déploiement militaire permettrait à la France de protéger ses bases dans la région qui revêtent une importance stratégique majeure, et de se placer au centre de la défense des voies commerciales stratégiques du Proche et Moyen-Orient, alors que l'impérialisme français déploie déjà de manière permanente 4000 hommes sur place, dispose d'une base militaire à Djibouti, à proximité du Détroit de Bab el-Mandeb en mer Rouge ainsi que de multiples positions dans le Golfe à proximité du détroit d'Ormuz [1]. Un enjeu clé alors que les attaques étasuniennes et israéliennes ont poussé l'Iran à fermer partiellement le détroit d'Ormuz, où transite près de 20% de la production mondiale de pétrole, et alors que Macron appelle de ses voeux une « coalition » pour le rouvrir par la force, dans un contexte de profonde dépendance de l'impérialisme européen aux exportations énergétiques venues du Golfe.
Les déclarations sur la défense de la République de Chypre, saluées par Jean-Luc Mélenchon, vont dans le même sens. Présentée comme un partenaire stratégique de la France dans la région par Jean-Luc Mélenchon, Chypre constitue pour l'Angleterre et l'Union Européenne un point d'ancrage militaire et géostratégique permettant en partie le contrôle d'un carrefour énergétique majeur dans la Méditerranée orientale. On ne s'étonne pas d'y retrouver TotalEnergies, qui dispose de plusieurs contrats d'exploration avec le pays. Enfin, si Macron a adopté une position différente d'Israël sur le Liban, en critiquant la perspective d'une invasion terrestre, il s'agit là encore, de réaffirmer son autorité sur l'ancienne colonie française, où les multinationales françaises comme Total ou CMA-CGM opèrent et où l'impérialisme considère qu'il est chez lui [2].
En refusant de parler ouvertement des objectifs stratégiques de la France dans la guerre en cours et en validant une partie de la propagande de Macron sur ses opérations « défensives », le prétendu pacifisme de la France insoumise finit ainsi par s'aligner avec la défense des intérêts de l'impérialisme français. Une fois de plus, cette attitude témoigne de l'impasse d'un projet politique qui perçoit la France comme une puissance « neutre » dont les intérêts seraient « universels », et finit par repeindre en blanc l'impérialisme français, son industrie de l'armement, à laquelle Jean-Luc Mélenchon a encore récemment exprimé toute son admiration, sa 9ᵉ armée du monde, ses colonies ou sa place réservée dans toutes les grandes institutions impérialistes de la planète. D'ailleurs, si Jean-Luc Mélenchon peut critiquer la décision de Macron d'autoriser l'utilisation des bases françaises par des avions étasuniens, c'est d'abord au nom du danger d'être considéré « comme co-belligérants », feignant ainsi d'ignorer que la France s'est déjà placée activement dans le camp militaire américano-israélien. Une position qui ne contribue en rien à la préparation d'une véritable campagne contre l'agression impérialiste de l'Iran en cours.
Du génocide à Gaza à la guerre en Iran : pour une politique anti-impérialiste intransigeante
Ces prises de position s'accompagnent d'une lecture civilisationnelle de la guerre, qui renvoie dos à dos l'Iran et les États-Unis. Lors de son passage à Perpignan le 1er mars dernier, Jean-Luc Mélenchon présentait ainsi la guerre comme un conflit entre « suprémacistes » : le « suprémacisme » nord-américain, le « suprémacisme » israélien et celui du régime dirigé jusqu'alors par Ali Khamenei en Iran. Et de conclure : « C'est la première fois qu'il y a une guerre où il n'y a pas de gentils, où il y a que des gens qu'on n'aime pas. » Une définition qui met sur le même plan l'impérialisme et une nation opprimée, et sous le tapis la longue histoire de domination de l'Iran par les puissances impérialistes dont l'agression en cours n'est que l'aboutissement.
Une mise à équivalence qui se manifeste également dans l'issue que les Insoumis propose d'apporter à la guerre en cours. « Face au danger qui monte, plus que jamais le droit et les Nations unies sont les seuls moyens de la France » explique le mouvement dans un communiqué. Pourtant, le génocide à Gaza a montré que le droit international était un instrument dans les mains des puissances impérialistes, à l'instar de la résolution 2803 qui fait de Gaza un protectorat colonial placé sous l'égide du Conseil de la paix dirigé par Trump, que dénonce à juste titre LFI. Dans le cas de l'Iran, une partie importante des sanctions qui ont asphyxié l'économie du pays et réduit à la misère la population iranienne ont été validées par l'ONU [3]. L'ONU, faisant droit aux exigences de l'impérialisme étasunien, n'a pas eu d'autre but que d'atteindre par la diplomatie ce que Trump et Netanyahou cherchent en partie à réaliser par les bombes : priver l'Iran de sa souveraineté énergétique au nom de la lutte « contre la prolifération nucléaire ». Un argument que Mélenchon semble malheureusement reprendre lorsqu'il appelle, dans certains discours, à la « dénucléarisation » du Moyen-Orient au lieu de mettre au centre la dénonciation de la volonté des États-Unis de décider de quel pays peut se doter de la bombe.
Une position réellement anti-impérialiste face à la guerre en cours implique de refuser cette mise en équivalence entre une nation opprimée et agressée comme l'Iran et les deux principaux bourreaux des peuples de la région, deux puissances nucléaires responsables du génocide à Gaza. Dénoncer la responsabilité de l'impérialisme étasunien dans la guerre en cours ne suffit pas, il faut se situer inconditionnellement dans le camp militaire iranien, en s'opposant à la politique impérialiste de Macron, quelles que soient les justifications avancées pour la défendre. Evidemment, il ne s'agit pas d'apporter un soutien politique au régime iranien, mais une telle position est fondamentale pour s'opposer sérieusement à la guerre, en commençant par dénoncer l'attitude de notre propre impérialisme.
Plus largement, plutôt que des appels creux à la « paix » et au droit international, l'opposition à la guerre en cours et aux tendances à la multiplication des agressions impérialistes implique de s'affronter ouvertement à l'impérialisme, en exigeant le retrait total et inconditionnel des troupes américaines mais aussi françaises de la région et en appelant à la défaite de l'agression militaire des États-Unis et d'Israël sur l'Iran, qui serait l'issue la plus favorable aux peuples de la région. C'est en ce sens qu'avec Révolution Permanente, nous sommes convaincus de l'enjeu de construire une grande campagne anti-impérialiste contre la guerre en cours, qui aille de pair avec une dénonciation de notre propre impérialisme, et refuse de louvoyer pour soutenir en dernière instance les intérêts d'un capitalisme français dont les intérêts économiques et géopolitiques sont partie intégrante d'un système international basé sur l'exploitation des travailleurs, la prédation des ressources des pays semi-coloniaux, et, de plus en plus, la guerre.
[1] On peut ajouter à cela les positions plus éloignées (mais néanmoins stratégiques) du sud-ouest de l'Océan Indien via Mayotte et la Réunion.
[2] Régnant longtemps en maître sur le Liban, l'impérialisme français a de nombreux capitaux investis dans cette ancienne colonie française qui est demeurée sous la domination indirecte de Paris depuis son indépendance en 1943. Si les IDE français restent limités au Liban, le pays n'en demeure pas moins une place forte pour des géants du Cac 40, à l'instar de Total (2ème distributeur de carburant du pays) ou encore de la CMA-CGM (gestionnaire des terminaux à conteneurs des ports de Beyrouth et Tripoli, mais aussi investisseur dans l'industrie agroalimentaire), dont son propriétaire, le milliardaire franco-libanais Rodolphe Saadé, est un proche de Macron.
[3] Depuis la résolution 1696, de 2006, qui menaçait l'Iran s'il ne renonçait pas à sa souveraineté énergétique, des résolutions ont imposé des sanctions dures, sous l'égide des États-Unis, comme les résolutions 1737, 1747, 1803, 1929, jusqu'à la résolution 2231 qui consacrait l'accord sur le nucléaire iranien.